‹ Alice ou les mystères S. Ed. BulwerLyttonChapitre 65 sur 105 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Je vous ferai tout à l’heure son portrait. Attendez I oui, c’est bien cela ; c’est Lclia.

[Le Capitaine, act. F, sc. 1.)

Ce n’étaient pas des rêves fantasques ou maladifs, ce n’était pas un aveuglement obstiné, qui avait jeté Maltravers dans un système de fausse philosophie. Au contraire ses erreurs reposaient sur ses convictions; les convictions ébranlées, les erreurs en reçurent un violent contre-coup.

Mais quand son esprit commença à se retourner inquiet vers les devoirs de la vie active, lorsqu’il se rappela tous les dégoûts, tout le pénible assujettissement de la carrière politique, ou toutes les énervantes fatigues de la littérature, avec ses petites inimitiés, ses fausses amitiés, et ses compensations mesquines et capricieuses, alors véritablement la pensée de son foyer solitaire l’épouvanta. Personne pour le consoler dans la tristesse et le décourag'ement, point de coeur qui sympathisât avec lui dans ses succès, point d’amour au-dedans pour le dédommager delà haine au-dehors, et, ce qu’il y avait de meilleur en lui, ses affections domestiques desséchées, ou bien consacrées inutilement à d’idéales images, et perdues dans de tristes souvenirs.

En effet, on remarquera généralement (en dépit de l’opinion communément reçue) que les hommes qui ont le plus de bonheur chez eux, ont aussi le plus d’activité au dehors. Le contentement de l’esprit est nécessaire à une saine agitation; la tristesse, le sentiment de l’isolement, changera en rêveurs les hommes les plus énergiques. L’ermite est l’antipode du citoyen ; et il n’y a point de dieux pour nous animer, pour nous inspirer autant que les dieux Lares.

Un soir, après s’être absenté de Paris près d'une quinzaine de jours, qu’il avait passés à la villa de Montaigne, dans le voisinage de Saint-Cloud, Maltravers qui ne s’occupait plus de musique, mais qui en avait conservé le goût passionné, était assis dans la loge de Mme de Ventadour, aux Italiens. Valérie, supérieure à toute jalousie de femme, lui vantait

chaleureusement les charmes d’une jeune Anglaise, qu’elle avait rencontrée la veille au soir chez Lady G***.

« Elle réalise mon idéal de la véritable beauté anglaise, disait Valérie : ce n’est pas seulement l’exquise blancheur du teint, ni ses yeux d’un bleu si pur, que des cils noirs rachètent du reproche de froideur qu’on adresse aux yeux clairs des Ecossaises et des Allemandes, ce n’est pas seulement tout cela que je trouve si admirablement national, mais c’est la simplicité de ses manières, l’ignorance de l’admiration qu’elle éveille, son expression à la fois pleine de modestie et de bon sens. J'ai vu des femmes plus belles, mais je n’en ai jamais vu de plus séduisante. Vous vous taisez ; j'attendais quelque élan de patriotisme en retour du compliment que j’adresse à votre compatriote.

— Pardon, je suis si occupé d’entendre cette admirable Pasta...

— Point du tout; vos pensées sont loin d’ici. Mais pouvezvous me donner quelques renseignements sur ma belle étrangère et ses amis? En premier lieu, il y a un certain lord Doltimore, que j’ai connu déjà, ainsi il est inutile que vous m’en parliez. Puis il y a une nouvelle mariée, une belle personne, brune... Mais vous êtes souffrant?

— C’est le courant d’air qui vient de cette porte. Continuez, je vous en prie; la jeune personne, l’amie, son nom ?

— Je ne m’en souviens pas; mais elle devait épouser un de vos hommes d’état : Lord Vargrave; le mariage est rompm Je ne sais pas si c’est à cela qu’on doit attribuer une certaine mélancolie répandue sur sa physionomie; une mélancolie qui n’est certainement pas naturelle à son visage d’Hébé. Mais qui donc vient d’entrer dans la loge en face de nous ? Ah ! Monsieur Maltravers , regardez donc, voilà la belle Anglaise 1 >

Maltravers leva les yeux, et revit la charmante flgure d’Eveline Cameron.

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