‹ Alice ou les mystères S. Ed. BulwerLyttonChapitre 50 sur 105 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Le plus grand défaut de la pénétration n'est pas de n’aller point jusqu'au bout, c’est de le passer.

(La Rochefoucauld.)

Éveiine avait attendu le bal de Knaresdean avec des sentiments plus sérieux que ceux qui endamment habituellement l’imagination d’une jeune fille, fière de sa toilette, et sûre de ses charmes. Qu'elle aimût ou qu’elle n'aimât pas Maltravers selon la véritable acception du mot amour, il est certain que celui-ci avait acquis un empire bien puissant sur l’esprit et l’imagination de la jeune ûlle. Elle prenait le plus profond intérêt à son bonheur, elle était on ne peut plus inquiète d’obtenir son estime ; elle éprouvait lé plus cruel regret à la pensée qu'il pût y avoir de la froideur entre eux. À Knaresdean elle devait rencontrer Maltravers; au milieu de la foule, il est vrai; mais enfin elle le rencontrerait; elle le verrait dominer de sa supériorité tout son entourage; elle l’entendrait louer; elle le verrait en butte à l’observation de tous. Mais il y avait en elle une autre source de joie plus profonde encore : elle avait reçu le matin même une lettre d’Aubrey dans laquelle il lui annonçait son arrivée pour le jour suivanL Celte lettre, bien qu'affectueuse, était courte. Éveiine était absente depuis plusieurs mois : lady Vargrave était impatiente de la voir de retour; cependant elle lui laissait le libre choix de revenir avec le pasteur, ou de rester. Or, sans compter le plaisir qu’elle éprouverait à revoir le cher vieillard, à apprendre de sa bouche que sa mère était heureuse et bien portante, Eveiine saluait dans son arrivée les moyens de sortir de sa position vis-à-vis lord Vargrave .Elle confierailà Aubrey la répugnance

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croissante que lui inspirait cette union ; il parlerait au prétendant éconduit; et puis .. et puis... la pensée de Maltravers lui revint-elle à l’esprit? Non ! Je crains bien que ce ne fût pas le souvenir de Mal travers qui la fit sourire et soupirer I Étrange enfant, qui ne sais pas toi-même ce que tu désires I Mais à ton âge il en est peu qui le sachent !

Avec l’enjouement de l’espérance, toute la satisfaction d’une élégante toilette et d’une beauté qui commençait à avoir conscience d’elle-même, Éveline entra rieuse et légère dans la chambre de Caroline. Miss Merton avait déjà renvoyé sa femme de chambre, et elle était assise près de son bureau, sa tête rêveuse penchée sur sa main.

« Est-il temps de partir? dit -elle en levant les yeux. Allons l nous mettrons papa, le cocher, et même les chevaux de bonne humeur. Que vous êtes bien ainsi I Véritablement, Éveline, vous êtes bien bellel »

Et elle contempla avec une admiration franche, mais non sans envie, cette taille de fée si arrondie et pourtant si mignonne, et ce visage qui semblait rougir dé ses charmes.

« C’est un compliment que je puis vous renvoyer, assurément, dit Éveline, en riant, d’un air confus.

— Oh ! quant à moi, je suis assez bien aussi, dans mon genre : et plus tard, sans doute, nous serons des beautés rivales. J’espère que nous resterons bonnes amies, et que

'nous gouvernerons le monde, en nous en partageant l’empire. Ne soupirez-vous pas après le bruit, le mouvement, l’ambition de Londres ? Car l’ambition nous est possible comme aux hommes 1

— Non vraiment, répondit Éveline en souriant ; je pourrais sans doute être ambitieuse; mais ce ne serait pas pour moi ; ce seraiL. .

— Pour un mari peut-être ; alors vous aurez amplement de quoi exercer cette ambition-là ; lord Vargrave...

— Encore lord Vargrave ? »

Le sourire d’Éveline s’évanouit, et elle détourna la tête.

c Ah! dit Caroline; c’est moi qui aurais fait une excellente femme à lord Vargrave ! C’est dommage qu’il ne soit pas de cet avis ! Enfin, il faudra que je m’arrange sans lui, et que je devienne une maîtresse femme 1 Ainsi vous trouvez que je suis bien, ce soir? J’en suis contente, car lord Doltimore se laisse guider par ce qu’il entend dire autour de lui.

— Ce n’est pas sérieux ce que vous dites au sujet de lord Doltimore ?

— Si ; c’est malheureusement très-sérieux !

— Impossible 1 vous ne parleriez pas ainsi si vous l’aimiez.

— L’aimer ! non I... j’ai seulement l’intention de l’épouser. >

Eveline était révoltée, mais pourtant incrédule encore.

( Vous aussi, vous épouserez un homme que vous n’aimez pas?... C’est notre destin 1

— Jamais 1

•— Nous verrons. >

Eveline sentit son cœur se resserrer, et sa gaîté s’évanouit.

< Voyons, dites-moi, dit Caroline en appuyant sur la plaie, ne trouvez-vous pas que celte surexcitation, tout imparfaite, toute provinciale qu’elle soit, le sentiment de sa beauté, l’espérance des conquêtes, la conscience de son empire, ne trouvez-vous pas que tout cela soit préférable à l’ennuyeuse monotonie d’un cottage dans le Devonshire? Soyez franche...

— Non, non, certes ! répondit Eveline avec entraînement et en pleurant ; tout cela ne vaut pas une heure auprès de ma mère, un sourire de ses lèvres !

— Alors, dans vos visions de mariage, vous ne rêvez que roses et tourterelles !.. L’amour dans une chaumière 1

— L’amour au foyer domestique, que ce soit dans un palais ou une chaumière, répondit Eveline.

— Le foyer domestiquel répéta Caroline avec amertume; le foyer domestique 1 c’est le synonyme anglais du mot français ennui. Mais j’entends papa sur l’escalier. >

Une salle de bal ! quel tableau de lieux communs 1 Vulgarisé dans les romans ; insipide dans la vie ordinaire. Et pourtant chaque salle de bal a pour tous les caractères et tous les âges un cachet, un sentiment qui lui est propre. Il y a quelque chose dans les lumières, dans la foule, dans la musique, qui sert à raviver mille pensées du domaine de la fantaisie et du roman. Pour les hommes qui ont passé un certain âge, c’est un spectacle plein de mélancolie. Il ressuscite ces images légères et gracieuses qui se rattachent aux désirs errants de la jeunesse : fantômes qu’on a rencontrés sur son chemin, qu’on a pris pour l’amour, mais qui n’étaient pas lui ; qui avaient la grâce et le charme, mais non la passion, le tragique du véritable amour. Que de vagues souvenirs, des premiers et des plus doux, sont éveillés par ces parquets frottés de craie, par cette musique douloureusebaent joyeuse, par ces recoins silencieux et isolés

Au».

oü l’on a échangé de cea.paroles qui errent aux alentours du cœur sans y pénétrer. Isolés, sans sympathies, retirés dans cette sagesse plus austère qui vient à la suite des passions véritables, nous voyons les autres poursuivre *à l’envi ces papillons brillants, qui ont cessé de nous éblouir, parmi ces fleurs qui ont perdu à tout jamais leur parfum pour nous.

C’est un des spectacles qui nous rappellent le plus vivement que nous ne sommes plus jeunes ! Nous nous y trouvons de si près en contact avec la jeunesse et les plaisirs éphémères qui nous plaisaient jadis, et qui ont désormais perdu pour nous tout leur charme ! Heureux l’homme qui peut quitter les plaisirs bruyants du monde avec la pensée qu'un œil vigilant, qu’un cœur aimant l’attend chez lui. Mais ceux qui n’ont pas de famille (et le nombre en est grand!}, ne se sentent jamais plus isolés, plus tristes, plus désenchantés qu’au milieu de ces foules joyeuses !

Rêveur et distrait, Mallravers s’appuyait contre la muraille, et quelques réflexions de ce genre occupaient peut-être son esprit, au milieu des plumes qui ondulaient et des diamants qui étincelaient autour de lui. Toujours trop fier pour être vaniteux, le monstrari digito ne l’avait pas flatté, même au début de sa carrière. Ët maintenant il n'observait ni les yeux qui cherchaient son regard, ni les chuchotements qui souhaitaient d’ètre entendus. Riche, bien né, garçon, et jeune encore, Ernest Maltravers, dans la sphère étroite d’une province, eût été par lui-mème un point de mire pour la diplomatie des mères et des filles; l’éclat de sa réputation augmentait nécessairement l’intérêt et élargissait le cercle des curieux et des observateurs.

Tout à coup cependant, un nouvel objet d’attention excita une nouvelle sensation ; de nouveaux murmures traversèrent la foule, et firent sortir Maltravers de sa rêverie. R leva les yeux, et vit que tous les yeux étaient fixés sur une femme ! Son regard rencontra celui d’Eveline Cameron !

C'était la première fois qu’il voyait cette belle jeune fille dans tout l’éclat et l’importance de son rang, comme héritière de l’opulent Templeton ; la première fois qu’il la voyait fêler par la foule, qui eût admiré sa fortune dans son visage, quand même elle eût été laide. Et lorsque, rayonnante de jeunesse, ses joues charmantes colorées par l’incarnat du plaisir, elle frappa ses regards, il se dit tout bas :

« Aurais-je pu souhaiter qu’une personne pour qui le monde est si nouveau, unit son sort à un homme rassasié,

las de tout ce qui lui plaît et l’enchante ? Eût-il été juste que je l’arrachasse à une admiration qui, à son âge, et pour son sexe, a tant de charme et de douceur? Ou, d’un autre côté, aurais-je pu redevenir jeune comme elle, et partager des sentiments que le temps m’a appris à mépriser? Mieux vaut ce qui est ! »

Influencé par ces pensées, l'accueil de Maltravers désappointa et affligea Eveline, sans qu’elle sût pourquoi ; il était contraint et grave.

« N’est-ce pas que miss Cameron est jolie? dit tout bas mistress Merton, qui donnait le bras à l’héritière. Remarquezvous l’effet qu’elle produit ? »

Eveline entendit ces paroles, et rougit en regardant Maltravers à la dérobée. 11 y avait quelque chose de triste dans l’admiration qui se lisait au milieu de ses regards profonds et sérieux.

c Partout, dit-il avec calme, et du môme ton, partout où miss Cameron paraîtra, elle éclipsera les autres. »

Il se tourna vers Eveline, et dit en souriant :

« Il faudra vous accoutumer à l'admiration ; dans une année ou deux les avantages dont vous êtes douée ne vous feront plus rougir !

— Et vous aussi, vous contribuez à me gâter ! Fi donc !

— Est-il donc si facile de vous gâter? Si jamais je vous rencontre plus tard, vous trouverez mes compliments bien froids auprès du langage habituel des autres.

— Vous ne me connaissez pas. Peut-être ne me connaîtrezvous jamais.

— Je me contente des belles pages que j’ai déjà lues.

— Où donc est lady Raby? demanda mistress Merton. Ah ! je la vois ; il faut, ma chère Eveline, que nous nous présentions à notre hôtesse. »

Les dames s’éloignèrent; et lorsque Maltravers revit Eveline, elle était avec lady Raby; lord Vargrave se tenait à ses côtés.

Les murmures qui se faisaient entendre autour de lui étaient devenus plus distincts.

c Elle est vraiment bien jolie! et si jeune I est-il bien vrai qu’elle va épouser lord* Vargrave? quelle différence d’âge! c’est véritablement un sacrifice !

— Pas trop. Il est si aimable ; et puis c’est encore un bel homme. Mais êtes-vous sûr que ce soit une affaire arrangée?

— Oh oui ! c’est lord Raby lui-même qui me l'a dit. Le mariage aura lieu très-prochainement.

Savez- VOUS ce qu’était sa mère? Je ne puis réussir à le

découvrir.

Mais rien d’extraordinaire. Vous savez que feu lord

Vargrave était un homme de basse naissance. Je crois que lady Vargrave était une veuve de son rang. Elle vit dans uneretraite absolue.

— Comment vous portez-vous, monsieur Maltravers? Je suis bien charmée de vous voir, dit la voix aiguë de mistress Hare. Voici un bien beau bal. Personne ne fait les choses comme lord Raby. Ne dansez-vous pas?

— Non, madame.

Oh ! vous autres jeunes gens d’à-présent, vous êtes devenus si fiers ! (Mistress Rare, en soulignant le mot jeune, croyait avoir tourné un fort joli compliment , et satisfaite d’elle-même, elle continua à jaser avec volubilité.) J’entends dire que vous allez louer Burleigh à lord Doltimore est-ce vrai? Non! Mais vraiment que de mensonges on fait 1 C’est un homme bien élégant que lord Doltimore ; est-il vrai que miss Caroline soit sur le point de l’épouser? C’est un fort beau parti! Ce n’est pas médire, j’espère; mais vous m’excuserez, n’est-ce pas ? Deux mariages sur le tapis; cela fera sensation dans notre ennuyeux comté. Lady Vargrave et lady Doltimore, deux nouvelles pairesses. Quelle est la plus jolie selon vous? Miss Merton est plus grande ; mais elle a quelque chose de farouche dans les yeux. Qu’en pensez-vous? A propos, je devrais vous féliciter ; vous excuserez cela de ma part.

— Me féliciter, madame l

— Oh 1 vous êtes si discret. M. Hare dit qu’il vous appuiera. Vous aurez toutes les dames pour vous. Mais vraiment, voilà lord Vargrave qui va danser. Quel âge pensezvous qu’il ail? ï

Maltravers articula un bah ! fort intelligible, et s’éloigna; mais il n’avait pas encore achevé sa pénitence. Lord Vargrave, bien qu’il détestât la danse, crut qu’il était politique d’inviter Eveline ; et Eveline de son côté ne put refuser.

La foule se pressa autour des danseurs, et Maltravers dut subir de nouvelles exclamations sur la beauté d’Eveline et le bonheur de Vargrave. Il s’éloigna avec impatience, en proie à ce mal qui ronge le cœur et que les jaloux seuls connaissent. Il brûlait de s’en aller, et pourtant il n’osaiL II ne devait plus revoir Eveline de bien des années peut-être;

c’était la dernière fois qu’il la voyait sous le nom de miss Gameron!

Il passa dans une autre pièce, abandonnée de tous, excepté de quatre vieux messieurs, dont Cleveland faisait partie, et qui étaient absorbés par le whist. Il se jeta sur un divan placé dans l’embrasure d’une fenêtre gothique. Là, à demi caché par les draperies, il se mit à méditer et à se raisonner. Son cœur était plein de tristesse ; jusqu’à ce jour il n’avait jamais su de quel amour profond et passionné il aimait Eveline, et à quel point cet amour avait pris pos • session de son cœur I N’était-ce pas bien étrange qu’une enfant si jeune, qu’il avait si peu vue, et dans des situations d’un intérêt si paisible et si ordinaire, excitât une passion aussi forte chez un homme qui avait passé par de violentes émotions et de rudes épreuves I Mais l’amour est toujours inexplicable. L’isolement où vivait Maltravers et l’absence de tout autre stimulant avaient peut-être largement contribué à alimenter sa flamme. Ses affections avaient sommeillé longtemps ; et après le sommeil les passions se réveillent avec une force irrésistible ! Il sentait maintenant trop bien que la dernière rose de la vie s'était épanouie pour lui ; elle était flétrie en naissant, mais rien ne pourrait la remplacer. Désormais il serait véritablement seul ; l’espérance d’un foyer domestique avait fui à jamais ; et les autres intérêts de l'esprit et de l’âme, la littérature, le plaisir, l’ambition, étaient par lui repoussés, à l'âge où la plupart des hommes s’y livrent avec le plus d’ardeur 1 O jeunesse I ne commence pas trop têt ta carrière ; et souviens-toi que les passions doivent se succéder avec ordre les unes aux autres, afin que chaque saison de la vie possède une occupation et un charme qui lui soit appropriés!

Les heures s’écoulaient, et Maltravers ne bougeait pas. Ses méditations n’étaient troublées que par les exclamations fortuites des quatre vieux messieurs, qui, entre chaque partie, moralisaient sur les caprices du jeu.

A la fin il entendit tout près de lui cette voix dont la plus légère intonation faisait refiuer tout son sang dans ses veines ; et de sa retraite il put voir Caroline et Eveline assises tout à côté de lui.

c Je vous demande pardon, dit la première à voix basse , je vous demande pardon, Eveline, de vous avoir entraînée à l’écart ; mais j’avais quelque chose sur le cœur qu’il me tardait de vous dire. Le sort en est jeté. Lord Doltimore m’a

fait une offre de mariage, et j'ai accepté 1 Hélas ! bêlas ! je voudrais presque pouvoir me rétracter !

— Ma bien cbère Caroline I dit la voix argentine d’Eveline ; pour l’amour du ciel, ne sacrifiez pas ainsi de gaîté de cœur tout votre bonheur ! Vous vous faites injure, Caroline I oui, vraiment ! Vous n êtes pas la femme vaine et ambitieuse dont vous affectez les dehors ! Ah? qu’est-ce donc que vous désirez? La fortune ? N êtes-vous pas mon amie? Ne suis-je pas assez riche pour nous deux? Le rang? eh! que pourrat-il vous donner qui vous dédommage de l’angoisse d’une union sans amour ? Pardonnez-moi, je vous en prie, de vous parler ainsi ; ne m’accusez pas d’être présomptueuse ou romanesque; mais, croyez-oioi, je juge d’après mon cœur de ce que doit souffrir le vôtre 1 »

Caroline émue pressa la main de son amie.

« Vous savez mai me consoler, Eveline. Ma mère, mon père me tiendront un langage tout différent. Je suis certes bien sotte d’éprouver tant de tristesse lorsque j 'obtiens précisément ce que je cherchais ! Pauvre Doltimore I il connaît peu le caractère et les sentiments de celle qu’il croit avoir rendue la plus heureuse des femmes ; il ne sait pas... >

Caroline s’arrêta, devint pile comme une morte, puis continua rapidement :

c Mais vous, Eveline, vous aurez le même sort; nous serons deux à souffrir ensemble.

— Non, non 1 ne le croyez pas ! Lorsque je donnerai ma main, c'est que j’aurai aussi donné mon cœur. »

En ce moment Mal travers se levaet poussa un profond soupir.

c Silence 1 » dit Caroline avec effroi. Au même moment les joueurs de whist se levèrent, et Cleveland s’approcha de Maltravers.

« Je suis à vos ordres, dit-il; je sais que vous ne resterez pas à souper. Vous me retrouverez dans la pièce voisine ; j’ai deux mots à dire à lord Saxingham. >

Le vieux gentilhomme, toujours galant, fit quelques compliments aux jeunes personnes, et s’éloigna.

a Vous aussi, vous quittez la salle de bail dit miss Merton à Maltravers, en se levant.

— Je suis un peu souffrant ; mais que je ne vous chasse pas d’ici.

— Oh non I j’entends la musique ; c’est le dernier quadrille avant le souper, et voilà mon heureux cavalier qui est à ma recherche.

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— Je vous ai cherchée partout, dit lord Doltimore d’un accent de tendre reproche; venez, je crains que nous ne soyons en retard. >

Caroline prit le bras de lord Doltimore, qui l’entraîna précipitamment dans la salle de bal.

Miss Cameron resta un moment indécise, ne sachant si elle devait ou non les suivre, lorsque Maltravers vint s'asseoir à côté d’elle. Le cœur de la jeune fille s’émut sur-lechamp de la pâleur de son front et de l'expression de souffrance que trahissait la compression de ses lèvres. Dans sa tendresse enfantine, elle aurait donné tout au monde pour avoir ce privilège d’une sœur, le droit de consoler. Le salon était maintenant désert ; ils s'y trouvaient seuls.

Maltravers ne donnait qu’une seule interprétation aux paroles d’Eveline : < Lorsque je donnerai ma main, c’est que j’aurai aussi donné mon cœur. i> Elle aimait son fiancé ! Et, tout singulier que cela puisse paraître, à cette pensée qui mettait le dernier sceau à sa destinée, il éprouva moins d’égoïste angoisse que de profonde compassion. Jeune comme elle l’était, adulée, exposée à la tentation comme elle le serait, et avec un pareil protecteur! Vargrave, cet homme froid, sans sympathie, sans cœur 1 Elle surtout, de qui les yeux et les lèvres révélaient les sentiments pleins d’ardeur ! Lorsqu’elle se réveillerait de son rêve, lorsqu elle connaîtrait l’homme qu’elle avait aimé, quel serait son sort, quel serait peut-être son danger 1

f Miss Cameron, dit Maltravers, laissez-moi vous retenir un moment; je n’abuserai pas longtemps de vos instants. Me permettez- vous, une seule et dernière fois, de m’arroger les droits austères de l’amitié? Je connais beaucoup la vie, miss Cameron, et cette expérience m’a coûté bien cher. Tout sévère, tout insociable que je sois devenu, je ne suis pas encore â l’abri des sentiments que vous êtes si bien faite pour

inspirer Rassurez-vous, ajouta-t-il en souriant tristement,

je ne veux ni vous complimenter ni vous flatter. Je ne vous parle pas comme un jeune homme à une jeune fille; la différence d'âge qui existe entre nous, et qui enlève à la flatterie toute sa douceur, laisse cependant à l’amitié toute sa sincérité. Vous m’avez inspiré un profond intérêt; je ne croyais pas qu’il y eût de femme au monde qui pût encore m’en faire éprouver d’aussi profond ! Il est possible qu’un je ne sais quoi dans les intonations de votre voix, et dans vos manières une grâce indicible que je ne puis définir, me

rappelle une personne que j’ai connue dans ma jeunesse; une personne qui ne possédait pas vos avantages d’éducation, d’opulence, de naissance, mais envers qui la nature s’était montrée plus généreuse que la fortune. »

Il s’arrêta un moment, et, sans regarder du côté d’Eveline, il reprit :

< Vous entrez dans la vie sous de brillants auspices. Ah 1 permettez-moi d’espérer que le midi de votre existence tiendra les promesses de l’aurore. Vous êtes sensible, vous avez l’imagination vive ; ne vous montrez pas trop exigeante, et ne vous livrez pas trop à vos rêves. Quand vous serez mariée, n’allez pas vous figurer que la vie conjugale soit exempte d’épreuves et de soucis. Si vous vous savez aimée, et vous devez l’être, ne demandez pas à l’esprit actif et inquiet de l’homme tout le bonheur que promet l’imagination, et que la vie réelle donne si rarement. Et si jamais, continua Maltravers avec une véhémence passionnée, qui donnait à son langage une rapidité fiévreuse, si jamais votre cœur se révoltait, si jamais il se sentait mécontent, désenchanté , fuyez le faux sentiment comme vous fuiriez un crime I Jetée, comme vous le serez forcément, par votre rang, au milieu d’un monde rempli d écueils, et n’y trouvant pas de guide plus constant ou plus sûr que votre innocence même, que ce monde ne vous devienne pas trop cher. S’il était possible que vous vous trouvassiez jamais seule et triste à votre foyer, réfléchissez que, même lorsqu’elle y serait malheureuse, la femme trouve toujours plus de bonheur chez elle que dans les jouissances du dehors. Combien de femmes j’ai connues, belles et pures comme vous, qui se sont laissé perdre par leurs affections mêmes, par ce qu’il y avait de plus beau et de meilleur en elles! Ecoutez-moi comme un mentor, comme un frère, comme un pilote, qui a navigué sur les mers oü votre barque va être lancée. Que je sache toujours, en quelques contrées que votre nom me parvienne, que la femme qui m’a rendu ma foi dans la perfection humaine, a pu rester l’idole de notre sexe, sans cesser d être la gloire du sien. Pardonnez-moi ce zèle indiscret ; mon cœur était plein, il a débordé. Et maintenant, miss Cameron, Eveline Cameron, voilà ma dernière offense, et mon dernier adieu 1 »

11 lui lendit la main; Eveline involontairement, presque à son insu, s’en saisit comme pour le retenir jusqu’à ce qu’elle trouvât des paroles pour lui répondre. Tout à coup il enten-

dit derrière lui la voix de lord Vargrave; le charme était rompu : un instant après Eveline était seule, la foule envahissait le salon où elle se trouvait, pour se rendre à la salle du banquet; un bruit de rires et de voix joyeuses se faisait entendre, et lord Vargrave était à côté d’Eveline.

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