‹ Alice ou les mystères S. Ed. BulwerLyttonChapitre 64 sur 105 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Itiïpicere fanquam in gpeculnm, in vitas omnium Jubeo.

(TÉRE^CE.)

Ernest Mallravers était toujours à Paris; il avait renoncé au projet d’aller plus loin. Il était las des voyages. Mais il y avait une autre raison qui l’enchaînait à ce « nombril de la terre. » Il n’y a nulle part un meilleur écho aux bruits de Londres que le quartier anglais qui s’étend entre le boulevard des Italiens et les Tuileries. En ces lieux du moins il apprendrait plus tôt la fatale nouvelle; et chaque jour il parcourait les journaux anglais , en tremblant de crainte et • d’appréhension. Non! jusqu’à ce que le lien fût scellé, jusqu’à ce que le Rubicon fût passé, jusqu’à ce que miss Cameron fût la femme de lord Vargrave, il ne pouvait ni revenir vers les lieux si remplis du souvenir d’Eveline, ni, en s’éloignant davantage de l’Angleterre, retarder le moment d’apprendre cette nouvelle qu’il se disait vainement préparé à recevoir.

Il continua à chercher, dans le domaine de la pensée, les distractions qui se trouvaient à sa portée; et, comme son cœur était trop préoccupé pour se livrer à des plaisirs; qui, du reste, avaient depuis longtemps perdu pour lui leur charme, ces distractions étaient revêtues de ce caractère noble et grave que l’intelligence a la prérogative de communiquer aux passions.

Montaigne n’était ni doctrinaire ni républicain ; et pouril était peut-être un peu l’un et l’autre. Il était de ceux qui pensent que la tendance des Etats européens est dérriocratique; mais il était loin de considérer la démocratie comme une panacée à tous les maux législatifs. Il trouvait qu’un écrivain doit devancer son siècle, mais qu’un homme d’état doit se contenter de marcher avec lui; qu’on ne peut mûrir un «peuple, comme un fruit exotique, par des moyens arli- • liciels; qu'au contraire, on ne peut le développer que par I. des influences naturelles. Il ne croyait pas que les formes de gouvernement fussent jamais universelles dans leur?

effets. Ainsi Montaigne considérait qu’on a tort d’attacher plus d’importance aux réformes législatives qu’aux réformes sociales. Par exemple, il jugeait que le signe le plus certain du progrès de la civilisation est la répugnance croissante qu’inspire la peine capitale. Il croyait, non pas à la perfection définitive de l'humanité, mais à sa perfectibilité progressive. Il pensait que le progrès est indéfini; mais il ne prétendait pas que la forme républicaine lui fût plus favorable que la forme monarchique.

Pourvu que les freins que nous imposons au pouvoir soient bien entendus, disait-il souvent, il importe peu à quelles mains le pouvoir lui-même est confié.

Ægine et Athènes, selon lui, étaient des républiques, commerciales et maritimes, situées sous le même ciel, entourées des mêmes voisins, déchirées par les mêmes luttes entre l’oligarchie et la démocratie. Néanmoins tandis que l’une a laissé au monde un immortel héritage de génie, où sont les poètes, les philosophes, les législateurs qu’a produits l’autre? Arrien parle de républiques dans l’Inde dont les recherches modernes supposent encore l’existence ; mais elles n’ont pas plus développé la liberté de la pensée ni les progrès de l’intelligence que les monarchies. En Italie il y avait des républiques aussi libérales que celles de Florence; mais elles i n’ont produit ni un Machiavel, ni un Dante. Que de pensées hardies, que de spéculations gigantesques, quelle démocratie du génie et de la sagesse, ont surgi au milieu des états despotiques de l’Allemagne ! On ne peut élever deux individus de façon à obtenir chez tous deux des résultats identiques; de môme on ne peut, par des constitutions semblables (qui sont l’éducation des nations) obtenir les mêmes résultats chez des communautés différentes. Le but d’un homme d’état devrait être de faciliter au peuple les moyens de se développer, et à la philosophie la liberté de discuter les objets ultérieurs qu’il s’agit d’obtenir. Mais un législateur pratique ne peut placer son pays sous une cloche à melons; le pays doit pousser tout seul.

Je- ne décide pas si Montaigne avait tort ou raison; mais Maltravers voyait du moins qu’il était fidèle à ses théories; que ses opinions étaient toujours sincères, et sa pratique toujours pure. Il ne pouvait s’empêcher de convenir que Montaigne paraissait éprouver une sublime jouissance dans ses occupations et ses travaux; qu’en attachant toutes les puis- „ sances de son esprit à des objets' d’activité et d’utilité, il

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était infiniment plus heureux qu’il ne l’était devenu luimême par la philosophie de l’indifférence, ou le mépris de l’ambition. L’influence exercée sur sa destinée et sa vie par ce Français d’esprit-rpralique et élevé, était fort remarquable et fort singulière^

Montaigne n’avait pas visiblement et directement agi sur la destinée réelle de son ami.- Peut-être était-ce lui qui avait confirmé les premières impulsions hésitantes et incertaines qui poussaient Ma! travers vers les travaux littéraires; c’était lui qui l’avait consolé dans les désenchantements de la première partie de sa carrière; et peut-être maintenant réussirait-il à le réconcilier complètement, dans toute la vigueur de son intelligence, avec les exigences de la vie.

Effectivement Maltravers eut avec Montaigne certaines conversations, dont il est nécessaire que je place sous les yeux du lecteur le principe et l’esprit; car j’écris l’histoire intérieure aussi bien que l'histoire extérieure d'un homme: et les grands évènements de la vie ne sont pas toujours produits par l’intervention dramatique d’autrui, mais aussi par nos propres raisonnements, et nos pensées habituelles. Ce que je suis sur le point d’écrire sera peut-être ennuyeux, mais ce n’est point un hors-d’œuvre; et je promets que ce sera la dernière conversation didaot|que de cet ouvrage.

Un jour Maltravers racontait à Montaigne tout ce qu’il avait fait pour l’amélioration du sort de ses paysans, et lui expliquait ses théories au sujet des écoles de travail et de la taxe des pauvres; Montaigne se tourna soudain ver» lui, et lui dit i V

d Ainsi vous avez donc trouvé réellement que dans votre petit village vos efforts, qui après tout ne sont pas bien pénibles et qui n’exigent pas la dixième partie de votre temps, ont produit un peu de bien pratique?

— ■ Assurément je le trouve, répondit Maltravers, un peu surpris.

— Et pourtant hier seulement vous déclariez que tous les travaux de la philosophie et de la législation sont de vains labeurs; que les bienfaits en sont équivoques et incertains; que, semblable à la mer qui, lorsqu’elle se retire d’un côté, envahit d’un autre, la civilisation ne nous profite que partiellement, nous dérobant une vertu lorsqu'elle nous en accorde une autre, et que les grandes proportions de bien ,, et de mal restent éternellement les mêmes.

* — C’est vrai; mais je n’ai jamais dit que l’homme ne pût

assister les individus par des efforts individuels ; quoiqu’il ne poisse pas, par des théories abstraites, ni même par son action pratique dans un vaste cercle, rendre service aux masses.

— N’employez-vous pas h l’égard des individus les mêmes influences morales qu’une sage législation, ou qu’une saine philosophie adopterait à l’égard de la multitude? Par exemple vous trouvez que les enfants de votre village sont plus heureux, mieux disciplinés, plus obéissants, et promettent de devenir, dans leur rang social, des hommes meilleurs et plus sages, grâce au système d’enseignement nouveau, et excellent, je vous l'accorde, que vous avez établi dans vos écoles. Ce que vous avez fait dans un village, pourquoi la législation ne le ferait-elle pas dans un royaume? De même, vous trouvez qu’en offrant l’espérance et l’émulation au travail, en faisant de rigoureuses distinctions entre les hommes énergiques et les hommes indolents, entre le labeur indépendant et le paupérisme mendiant, vous avez trouvé un levier au moyen duquel vous avez littéralement soulevé et retourné le petit monde qui vous environne. Mais quelle est ici la différence entre les réglements d’un seigneur de village et les lois d’une sage législature? Les sentiments moraux auxquels vous avez fait appel existent partout ; les remèdes moraux que vous avez employés sont aussi accessibles à la législation qu’â un particulier.

— Oui, mais quand on applique à une nation les mêmes principes qui régénèrent un village, de nouveaux principes s’élèvent par compensation. Si je donne de l’éducation à mes paysans, je les envoie dans le monde avec des avantages supérieurs à ceux de leurs confrères; avantages qui, n’étant pas l’apanage général de leur classe, leur permettent de prendre le pas sur leurs semblables. Mais si cette éducation était commune à tous, nul homme n’aurait d’avantage suc les autres; les connaissances qu’ils ont acquises étant l’apanage de chacun, tous resteraient ce qu’ils sont aujourd’hui ; fendeurs de bois et porteurs d’eau. Le principe de l’espoir individuel, qui naît du savoir, serait bientôt anéanti par la concurrence que produirait le savoir universel. L’amélioration universelle n’engendrerait donc que le mécontentement universeL

Examinons le sujet sous un aspect moins étroit. Les avantages donnés au petit nombre qui m’environne, c’est-à-dire : des gages plus considérables, des travaux moins pénibles,

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un sentiment plus élevé de la dignité de l’homme, n’entrainent aucun bouleversement de la société. Qu’on donne ces avantages à toute la masse des classes ouvrières, et ce qui, dans un petit cercle, n’est que le désir de s’élever d’un seul individu, devient dans une vaste circonférence le désir de s’élever de toute une classe ; de là provient la fermentation sociale, puis le bouleversement social, puis la révolution et tous ses hasards. Car les révolutions ne sont produites que par les aspirations d’une classe et la résistance de l’autre. Le progrès législatif diffère donc considérablement de l’amélioration individuelle ; le même principe qui purifie un petit corps, devient destructif quand on l’applique à un grand. Mettez le feu à une bûche dans l’âtre, ou mettez-le à une forêt, le résultat ne sera-t-il pas bien différent? La brise qui rafraîchit la source n'a qu’à souffler sur l’océan, et voilà le courant qui pousse le courant, le flot qui presse le flot; la brise devient ouragan.

— S’il y avait du vrai dans votre argument, répondit Montaigne, si l’on s’était abstenu de faire participer la multitude aux jouissances et aux avantages du petit nombre; si l’on avait reculé devant le bien, parce que le bien engendre le changement avec ses maux partiels ; que serait maintenant la société? N’y a-t-il pas une différence de bonheur et de vertu collectifs entre l’état de votre patrie au temps des Pietés et des Druides, et l’harmonie, les lumières, et l’ordre dont resplendit de nos jours la grande nation anglaise? ,

— Voilà ce que j’appelle une question populaire, dit Maltravers, en souriant, et si vous étiez mon antagoniste dans n’importe quelle élection du royaume de la Grande-Bretagne, vous seriez sûr d’être couvert d’applaudissements. Mais j’ai vécu parmi des tribus sauvages, aussi sauvages peut-être que la race qui résista à César, et leur bonheur m'a semblé sinon égal à celui du petit nombre de gens dont les sources de jouissance sont nombreuses, élevées, et sans autre alliage que celui de leurs passions, du moins égal à celui de la masse des hommes, dans les états les plus civilisés et les plus avancés. Les artisans qui se pressent dans l’atmosphère fétide des fabriques, rongés de maux physiques qui les consument depuis le berceau jusqu’à la tombe; s’épuisant dans un travail pénible de l’aurore au coucher du soleil, et cherchant quelque distraction à leurs maux dans l’excitation^falale de la boisson, ou dans les vagues et extravagantes

espérances du fanatisme politique, ne sont pas plus heureux à mes yeux que les sauvages Indiens dont les membres vigoureux et la sérénité d’humeur se sont endurcis par l’habitude à ces privations, si dignes de compassion à vos yeux, et dont l’esprit n’est pas tourmenté d’aspirations vers un état meilleur qu'ils ne doivent jamais connaître. L’Arabe du désert a contemplé le luxe du pacha dans son harem-, mais il ne lui envie rien. Il se trouve content de son coursier, de sa tente, de ses sables arides, et de sa source d’eau vive et fraîche.

Ne nous dit-on pas tous les jours, nos prêtres ne nous le répètent-ils pas du haut de la chaire, que dans la chaumière on trouve autant de bonheur que dans le palais? Pourtant en quoi la distinction qui existe entre le prince et le paysan, diffère-t-elle de celle qui existe entre le paysan et le sauvage? Il y a plus de jouissances et de privations dans un cas que dans l’autre; mais si dans le dernier les jouissances quoique moins nombreuses, sont mieux senties, si les privations, quoique en apparence plus rudes éprouvent des sens plus émoussés et des tempéraments plus robustes, votre mesure de proportion perd sa valeur. Bien plus, dans la civilisation il y a pour la multitude un mal qui n’existe pas dans l’état sauvage. Le pauvre voit tous les jours et à toute heure les grandes inégalités produites par la société civilisée; en renversant la parabole divine, c’est Lazare qui de loin, et du fond de la fosse où il languit, regarde Vives au milieu des délices du Paradis. Ses privations, ses souffrances deviennent plus acerbes s’il les compare au luxe des autres.

II n’en est pas de même dans le désert et dans la savane. Le sauvage et son chef n’y sont séparés que par de faibles distinctions, adoucies encore par l’usage immémorial et héréditaire, qui leur donne toute la sainteté de la religion. Le , fait est que, dans la civilisation, nous contemplons un splendide ensemble : la littérature et les sciences, l’opulence et le luxe, le commerce et la gloire; mais nous ne voyons pas les innombrables victimes écrasées sous les roues de la machine : la santé immolée, les bouches sans pain, les prisons regorgeant de malfaiteurs, et les hospices de malades, la vie humaine empoisonnée dans toutes ses sources, et répandue comme de l’eau ! Nous oublions aussi les ravages, les crimes, le sang versé qui ont signalé chacun des pas que l’humanité a fait pour atteindre à ce moment aride. Prenez l’histoire de tous les états civilisés : l’Angleterre, la France,

l’Espagne avant qu’elle fût retombée dans une seconde enfance, les Républiques italiennes et celles de la Grèce, la reine des Sept-Collines ; quelles luttes, quelles persécutions, quels massacres ! A quelle page d’histoire pourrons-nous dire : < Ici le progrès a diminué la somme des maux ». Étendez aussi votre regard au-delà de l’état en lui-même; chaque pays a gagné ce qu’il a acquis au prix des douleurs des autres nations. L’Espagne s’élève au-dessus du vieux monde sur les ruines ensanglantées du Nouveau-Monde; ce sont les gémissements et l’or du Mexique qui produisent les splendeurs du règne de Charles-Quint.

Considérez l’Angleterre; la sage, la libérale, la libre Angleterre, par quelles luttes n’a-t-elle pas passé? et encore se trouve-t-elle enfin satisfaite? La sombre oligarchie des Normands, nos invasions criminelles de l’Ecosse et de la France, le peuple livré à de continuelles rapines, les rois massacrés, les persécutions dont furent victimes les premiers réformateurs, les guerres de Lancastre et d’York, la nouvelle dynastie des Tudors qui retarda le règne de la liberté en même temps qu’elle avança celui de la civilisation! La réformation bercée sur le sein d’un affreux despote, et allaitée par la violence et la rapine, les bûchers de Marie Tudor, et les cruautés plus subtiles d’Elisabeth, l’Angleterre fortifiée par la^désolation de l’Irlande, les guerres civiles, le règne de l’hypocrisie suivi par le règne du vice éhonté ; la nation qui avait décapité le gracieux Charles I®% regardant indifférente l’échafaud du fier Sydney, l’inutile révolution de 1688 qui, si elle fut un juhilé en Angleterre, fut un massacre en Irlande; les vains triomphes de Malborough, la corruption organisée de Walpole, nos guerres acharnées contre nos fils d’Amérique, nos luttes épuisantes avec Napoléon !

I Eh! bien, nous fermons le livre et nous disons ; Voyezl mille années de luttes et d’afflictions incessantes! des millions d’hommes ont péri, mais l’art a survécu; nos paysans portent des bas, nos femmes boivent du thé, nos poètes lisent Shakespeare, et nos astronomes ont dépassé Newtonl Soipmes-nous plus satisfaits? Non; au contraire, nous sommes plus inquiets que jamais. De nouvelles classes arrivent au pouvoir; on exige de nouvelles formes de gouvernement.

■ Toujours les mêmes mots d’ordre : la liberté ici; la religion là; l’ordre, pour une faction; le progrès pour l’autre. Où est le but, et qu’avons-nous gagné? On écrit des livres, bn tisse des soieries, on construit des palais! Ce sont de grandes

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acquisitions pour le petit nombre ; mais le paysan est toujours paysan! La multitude est toujours en bas de la roue; plus heureuse, dites-vous. Non, car elle n’est pas plus contente! Jamais, serf u’eut plus soif de changement que l’artisan de nos jours; et les machines à vapeur ont leurs victimes tout comme l’épée.

Vous parlez de législation. Toutes les lois isoléeS préparent les voies aux grands bouleversements dans la forme du gouvernement. Emancipez les catholiques, et vous ouvrez la porte au principe démocratique qui veut que l’opinion soit libre. Si elle est libre pour le sectaire, elle doit l’être aussi pour l’électeur. Le scrutin est le corollaire du bill d’émancipation catholique. Accordez le scrutin, et son nouveau corollaire, le suffrage étendu. Le suffrage étendu n’est séparé du suffrage universel que par une mince épaisseur : c’est le cercle qui s’étend sur l'eau. Le suffrage universel à son tour, c’est la démocratie. La démocratie est-elle préférable à la république aristocratique? Voyez les Grecs, qui connaissaient ces deux formes de gouvernement, sont-ils restés d’accord sur la meilleure? Platon, Thucydide, Xénophon, Aristophane : le rêveur, Thistorien, l’homme d’action, avec scs principes philosophiques, l’homme d’esprit avec sa pénétration, ne placent pas leur idéal dans la démocratie! .^Igernon Sydney, le martyr de la. liberté, n’accorde pas le gouvernement à la multitude. Brutus mourut pour une république, mais une république de patriciens! Quelle forme de gouvernement est la meilleure? Tous se disputent, les plus sages ne peuvent s’accorder. Un grand nombre disent toujours : < La république; » pourtant vous admettrez vousmême que la Prusse despotique fait tout ce que font les républiques. Oui; mais un bon despote est un heureux accident; c’est vrai, mais une république juste et bienfaisante est jusqu’ici un phénomène tout aussi passager. Quand le peuple n’a pas de tyran, l’opinion publique le devient. Nul secret espionnage n’est plus intolérable à un esprit libre que le regard curieux et perçant de l’œil américain.

Une république rurale n’est qu’une tribu patriarcale. Pas d’émulation, pas de gloire ; la paix et la stagnation. Quel Anglais, quel Français voudrait être Suisse? Une république commerciale n’est qu’une admirable machine à faire de i argent. L’homme n’est-il donc créé pour rien de plus noble que de fréter des navires, et de spéculer dhns les soies et les sucres? La vérité c’est qu’il n’y a pas de but certain dans

la législation; on continue à 'coloniser Utopie, et à combattre des chimères dans les nuages. Contentons-nous donc de ne faire de mal à personne, et de ne faire de bien que dans l’étroite sphère qui nous environne.’ Laissons les états et les sénats remplir le tonneau des Danaïdes et rouler le rocher de Sisyphe.

— Moti cher ami, dit Montaigne, vous avez certainement tiré le meilleur parti possible d’un argument qui, s’il était admis, abandonnerait le gouvernement aux mains des imbéciles et des fripons, et plongerait les communautés de l’humanité dans l’abîme du découragement. Mais un aperçu très-vulgaire de la question suffirait peut-être pour ébranler votre système. La vie, simplement la vie animale, est-elle, en somme, un malheur ou un bienfait?

— La généralité des hommes en tous pays jouissent de la vie et redoutent la mort, répondit Maltravers; s’il en était autrement le monde serait l’œuvre d’un démon, et non d’un Dieu.

— Eh ! bien, alors, voyez combien les progrès de la société enlèvent de victimes à la tombe 1 C’est dans les grandes villes, où les effets de la civilisation sont le plus visibles, que la diminution de la mortalité dans une proportion équivalente à l’accroissement de la civilisation, est le plus remarquable. A Berlin, de l’année 1747 à l’année 1755, la mortalité annuelle était de un sur vingt-huit; mais de 1816 à 1822 elle était de un sur trente-quatre! Vous demandez ce que l’Angleterre a gagné par ses progrès dans les arts et les sciences? Je vous répondrai par la statistique de la mortalité. A Londres, à Birmingham, à Liverpool, le nombre des décès, en moins d’un siècle, a diminué de un sur vingt à un sur quarante (précisément de la moitié)! D’autre part, toutes les fois que dans un pays, dans une seule ville même, la civilisation décroît, et avec elle ses accompagnements naturels, l’activité et le commerce, la mortalité y augmente immédiatement. Mais si la civilisation est favorable^i la prolongation de la vie, ne doit-elle pas être favorable à tout ce qui rend la vie heureuse : à la santé du corps, au contentement de l’esprit, aux jouissances faciles? Et combien la perspective de 1 acheter ces vies humaines devient plus grande et plus sublime quand on réfléchit qu’à chacune d’elles se rattache une âme, un destin au-delà du tombeau, des immortalités multipliées! quel motif pour le progrès continu des états! Vous dites que, en dépit des améliorations, on

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reste impatient et mécontent. Pouvez-vous supposer, parce que l’homme, dans toutes les situations, est mécontent de son sort, qu’il n'y a pas de différence dans le degré et la nature de son méconteivtement? Ne faites-vous pas de distinction entre un homme qui demande du pain, et un autre qui soupire après la lune? Le désir est inhérent à noire être, comme le principe même de l'existence. Le désir physique remplit le monde, et le désir moral l’améliore; où il y a désir, il doit y avoir mécontentement; quand on est satisfait de toutes choses le désir s’éteint. Mais un certain degré de mécontentement n’est pas incompatible avec le bonheur; loin de là, il possède un bonheur qui lui est propre. Quelle félicité est comparable à l’espérance? Qu’est-ce que l’espérance; sinon le désir? Le serf européen, soumis à son seigneur qui pouvait disposer de ses jours, et réclamer comme un droit le déshonneur de sa fille, désire améliorer sa condition. Dieu a pitié de son sort; la Providence fait agir l’ambition des chefs, les contestations des partis, le mouvement des espérances et des passions des hommes; un changement s’opère dans la société et la législation, et le serf devient libre! Il désire encore, mais quoi? Ce n’est plus la sécurité personnelle, ce ne sont plus les privilèges de la vie et de la santé; mais un salaire plus considérable, une augmentation de bien-être, une justice plus facile pour ses griefs d’ailleurs amoindris. N’y a-t-il pas de différence dans la nature de ce désir? Ce tourment-là était-il plus grand que ne l’est celui-ci? Montez un échelon de plus. Une nouvelle classe a surgi : la classe moyenne, la création expresse de la civilisation. Voyez le bourgeois et le citoyen, s’efforçant, luttant et désirant encore, et par conséquent encore mécontents. Mais ce mécontentement n’affecte pas les sources de la vie. C’est le mécontentement de l’espoir, non celui du désespoir', il met en jeu des facultés, des passions, des puissances, dans lesquelles il y a plus de joie que de douleur. C’est ce désir qui fait du citoyen, dans la vie privée, un père plein de sollicitude, un maître vigilant, un homme actif, et par conséquent heureux. Vous convenez que les individus peuvent faire du bien individuellement; cette inquiétude même, ce mécontentement de la place exacte qu’il occupe, fait du citoyen un bienfaiteur dans son étroite sphère. Le commerce, mieux que la charité, donne du pain à ceux qui ont faim, et des vêtements à ceux qui sont nus. L’ambition, mieux que la seule affection, donne de l’éducation à nos

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enfants, et leur enseigne l’amour du travail, la fierté de l’indépendance, le respect d’eux-mômes et des autres ; en d’autres termes, la considération pour les qualités qui peuvent le mieux les faire parvenir dans le monde, et leur faire gagner le plus d’argent possible.

Envisagez la chose sous cet aspect, si vous voulez; mais plus un état est sage, plus il est civilisé, et moins le fripon a de chances d’y faire ses affaires. Dans l’exemple paternel, dans l’enseignement professoral, il peut y avoir parfois de l’artifice, de l’hypocrisie, de l’avarice, et même de la dureté de cœur. Mais que sont ces petites infirmités auprès des vices qui naissent de la défiance et du désespoir? Votre sauvage a ses vertus, mais elles sont presque toujours physiques : le courage, l’abstinence, la patience. Les vertus mentales et morales sont nombreuses ou rares, en proportion de l’extension des idées, et des exigences de la vie sociale. Chez le sauvage elles doivent donc être moins nombreuses que chez l’homme civilisé ; elles se bornent par conséquent à ces simples et grossiers éléments que la sécurité de s*a position lui rend nécessaires. Il est généralement hospitalier, quelquefois honnête. Mais certains vices sont aussi nécessaires à son existence que des vertus : il est en guerre avee une tribu qui peut détruire la sienne ; et la perfidie sans scrupule, la cruauté sans remords, lui sont essentielles, il en sent la nécessité, et il les décore du nom de vertus). Même l’homme à demi civilisé, l’Arabe dont vous faites l’éloge, s’imagine que votre argent lui est nécessaire; et le vol lui devient une vertu. Mais dans les états civilisés les vices du moins ne sont pas nécessaires à l’existence de la majorité ; ils n’y sont donc pas encensés comme vertus. La société se ligue contre eux ; la perfidie, le vol, le meurtre ne sont pas essentiels à la puissance ou à la sécurité de la communauté ; ils existent, c’est vrai, mais loin d’être encouragés ils sont punis. Le voleur du quartier de Saint-Giles a les vertus de votre sauvage : il est fidèle à ses camarades, il est brave dans le danger, il est patient dans les privations; il pratique les vertus nécessaires aux exigences de son métier, et aux lois tacites de sa vocation. Il eût fait un admirable sauvage ; ce qui n’empêche pas que la masse des hommes civilisés vaut mieux que le voleur. »

Maltravers, frappé de cette observation, réfléchit un moment avant de répondre ; puis il changea de terrain.

< Mais du moins toutes nos lois, tous nos efforts, n’en sont

pas moins condamnés à laisser la multitude dans tous les pays, vouée à un labeur qni amortit l’intelligence, et à une pauvreté qui empoisonne l’existence.

— En supposant que cela fût vrai, cependant il y a des multitudes en dehors de la multitude. Dans tous les états la civilisation produit une classe moyenne, plus nombreuse aujourd’hui que toute la classe des paysans il y a mille ans. Le mouvement et le progrès n’auraient-ils donc pas encore une utilité divine, quand même leurs effets se borneraient à produire une pareille classe? Considérez aussi le résultat des arts, de l’élégance, et des lois justes chez les classes plus riches et plus élevées. Voyez combien les habitudes de leur vie tendent à accroître la somme du bonheur général : voyez la puissante activité, que créent leur luxe même, et jusqu’à la frivolité de leurs occupations ! Sans aristocratie y aurait-il eu une classe moyenne? sans classe moyenne, y aurait-il jamais eu d’intermédiaire entre le seigneur et l’esclave? Avant que le commerce produisit une classe moyenne, la religion en créa une. Le sacerdoce, quelles qu’en fussent les erreurs, servit de frein au pouvoir. Mais, pour en revenir à la multitude, vous dites que de tout temps elle reste au même point. Est-ce vrai? Voyons encore la statistique ; je trouve que non-seulement la civilisation, mais la liberté aussi, a de prodigieux résultats sur la vie humaine. C’est, en quelque sorte, par l'instinct de la conservation que la multitude aspire si passionnément à la liberté. Par exemple, les nègres esclaves meurent annuellement dans la proportion de un sur cinq ou six, tandis que les Africains libres, au service de l’Angleterre, ne meurent annuellement que dans la proportion de un sur trente-cinq. La liberté n’est donc pas uniquement un rêve abstrait, un mot sonore, une aspiration platonique-, elle est intimement liée au plus pratique de tous les biens, à la vie elle-même ! Y a-t-il aussi justice de votre part à dire que les lois ne sauraient alléger le travail , et diminuer la pauvreté? Nous sommes déjà convenus que puisqu'il y a différents degrés de mécontentement, il existe une différence entre le paysan et le serf ; Comment savez-vous ce que sera le paysan dans mille ans d’ici? Mécontent, me direz-vous, toujours mécontent. Oui, mais s’il n’eût pas été mécontent, il serait toujours serfl Loin d’étouffer chez lui le désir d’améliorer sa condition, nous devrions le saluer comme la source de son progrès perpétuel. Ce désir est souvent pour lui ce que l’ima-

gination est pour le poêle ; elle le transporte dans l’avenir :

Crura sonant ferro, sed canit inter opus.

C’est effectivement la transformation progressive du désir né du désespoir au désir né de l’espérance, qui constitue la différence entre les hommes, entre la misère et le bonheur.

Puis vient la crise. L’espoir se résout en actes : l’orageuse révolution, le despotisme armé peut-être ; puis la rechute, le retour à la seconde enfance des états.

Pouvons-nous avec tant de nouveaux moteurs à notre disposition, un nouveau code de moralité, une sagesse nouvelle, pouvons-nous prédire l’avenir d’après le passé? Dans les états antiques, la multitude se composait d’esclaves; la civilisation et la liberté dépendaient des oligarchies : à Athèmes 20,000 citoyens, et 400,000 esciaves I Combien la chute, la déchéance, la destruction de pareils états était facile; une poignée de soldats et de philosophes, et pas de peuple ! Maintenant il n’y a plus d’obstacles à la circulation du sang dans les états. L’absence d’esclavage, l’existence de la presse , les saines proportions des royaumes, ni trop restreints, ni trop vastes, tout cela a créé de nouvelles espérances, que rhiôloire ne saurait démentir. En voulez-vous la preuve? voyez toutes les révolutions' modernes ; en Angleterre les guerres civiles, la réformation; en France les effrayantes saturnales de 1793, et le despotisme militaire qui suivit. Ces deux nations sont-elles déchues? Le déluge a passé, et voyez! la face des choses est plus glorieuse qu’avant ! Comparez la France d’aujourd’hui avec la France de l’ancien régime. Vous vous taisez ; eh ! bien, si l’activité de tous les états offre invariablement qüfelques dangers, est-ce une raison pour vous endormir dans l’inaction? pour laisser l’équipage se disputer le gouvernail? Les individus, par la diffusion de leurs pensées, soit dans les lettres, soit dans la vie active, ne peuvent-ils pas régler l’ordre des grands événements? tantôt les prévenir, tantôt les mitiger, tantôt les animer, tantôt les guider? Et un homme que la Providence et la fortune ont doué de semblables prérogatives, doit-il se tenir à l’écart parce qu’il ne peut ni prévoir l’avenir, ni créer la perfection? que me parlez-vous de n’avoir point un but certain et défini ! Comment savons-nous qu’il existe un but certain et défini, même dans le ciel? comment

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savons-nous si le perfectionnement n’est pas illimité? Il suffit que nous avancions, que nous marchions. Puisque nous voyons, dans le grand système de la terre que la bonté est l’attribut du créateur, laissons le reste à la postérité et à Dieu.

— Vous avez ébranlé plusieurs de mes théories, dit Mal-

travers avec franchise; et je réfléchirai à notre conversation. Mais, après tout, chaque homme doit-il aspirer à influencer les autres? à jeter ses opinions dans la grande balance où se pèsent les destinées humaines? La vie privée n’est point criminelle. Il n’y a pas de vertu à écrire un livre ou à faire un discours. Peut-être serais-je aussi utilement occupé si je retournais dans mon village, surveiller mes écoles et me quereller avec les inspecteurs de la paroisse

— Ah! puisque je vous en ai amené là, dit le Français en riant, je ne veux pas aller plus loin. Chaque position de la vie a ses devoirs; chaque homme doit être le juge de ce qu’il se sent en état de faire. Il suffit qu’il souhaite d’être actif, et qu’il cherche à être utile ; qu’il reconnaisse ce précepte : « Ne jamais se lasser de bien faire. » Que ce divin appétit, une fois qu’il est éveillé, cherche lui-même l’aliment qui lui convient le mieux. Mais l’homme qui, ayant à sa portée toutes les occasions de déployer ses capacités, après en avoir fait l’épreuve, demeure convaincu que la vie privée ne peut absorber entièrement ses facultés, cet homme, disje, n’a pas le droit de déplorer que la nature humaine ne soit point parfaite, lorsqu’il refuse lui-même de mettre en œuvre des dons qu’il possède.

Or, ces arguments ont été peut-être fort ennuyeux; en quelques endroits ils ont été vieux, usés, banals; en d’autres on a pu les accuser d’appartenir à la théorie abstraite des principes primitifs. Pourtant, ou je me trompe grandement, ou l’on peut tirer de ces arguments pour et contre des corollaires également pratiques et subiimes : la vertu de l’action, les obligations du génie; enfin la philosophie qui nous enseigne à avoir foi dans les destinées de l’humanité, et à lui consacrer nos travaux. >

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