‹ Alice ou les mystères S. Ed. BulwerLyttonChapitre 51 sur 105 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Ce voyage vous est consacré.

[Le chemin de l'amant, acte IV, sc. t.)

Gleveland et Maltravers s’en retournaient chez eux, lorsque ce dernier interrompit brusquement l’aimable baibil de son ami.

t J’ai une faveur, une grande faveur à vous demander.

— Laquelle?

— Quittons Burleigh demain ; peu m’importe à quelle heure ; nous ne ferons que deux ou trois relais si vous ôtes fatigué.

— Et pourquoi donc, cher hôte?

— C’est pour moi une torture, une angoisse inexprimable que de respirer l’air de Burleigh, s’écria Maltravers avec égarement. Ne devinez-vous pas mon secret? L’ai-je donc si bien caché ? J’aime, j'adore Eveline Cameron, et elle est fiancée à un autre, à un autre qu’elle aime 1 >

M. Gleveland resta pétrifié d'étonnement. C'est qu’en effet Mallravers avait bien caché son secret; et son émotion était devenue si impétueuse, que le vieillard en fut frappé d’épouvante, lui qui n’avait jamais éprouvé de passion, quoiqu’il se fût parfois jadis permis un sentiment. Il s’efforçait de consoler, de réconforter ; mais, après le premier élan de sa douleur. Maltravers reprit bientôt son empire sur luiméme, et dit avec douceur :

c Ne revenons jamais sur ce sujet. Il est de mon devoir de vaincre cette folle passion, et je la vaincrai. Maintenant que vous connaissez ma faiblesse, vous la traiterez avec indulgence. Ma guérison ne peut commencer que du jour où je ne verrai plus de mes fenêtres le toit qui abrite la fiancée d’un autre.

— Alors, mettons-nous en route dès demain. Mon pauvre

ami! est-il vraiment

— Ah! cessez, de grâce, interrompit l’orgueilleux Ernest; point de compassion , je vous en conjure. Accordez-moi seulement du temps et le silence : ce sont là les seuls remèdes. >

Avant midi, le jour suivant, Burleigh était encore une fois abandonné de son seigneur. Au moment où la voiture traversait le village, mistress Ellon l’aperçut de sa fenêtre ouverte. Mais son protecteur était trop préoccupé dans ce moment-là, même pour songer encore à la charité, et il avait oublié l’existence de la pauvre femme. Pourtant la trame du destin est si compliquée, que cette humble étrangère enfermait dans son sein un secret de la plus haute importance pour lui.

€ Où va-t-il? où va donc le sçuire? demanda mistress Elton avec anxiété.

— Mon Dieu, on dit qu’il va passer un peu de temps en pays étranger, dit la villageoise. Mais il sera de retour à Noël.

— A Noël je serai peut-être partie sans retour, murmura la malade. Mais que lui importe, à lui, ou à qui que ce soit? »

Au premier relais Maltravers et son ami furent retenus quelque temps, faute de chevaux. Le château de lord Raby avait été rempli d’invités la veille, et les écuries de cette petite auberge (qui portait fièrement pour enseigne les armes du marquis de Raby, et qui était située à deux milles environ de la demeure de ce grand personnage) avaient été vidées par de nombreux convives de Knaresdean qui s’en retournaient chez eux. C’était une maison de poste silencieuse et isolée. Il n’y avait d’autre ressource que d’espérer patiemment le retour de quelques chevaux fatigués. L’aubergiste assura aux voyageurs qu’il attendait quatre chevaux d’un moment à l’autre, et les invita à entrer dans son auberge. La matinée était froide, et M. Gleveland ne trouvait pas qu’un bon feu fût à dédaigner; ils entrèrent donc dans le petit parloir. Ils y trouvèrent un vieux monsieur, d’un aspect fort avenant, qui attendait comme eux des chevaux. Il s'éloigna poliment de l’âtre lorsque les voyageurs entrèrent, et il tendit à Cheveland la chronique du comté de B***; Cleveland répondit par un salut plein d’urbanité.

c II fait bien froid, monsieur, aujourd’hui; l’automne commence à s’annoncer.

— C’est vrai, monsieur, répondit le vieux monsieur; et je sens le froid d’autant plus vivement que je viens de quitter la douce atmosphère du midi.

— De l’Italie ?

— Non, de l’Angleterre seulement J’apprends par ce journal (en général je m’occupe peu de politique) qu’il pourrait bien y avoir une dissolution du parlement, et que dans ce cas M. Maltravers se présenterait probablement comme candidat aux électeurs de ce comté; le connaissez- vous?

— Un peu, dit Cleveland en souriant.

— C’est un homme qui m’inspire un très-grand intérêt, dit le vieux monsieur; et j’espère avoir bientôt l’honneur de faire sa connaissance.

— Vraiment? Et vous vous rendez sans doute dans le voisinage du pays qu’il habite? n demanda Cleveland, qui regarda plus attentivement l’étranger et fut fort satisfait d’un certain air de simplicité et de franchise qui régnait sur sa physionomie et dans ses manières.

€ Oui; je vais au presbytère de Merton. *

Maltravers, qui jusque-là était resté auprès de la fenêtre, se retourna.

< Au presbytère de Merton? répéta Cleveland. Vous connaissez M. Merton alors?

— Pas encore; mais je connais une partie de sa famille. Cependant ma visite est plutôt à l’adresse d’une jeune personne qui est en visite au presbytère : miss Cameron. »

Maltravers poussa un profond soupir; le vieux monsieur le regarda avec curiosité.

€ Si vous venez de cet endroit, monsieur, peut-être avezvous vu....

— Miss Cameron? Assurément; c’est un honneur qu’on n’oublie pas aisément. >

Le vieux monsieur parut enchanté.

« La chère enfant 1 > s’écria-t-il dans un élan de sincère affection, et il passa la main sur ses yeux. Maltravers se rapprocha de lui.

a Vous connaissez miss Cameron; vous êtes digne d’envie, monsieur, dit-il.

— Je l’ai connue depuis son enfance. Lady Vargrave est ma meilleure amie.

— Lady Vargrave doit être digne d’une pareille fille. Ce n’est que dans l’atmosphère d’un caractère charmant et d’un

cœur pur qu’on'a pu élever et diriger une nature aussi heureuse que la sienne. »

Maltravers avait parlé avec enthousiasme; et comme s’il craignait de ne pas rester maître de lui, il quitta la salle.

c Ce monsieur parle avec chaleur, mais il ne dit rien que de vrai, dit le vieillard un peu surpris. Si l’on peut s’en rapporter à la science des physionomistes, il a une expression de figure qui annonce que ses éloges ne sont pas des compliments d’une banalité vulgaire. Pourrais-je vous demander son nom?

— Maltravers, » répondit Cleveland, un peu flatté de l’effet que devait produire le nom de son ex-pupille.

Le pasteur (car c’était lui) tressaillit et changea de visage.

c Maltravers 1 Mais il ne va pas quitter le comté?

— Si; pendant quelques mois. >

En ce moment l’aubergiste parut. Quatre chevaux qui n’avaient fait que quatorze milles venaient de rentrer.' M. Maltravers voulait-il bien en céder deux à ce monsieur, qui du reste les avait retenus à l’avance?

€ Certainement, dit Cleveland ; mais dépêchez-vous.

— Lord Vargrave est-il toujours chez M. Merton ? demanda le prêtre d’un air préoccupé.

— Oui; je le pense. Miss Cameron doit l’épouser bientôt, n’est-ce pas?

— Je ne saurais vous dire, répondit Aubrey, un peu déconcerté. Vous connaissez lord Vargrave, monsieur?

— Beaucoup !

— Et vous le croyez digne de miss Cameron?

— C’est à elle qu’il faut adresser cette question. Mais je vois qu’on a attelé. Bonjour, monsieur! Voulez-vous dire à votre charmante jeune amie que vous avez rencontré un vieux gentilhomme qui lui souhaite toutes sortes de bonheurs? et si elle vous demande son nom, vous lui direz qu’il s’appelle Cleveland. >

En même temps, M. Cleveland salua et remonta en voiture. Mais Maltravers n’était pas encore là. Le fait est qu’il était rentré dans la maison par la porte de derrière, et qu’il s'était acheminé vers le petit parloir. C’était quelque chose que de revoir une personne qui serait bientôt auprès d’Eveline.

c Si je ne me trompe, dit-il, vous ôtes M. Aubrey, dont j’ai entendu plus d'une fois miss Cameron se plaire à louer

les vertus? Croyez bien que je regrette de ne pas faire avec vous plus ample connaissance. »

Tandis que Mallravers articulait ces simples paroles, il y avait dans sa physionomie comme dans sa voix une douceur mélancolique qui lui concilia la faveur du bon prêtre. Eu contemplant ses traits et son aspect pleins de noblesse et de grandeur, Aubrey ne s’étonna plus de la séduction qu'il avait paru exercer sur la jeune Eveline.

a Et ne puis-je espérer, monsieur Maltravers, dit-il, que notre connaissance se renouvellera avant longtemps? Miss Cameron ne saurait-elle vous attirer jusque dans le Devonshire? » ajouta-t-il avec un sourire et un regard pénétrant.

Maltravers hocha la tête, murmura quelques paroles inintelligibles, et quitta la chambre. Le pasteur entendit le bruit des roues, et l’aubergiste vint lui annoncer que sa voiture était prête aussi.

a II y a dans tout ceci quelque chose que je ne comprends pas, pensa Aubrey. Ses manières, sa voix tremblante, tout chez lui trahissait des émotions qu’il s'efforcait en vain de cacher. Lord Vargrave aurait-il atteint son but? Eveline ne serait-elle plus libre? >

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