CHAPITRE VIII
Arétuuse. C’est bien, mylord, de faire ainai sa cour aux dames t
Claremont. Assurément, on rend un beau service à cette dame contre son gré.
(PaiLASTER.)
Le même jour, et presque à la même heure où se passaient la scène et la conversation rapportées au chapitre précédent, lord Vargrave et Caroline étaient assis tout seuls après déjeuner dans la salle à manger de Knaresdean. La société qui y était réunie s’était, comme d’habitude, dispersée à midi. On entendait au loin le bruit du jeu de billard. Lord DoUimore jouait avec le colonel Legard, un des meilleurs joueurs de l’Europe, mais qui, heureusement pour Doltimore, avait pris pour règle de ne jamais jouer de l'argent. Mislress Cipher, ses filles et la plupart des invités étaient dans la salle de billard, et suivaient la partie. Lady Raby écrivait des lettres Lord Raby était parti à cheval pour visiter une de ses fermes. Depuis quelque temps Caroline et Lumley étaient absorbées dans une conversation sérieuse. Miss Merton était assise dans un grand fauteuil, fort émue, et elle tenait son mouchoir sur ses yeux. Lord Vargrave, le dos appuyé contre la cheminée, se penchait au-dessus d’elle, et lui parlait à voix basse, tandis que son coup d’œil rapide errait alternativement du visage delà jeune personne à la porte et aux fenêtres, afin d être en garde contre toute interruption.
c Non, ma chère amie, disait-il, croyez à ma sincérité. Mes sentiments pour vous sont véritablement de telle nature qu’il n’y a pas de paroles qui puissent les décrire.
— Alors pourquoi....
— Pourquoi souhaiter de vous voir mariée à un autre? Pourquoi épouser moi-méme une autre femme? Caroline, je vous ai déjà expliqué qu en cette circonstance nous sommes l’un et l’autre victimes d’une inévitable destinée. Il est absolument nécessaire que j’épouse miss Cameron. Je ne vous ai jamais Irompéa à ce sujet. Je l’aurais aimée, mon cœur aurait accompat^né ma main , sans votre trop séduisante beauté, votre esprit supérieur! Oui, Caroline, votre esprit m’a charmé plus encore que votre beauté. Je l’ai trouvé sympathique au mien; il m’a paru animé, comme le mien, de cette juste et sage ambition qui nous fait regarder les sots dont le monde est peuplé comme des marionnettes, comme des jetons, comme les pions d’un jeu d'échecs. Pour ma part, un ange venu du ciel ne pourrait me faire renoncer au grand jeu de la vie! Moi, céder à mes ennemis! moi, glisser du haut en bas de 1 échelle I moi, défaire la trame que j ai ourdie 1 Partagez mon cœur, mon amitié, mes projets; voilà l'aiTection vraie, pleine de dignité, qui doit exister entre des esprits comme les nôtres; tout le reste n’est que préjugé d’enfant.
— "Vargrave, je suis ambitieuse, mondaine, je l’avoue ; mais je serais capable de tout sacrifier pour vous !
— Vous le croyez parce que vous ne connaissez pas l’étendue de ce sacrifice. Vous me voyez maintenant riche, en apparence, puissant, adulé; voilà le destin que vous voulez bien partager; et voilà le destin que vous partageriez en effet, si c’était véritablement la position que je pusse vous donner. Mais regardez le revers de la médaille. Destitué de
mes fonctions ma fortune dissipée criblé de dettes
criardes ma pénurie devenue notoire.. . moi-même objet
du ridicule qui suit l’embarras des affaires et du mépris qui
s’attache à la pauvreté et à l’ambition déçue exilé dans
quelque ville étrangère où je vivrais de la mesquine pension
à laquelle seule j’aurais droit vivant comme un mendiant
de 1 aumône du trésor public ce trésor lui-même telle-
ment dévoré par ses charges et ses dettes que pas un épicier de la ville voisine n’envierait le revenu d’un ministre en
retraite Moi, destitué, tombé, méprisé dans la force de
l’àge, au zénith de mes espérances! Ën supposant que je puisse m’y résigner pour moi-même, comment m’y résignerais-je pour vous ? Vous , née pour être l’ornement des cours l.... El vous? pourriez-vous me voir ainsi? ma vie empoisonnée, ma carrière perdue; et vous dire, généreuse
comme vous l’êtes, que c’est votre amour qui nous aurait condamnés, moi, vous, nos enfants, à ce sort misérable ! Impossible, Caroline! Nous avons trop de sagesse tous deux pour admettre des idées aussi romanesques Ce n’est pas parce que nous aimons trop peu, c'est parce que dans notre amour nous sommes dignes l’un de l’autre que nous dédaignons de faire de l’amour une malédiction 1 Nous ne sommes pas de force à lutter contre le monde, mais nous pouvons lui donner la main, et persuader à cet avare de nous livrer ses trésors. Mon cœur vous appartiendra toujours; ma main doit appartenir à miss Cameron. 11 me faut de l’argent! toute ma carrière en dépend. C’est positivement pour moi l’alternative du voleur de grand chemin ; la bourse ou la vie. »
Vargrave s’arrêta, et prit la main de Caroline.
< Je ne puis discuter avec vous, dit-elle; vous connaissez l’étrange empire que vous avez obtenu sur moi, et certainement, malgré ce qui s’est passé (ici Caroline pâlit), je saurai tout souffrir plutôt que d’être exposée à ce que vous me reprochiez un jour d’avoir par égoïsme compromis vos intérêts, votre juste ambition.
— Ma noble amie ! Je ne vous dirai pas que je vous verrai épouser un autre homme sans éprouver une vive douleur; mais je serai consolé par la pensée que j'aurai contribué à vous faire obtenir une position plus digne de votre mérite que celle que je pourrais vous offrir. Lord Doltimore est riche : vous lui enseignerez le bon usage des richesses ; il est faible ; vous le gouvernerez par votre intelligence; il vous aime: voir beauté suffira à vous conserver son amour. AhI nous resterons éternellement de tendres amis, vous et moi!
Ce misérable fourbe continua longtemps de parler ainsi à Caroline. Tantôt il l’apaisait, tantôt il l’irritait; tantôt il la flattait, tantôt il l'indignait. Elle l’aimait, à n’en pouvoir douter, autant qu’elle était capable d’aimer. Mais peut-être étaient ce le rang, la réputation de Vargrave qui avaient gagné son cœur-, et, ne connaissant pas l’embarras de ses affaires, peut-être avait-elle conçu l’espérance ambitieuse, que, dans le cas où Eveline refuserait la main de lord Vargrave, il la lui offrirait à elle-même. Sous celte impression, elle avait cherché à le charmer, elle avait fait la coquette, elle avait joué avec le serpent, et le serpent avait fini par la fasciner et l’enlacer de ses replis. Elle avait dit vrai; elle était capable de faire de grands sacrifices pour lord Var-
grave ^ mais le tableau qu’il déroula devant ses yeux l’épouvanta. Elle était préparée à faire face à des difticullés dans un palais; peut-être môme à endurer quelques privations dans une chaumière élégante; mais cela n’allait pas jusqu'à souffrir de la pénurie dans un logement garni. Par degrés elle écoula plus attentivement la description que lui faisait Vargrave du pouvoir dont elle disposerait, et des hommages qu’on lui adresserait, si elle pouvait épouser lord Doltimore; elle écouta, et se trouva presque consolée; mais la pensée d Eveline lui revint à l’esprit; et, à la jalousie naturelle qu’elle éprouva, peut-être se mëla-t il quelque regret du sort auquel lord Vargrave condamnait aussi froidement cette belle et innocente enfant.
f Mais, Vargrave, dit-elle, ne vous fiez pas trop à vos espérances; Eveline pourrait bien vous refuser. Elle ne vous voit pas avec les mêmes yeux que moi; ce n est qu’un sentiment d honneur qui jusqu’à présent l’empêche de se refuser ouvertement à remplir un engagement qui lui répugne, je le sais. Et si elle vous refusait, si vous vous trouviez libre, et que moi je fusse mariée...
— Même dans un cas pareil, interrompit Vargrave. il me faudra encenser le Veau d’Or ; mon rang et mon nom m’achèteront une héritière, sinon aussi bien dotée qu’Eveline, du moins assez riche pour dégager les roues de mon char embourbé dans la fange de mes dettes. Mais je ne veux pas douter d’Eveline ; son cœur est libre encore.
— C’est vrai; jusqu’à présent personne n’a son amour.
— Et ce Maliravers ? Elle est romanesque, j’imagine; a-t-il paru captivé par sa beauté ou sa fortune ?
— Non, vraiment, je ne le pense pas ; nous ne l’avons pas vu souvent dans ces derniers temps. Il lui parlait plutôt comme on parle à un enfant; il y a une si grande disproportion d âge entre eux !
— J’ai plusieurs années de plus que Maltravers, murmura Vargrave tristement
— Vous !.. mais vous avez l’air plus gai, plus animé, et par conséquent plus jeune.
— Belle flatteuse ! Maliravers ne m’aime pas; je crains que ce qu’il dira de moi...
— Je ne l’ai jamais entendu parler de vous, Vargrave; et je dois dire, à l’honneur d’Eveline, que si elle ne vous aime pas, elle vous estime et vous respecte.
— L’estime, le respect, voilà les sentiments qui convien-
nent à un prudent hymen, dit Vargrave en souriant. Mais écoutez ! je n’entends plus le bruit du billard; on pourrait nous trouver ici. 11 vaut mieux nous séparer. >
Lord Vargrave entra dans la salle de billard. Les jeunes gens venaient d’achever leur partie, et se disposaient à rendre visite à Thunderer, qui avait gagné le prix aux courses, et qui maintenant appartenait à lord Dollimore.
Vargrave les accompagna à l’écurie; et après avoir dissi>mulé, aussi bien que possible, son ignorance en matière de chevaux sous une profusion de compliments à propos du poitrail, du train de derrière, de la race, de la force, du bon état, et des qualités éminentes de Thunderer, il s’arrangea de manière à attirer Doltimore dans la cour, tandis que le colonel Legard restait en conférence sérieuse avec le groom.
c Doltimore, je quitte Knaresdean demain; vous retournez à Londres sans doute? Voulez-vous vous charger de remettre pour moi un petit paquet au ministère de l’Intérieur ?
— Certainement, aussitôt que j’irai à Londres; mais je pense passer quelques jours chez l oncle de Legard, le vieil amiral. Il a un pavillon de chasse dans ce voisinage, et il nous y a invités tous deux.
— Ohl je devine battrait qui vous relient! et c’est assurément un attrait charmant : la plus belle fille du comté. C est dommage qu’elle n’ait pas de fortune.
— Je ne liens pas à la fortune, dit Doltimore, en rougissant, et en se redressant dans sa cravate; mais vous vous trompez; je n’y songe pas. Miss Merton est, une fort jolie personne; maisje doute qu’elle se soucie beaucoup de moi. Je n’épouserais jamais une femme qui ne serait pas trèsamoureuse de moi. »
Et lord Dollimore fit entendre un petit rire niais.
€ Vous êtes plus modeste que clairvoyant, dit lord Vargrave en souriant; mais retenez ceci : je vous prédis, moi, que la beauté qui fera sensation à la saison prochaine sera une certaine Caroline, lady Doltimore. ï
La conversation en resta là.
< Je crois que voilà une affaire qui s’arrangera, se dit Vargrave, en s’habillant avant le dîner. Caroline disposera de Doltimore, et moi je disposerai d’un vote à la Chambre des Pairs et de trois à la Chambre des Communes. Je l’ai déjà amené à des opinions politiques convenables. Tout ceci n’est assurément qu’une bagatelle, mais je n’avais que cela
pour m'amuser ici, et il ne faut jamais laisser perdre une occasion. D'ailleurs Dollimore est riche, et il est toujours utile d’avoir des amis qui aient de la fortune. Je tiens Caroline aussi en mon pouvoir, et elle pourra me servir auprès de cette Eveline, que je déteste presque, au lieu de l’aimer. Elle m a lésé dans mes intérêts, elle m a volé l’héritage auquel j’avais droit; et maintenant, si elle me refuse... mais non, je ne veux pas admettre cette pensée !