‹ Alice ou les mystères S. Ed. BulwerLyttonChapitre 36 sur 105 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Les Dieux ont mis les événements de l’avenir hors de la portée de nos regarde; et ils rient quand ils voient des sots qui s’épouvantent des choses qu’inventent les fripons.

(Skouey. — Lycophron.)

Le lendemain Caroline revint au presbytère dans la voiture de lady Raby; et deux heures après son retour, lord Vargrave arriva. M. Merton avait invité les principaux personnages d’alentour à se trouver avec cet hôte distingué. Lord Vargrave , qui s’appliquait à briller aux yeux d Eveline, les charma tous par son esprit et ses manières affables. Eveline pourtant lui sembla pâle et triste. Il s’attacha à elle avec persistance pendant toute la soirée. L’intelligence mûrie de la jeune fille était plus en état que naguère d’apprécier le mérite de Lumiey; elle faisait intérieurement entre sa conversation et celle de Mallravers des comparaisons, qui D’étaient pas à l’avantage de Vargrave. L’élocution facile de ce dernier avait le don d’amuser souvent, sans intéresser jamais. Lorsqu’ilse lançait dans les questions de sentiment, on voyait que ses paroles ne s’appuyaient sur rien ; il ne se sentait à l’aise qu’en traitant des sujets mondains. Caroline était gaie, elle l’était toujours lorsqu’elle se trouvait en société ; mais son rire semblait forcé, et son regard distrait.

Le lendemain après le déjeûner , lord Vargave s’achemina seul vers Burleigh. Au moment où il traversait le taillis qui formait la lisière du parc, un grand levrier de Perse s’é-

lança sur lui, en aboyant ; il leva les yeux, et il aperçut un homme qui suivait à pas lents un des sentiers dont le bois était sillonné. 11 reconnut Maltravers. C’était la première fois qu’ils se revoyaient depuis le jour oü ils s’étaient rencontrés chez Florence, quelques semaines avant sa mort. Un remords de conscience fit tressaillir le cœur froid de l’intrigant. Les années s’écartèrent pour lui laisser voir le passé ; il se rappela le jeune homme généreux et ardent auquel il avait donné le nom d’ami, avant que le caractère et la carrière de l’un ou de l’autre se fussent dessinés. Il se souvint de leurs fantasques aventures, de leurs joyeuses folies dans de lointaines contrées, où ils avaient été tout l’un pour l autre. L'adolescent imberbe, dont le cœur et la bourse lui étaient toujours ouverts, et que lui, le plus âgé et le plus sage, avait entraîné à des fautes de jeunesse et de passion inexpérimentée, se dressa devant lui en contraste avec l’air grave et mélancolique de l’homme désenchanté et solitaire qui s’avançait lentement vers lui en ce moment ; l’homme dont il avait contribué à briser la glorieuse carrière; l’homme dont ses intrigues avaient prématurément aigri le cœur; l’homme dont les plus belles années s'étaient écoulées dans l’exil, sacrifiées à cette tombe qu’avait creusée un égoïste et infâme complot 1 et Cesarini... Cesarini enfermé dans un hôpital de fous! telles furent les visions que l’aspect de Maltravers évoqua. Une voix prophétique qu’éveilla ce remords momentané et inaccoutumé murmura au fond de l'âme de Vargrave : « Oses-tu croire que les manœuvres réussiront, et que ton ambition sera couronnée de succès? »> Pour la première fois de sa vie peut-être, cet homme à l’imagination froide et calme éprouva un pressentiment mystérieux et sinistre.

Ils se rencontrèrent donc en face. Avec une émotion qui semblait émaner d’un sentiment honnête et vrai, Lumley tendit silencieusement la main à Mallravers, en détournant la tète à demi.

a Lord "Vargrave ! dit Maltravers avec une égale agitation, il y a longtemps que nous ne nous sommes rencontrés.

— Oui, bien longtemps, répondit Lumley en s’efforçant de retrouver son sang-froid ; les années nous ont changés l’un et l’autre; mais j’espère quelles vous ont laissé, comme à moi, le souvenir de notre ancienne amitié. *

Maltravers garda le silence, Vargrave continua :

a Vous vous taisez, Maltravers, Les dissidences politiques.

les occupations opposées, ou simplement les années ontp elles donc suffi à creuser un abîme entre nous ? Pourquoi ne serions-nous plus amis ?

— Amis! répéta Maltravers : à notre âj^e on ne doit pas prononcer ce mot-là à la légère ; l’amiiié ne se forme plus aussi étourdiment que lorsque nous étions plus jeunes.

— Mais ne pouvons-nous la renouveler?

Les sentiers quenous suivons dans la vie sont différents ;

et si je devais analyser vos motifs et votre carrière avec l’œil scrutateur de l’amitié, cela ne servirait sans doute qu’à nous séparer davantage. Je suis las de la grande jonglerie de l’ambition ; et je n’ai pas de sympathie de reste pour les charlatans qui se glissent dans une bouteille, ou qui avalent un sabre nu.

— Si vous méprisez cette comédie, alors rions-en ensemble, car je suis aussi sceptique que vous.

Ah I dit Maltravers avec un sourire moitié triste moitié

amer; si vous n étiez pas vous-même un de ces charlatans !

— Qui donc serait plus capr ble qu’un initié de juger des mystères d’Eleusis? Mais, sérieusement, pourquoi donc les dissidences politiques entraveraient -elles les amitiés particulières ? Grâce au ciel, cette doctrine-là n a jamais été la mienne.

— Si ces différences résultent, de part et d’autre, de convictions honnêtes, non certes ! Mais êtes-vous convaincu, Lumley?

— Ma foi, j’ai pris l’habitude de le croire ; et l’habitude est une seconde nature. Néanmoins, comme je pense bien que nous nous rencontrerons encore un jour dans l’arène, il ne faut pas que je vous révèle mes côtés faibles. Comment se fait-il. Maltravers, qu’on vous voie si peu au presbytère? Vous y êtes très-bien vu. Avez-vous quelque bon bénéfice que Charles Merton pourrait occuper en même temps que le sien?... Vous secouez'la tète... Que pensez-vous de ma future, mis Cameron?

— Vous parlez légèrement. Peut-être....

Que je sens profondément, alliez-vous dire. Oui, effectivement. En obtenant la main de ma pupille, Eveline Cameron, j'espère obtenir en même temps le bonheur domestique que je n ai jamais connu, et la fortune nécessaire à ma carrière. >

Lord Vargrave continua après un moment de silence :

c Quoique mes affaires m’aient beaucoup éloigné d’Eve-

iU

line, je ne doute pas de la constance de son affection pour moi ; et je dois ajouter de son sentiment de l’honneur. Car elle seule peut réparer vis-à-vis de moi ce qui serait sans cela uneinjustice de la part de mon oncle. *

Il répéta alors à Maltravers les obligations morales que le défunt lord avait imposées à Eveline. obligations dont il exagéra beaucoup la portée. Maltravers l’écouta attentivement, et ne dit pas grand’chose.

« Et en face de ces obligations, ajouta Vargrave en souriant, je crois qu’eussé-je même des rivaux, ils ne pourraient guère en tout honneur essayer de rompre un engagement si formel.

— Non certes, tant que cet engagement durerait, répondit Maltravers;.... à moins que l’un ou l’autre de vous deux refuse de le remplir, et que, par conséquent, vous vous trouviez tous deux libres. Mais j’espère que ce sera une alliance où l’affection ne sera pas sacrifiée ; car le lien de l’honneur , tout seul, serait bien dur.

— Assurément, > dit Vargrave; et comme satisfait de ce qu’il venait d’entendre, il changea de conversation. Il parla en termes élogieux de Burleigh ; il causa des affaires du Comté, il reprit sa gaieté habituelle, bien qu’elle fût un peu moins bruyante que de coutume ; et après avoir promis de renouveler bientôt sa visite, il prit enfin congé.

Maltravers continua sa promenade solitaire; il s’examina lui-même d’un regard scrutateur et sévère.

« Ainsi donc, pensait-il, ce trésor est réservé à Vargrave I De quel droill’en jugerais-je indigne IDans tous les cas, n’en est-il pas plus digne que moi, avec mon caractère aigri, et mon cœur agité? Et puis, il est sûr de l'affection de cette jeune fille. Pourquoi ce sentiment de jalousie? Pourquoi donc la source qui est en moi, ne se tarit-elle pas? Pourquoi, après tant d’événements et de souffrances ai-je conservé ces vains égarements de ma jeunesse, cette faculté d’aimer qui me poursuit sans cesse? C’est ma dernière folie ! >

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