‹ Alice ou les mystères S. Ed. BulwerLyttonChapitre 37 sur 105 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Mal à l'aise chez les autres, mécouteut chez lui

La sagesse nous montre le mal sans nous montrer le remède.

(Hammond. — Elégies.)

Deux ou trois jours après l’entrevue de lord Vargrave avec Maltravers, la solitude de Burleigh fut animée par l’arrivée de Cleveland. Dans les intervalles de répiiqui lui laissait sa goutte, dont les attaques étaient maintenant plus fréquentes que jadis, le bon vieillard était aussi gai, aussi intelligent que jamais. Aimable, indulgent, bienveillant, instruit, Cleveland avait, dans ses opinions, juste assez de I homme du monde pour les rendre sensées, mais aussi pour en liorner l’étendue. Tout ce qu’il disait était parfaitement rationnel ; néanmoins sa conversation laissait à désirer aux personnes d’imagination ; sa philosophie leur paraissait froide.

€ Je ne puis vous dire combien je suis surpris et charmé du soin que vous mettez à embellir cet antique et beau domaine, dit-il à Maltravers, pendant que, appuyé d’un côté sur sa canne et de l'autre sur le bras de son ci-devant pupille, il visitait attentivement le parc. Je reconnais partout ici la présence du maître. >

Certes l’éloge était mérité. Les jardins étaient maintenant en ordre, les vieilles clôtures réparées; les mauvaises herbes n’envahissaient plus les allées. La nature était partout secondée et embellie par l’art, sans être étouffée par le secours trop officieux de ce serviteur exigeant. Dans la maison

Alice.

elle-même, on avait fait quelques réparations et quelques embellissements convenables et bien entendus. Des meubles, qui unissaient au bien-être moderne les formes pittoresques d’autrefois, avaient enlevé à la maison toute apparence de tristesse et d’abandon, en conservant cependant à ses vieux appariements le caractère qui convenait à leur architecture et à leurs souvenirs. Que de choses on peut faire avec un peu de goûtl

« Je suis content que vous approuviez ce que j’ai fait, dit Mallravers. Je ne saurais dire pourquoi, mais l’état d’abandon de ces lieux quand j’y suis revenu, m’a semblé comme un reproche. Nous contractons de l’amitié pour les lieux aussi bien que pour les êtres humains, et nous nous imaginons qu’ils ont des droits sur nous ; du moins c’est là une de mes faiblesses .

— G est une faiblesse respectable, et je la partage. Quant à moi, je regarde Temple Grove avec les sentiments qu’éprouve un mari amoureux pour une belle épouse. Je suis toujours empressé d’embellir ma propriété, et je suis aussi fier de sa beauté, que si elle pouvait me comprendre et me remercier de mon admiration. Je me propose, en vous quittant, d’aller à Paris, pour y assister à la vente des effets et tableaux de Monsieur de ***. Les ventes sont pour moi ce qu’est la boutique d’un bijoutier pour un amant. Mais moi, Ernest, je suis un vieux garçon.

— El moi aussi je suis Arcudien, dit Maltravers en souriant.

— Oh ! mais vous n’êles pas trop vieux pour vous amender. Burleigh n’a plus besoin à présent que d’une châtelaine.

— Peut-être en aura-t-il une bientôt. Je suis encore incertain si je dois ou non vendre celte propriété.

— La vendre!... Vendre Burleigh! Le dernier vestige qui vous reste de la famille de votre mère! La retraite classique des élégants Digbyl Vendre Burleigh!

— J y étais presque décidé quand je suis arrivé ici, puis j’en ai abandonné le dessein; mais maintenant je reviens parfois, avec tristesse, à ma première idée.

— Et, au nom du ciel, pourquoi?

— C’est mon ancienne humeur vagabonde qui me reprend. En vain je m’occupe ici, j’y trouve mon cercle d’action restreint et monotone ; j’ai commencé trop tôt à me placer au milieu de la vaste circonférence de la littérature et de la vie active, et m’enfermer dans celle étroite sphère de province me semble un mouvement singulièrement rétrograde. Peut-

être ne m’en apercevrais-je pas si ma maison était moins déserte; mais dans l’étal actuel... non, je suis fatalement condamné à la vie errante, et c'est vers les régions pleines d’aventures et d émotions que je me tourne.

— Je comprends cela. Ernest; mais pourquoi vos foyers sont-ils déserts? Vous êtes encore dans 1 à.;e oü l’on forme le plus fréquemment des unions sages et liien assoriies. La vie domestique convient à votre caractère; votre fortune suffisante, votre ambition maintenant tempérée vous permettent de choisir, sans vous préoccuper de considérations d’intérêt. Regardez autour de vous; allez davantage dans le monde, et donnez à Burleigh la maltresse qu’il lui faut. »

Maltravers hocha la tête et soupira.

« Je ne vous dis pas d'épouser une toute jeune fille, continua Cleveland, entraîné par l’intérêt palpitant de son sujet; mais une femme aimable, qui aurait, comme vous, connu le monde, et qui saurait s’arranger des soucis de là vie, et se contenter des jouissances qui s’y trouvent.

— Vous en avez dit assez, s’écria Mallravers avec impatience; une femme du monde, remplie d’expérience, et qui aurait perdu toute la jeunesse de ses espérances et de son cœur! Quel portrait! Non ; il y a pour moi un charme indicible dans l’innocence et la jeunesse. Mais vous avez raison; à mon âge l'union avec une jeune fille ne serait ni bien assortie, ni désirable.

— Je ne dis pas cela, fit Cleveland en prenant une prise de tabac, mais je dis qu’il faut éviter une trop grande disproportion d'âge; non à cause de celte disproportion ellemême, mais parce qu'elle entraîne à sa suite une incompatibilité d'humeur et de goûts. Une irès-jeune femme, qui connaît à peine le monde, ne se contentera pas facilement de rester toujours chez elle ; vous êtes à la fois trop indulgent pour résister à son désir, et trop sévère, trop réservé (pardonnez-moi si je vous dis cela) pour être d une société bien sympathique à une femme qui serait encore dans la première ardeur de sa jeunesse et de ses espérances.

— C est vrai, dit Mallravers d’un ton qui indiquait combien il était frappé de la vérité de celte observation; mais comment nous sommes-nous laissé entraîner à discuter celle question? Changeons d’entretien, je ne songe pas à me marier; le triste souvenir de Florence Lascelles m enchaîne au passé.

— Pauvre Florence ! Il fut un temps où c’était bien là

l’épouse qui vous convenait; mais maintenant que vous êtes plus âgé, il vous faudrait une femme d’un caractère plus souple et plus calme.

— Paix ! je vous en conjure I »

On changea d’entretien. A midi M. Merton, qui avait appris l’arrivée de Cleveland, vint faire visite à Burleigh, pour renouveler leur ancienne connaissance. Il l’invita ainsi que Maltravers à passer la soirée au presbytère, et Cleveland, en apprenant qu’on y faisait tous les soirs le whist, accepta pour son hôte et pour lui. Mais quand vint le soir. Maltravers prétexta une indisposition, et Cleveland fut obligé d’y aller seul.

Quand le vieux gentilhomme rentra vers minuit, il trouva Maltravers qui l’attendait dans la bibliothèque. Cleveland, qui avait gagné quatre robres, était de très-bonne humeur, et par conséquent fort communicatif.

« Ermite incorrigible, allez! dit-il; vous parlez de solitude, lorsqu’il y a une famille aussi charmante à cent pas de chez vous! Vous méritez votre isolement ; vraiment, je n’y puis compatir. On se plaint amèrement de votre désertion au presbytère, et l’on dit que vous étiez, dans les premiers temps, comme l’enfant de la maison.

— Ainsi la famille Merton vous plaît? Le ministre a du bon sens, mais c’est un esprit ordinaire.

— C’est un homme très-agréable, en dépit de votre dédaigneuse définition, et il joue fort bien le whist. Mais Vargravey est de première force.

— Vargrave est encore au presbytère ?

— Oui ; il vient déjeuner avec nous demain. 11 s’est invité lui-même.

— AUI

— 11 n’a fait qu’un robre. Pendant tout le reste de la soirée il s’est consacré à la plus ravissante jeune fille que j’aie jamais vue, miss Cameron. Quelle charmante physionomie! si modeste, et pourtant si intelligente! Je lui ai beaucoup parlé entre les parties, quand je ne tenais pas les cartes. J’ai failli perdre mon cœur auprès d’elle.

— Et vous dites que lord Vargrave s’est consacré à miss Cameron ?

— Mais certainement; vous savez qu’ils doivent se marier bientôt. C est Merton qui me l'a dit Elle est très-riche. Il a un bonheur incroyable, ce Vargrave ! Mais il est beaucoup trop âgé pour elle ; elle m’a paru être de cet avis aussi. Je

ne puis vous dire pourquoi j’ai cette idée ; mais j’ai cru voir qu’avec les plus jolies manières du monde, sa réserve cherchait à tenir à distance le brillant ministre *, mais cela ne servait à rien. Si vous aviez seulement dix ans de moins, ou que miss Cameron eût dix ans de plus, vous auriez quelque chance de supplanter votre ancien ami.

— De sorte que, moi aussi, vous me trouvez trop vieux pour un amoureux ?

— Pour l’amoureux d’une jeune fille de dix-sept ans, assurément. Vous me paraissez susceptible à l’endroit de l’âge, Ernest.

— Moi? pas du tout, dit Maltravers en riant.

— Non ? Il y avait là aussi un jeune gentilhomme qui pourrait véritablement devenir un rival dangereux pour Vargrave; c’est un certain colonel Legard, un des plus beaux garçons que j’aie jamais vus, précisément le genre d’homme qu’il faut pour tourner la tête à une jeune fille romanesque : un mélange du sauvage et de l’homme parfaitement bien élevé; des cheveux noirs et bouclés, des yeux superbes, et les plus gracieuses manières du monde. Mais il est vrai qu'il a toujours fréquenté la meilleure société. Il n’en est pas de même de son ami lord Doltimore ; ce dernier a certaines façons de coulisses et de café français un peu trop prononcées pour mon goût.

— Doltimore, Legard 1 voilà des noms que je ne connais pas; je n’ai jamais rencontré ces messieurs au presbytère.

— C’est possible; ils sont chez l'amiral Legard, dans le voisinage. Miss Merton a fait leur connaissance à Knaresdean. J’ai rencontré aussi une excellente vieille dame, une vraie inistress Grundy, qui s'appelle du nom monosyllabique de Hare (et qui, étant ma partenaire au whist, m’a coupé mon roil). Cette dame m’a assuré que lord Doltimore était amoureux fou de Caroline Merton. A propos, voilà une demoiselle qui vous conviendrait bien , sous le rapport de l’âge ! Et puis elle a de la beauté et de l’esprit.

— Vous me parlez là d’un antidote contre le mariage. Et

vous disiez donc que miss Cameron

— Oh! ne me parlez plus de miss Cameron, ou je n’irai pas me coucher de la nuit; elle m’a presque tourné la tête. Je ne puis m’empêcher de la plaindre ; mariée à un homme indifférent et ambitieux comme lord Vargrave; jetée , si jeune, au milieu du tourbillon de Londres. Pauvre enfant!

elle aurait mieux fait de se prendre d’amour pour Legard; ce qui finira par arriver, sans doute, de façon ou d’autre. Allons, bonsoir !

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