‹ Alice ou les mystères S. Ed. BulwerLyttonChapitre 69 sur 105 · francs · texte numérisé non relu

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épuisée et découragée, Alice Darvil avait pour la première fois rencontré mistress Leslie. Ils parlaient d’une nouvelle danseuse de l'opéra, au moment où leur voiture passait au lieu même de cette rencontre.

Il était environ cinq heures de l’après-midi, le jour suivant, lorsque leur voiture s’arrêta devant une grille en fonte, sur laquelle on lisait cette inscription : Hobbs' Lodge. Sonnez S.V.P.

« Elle n’est pas mal, cette maison, dit lord Vargrave, pendant qu'ils attendaient que le laquais vînt ouvrir la porte.

— Mais non, dit M. Howard. Si un bourgeois retiré pouvait se transformer en maison, celle-ci conviendrait tout à fait à sa piétamorphose. »

Pauvre Dale Cottage! asile de la poésie et de l’amour! Hélas ! le changement atteint sans choix ce qui est vulgaire comme ce qui est romanesque. Depuis qu’ Alice avait pressé contre les froids barreaux de cette grille son visage plein d’anxiété, le temps avait accompli ses impitoyables révolutions. Les vieux étaient morts; les jeunes avaient grandi. La mort avait frappé plusieurs des enfants qui jouaient sur celle pelouse, et le -mariage en avait réclamé quelques autres. La joie de la jeunesse s’était évanouie pour tous.

Le domestique ouvrit la grille. M. Robert Hobbs était chez lui; mais il était occupé, il avait des amis. 'Lord Vargrave lui envoya sa carte, avec la lettre de M. 'Winsley. En deux secondes ces missives amenèrent à la grille M. Robert ' Hobbs en personne; un jeune homme aux manières dégourdies, qui portait une cravate noire, des favoris rouges, et un lorgnon suspendu à une chaîne en cheveux; probablement un gage d’amour de miss Marguerite Winsley.

Une profusion de saluts, de compliments, d’excuses, etc.; puis la voilure enQla l’allée qui conduisait à la maison. Lord Vargrave mit pied à terre, et fut immédiatement conduit dans le cabinet particulier de M. Hobbs. Le secrélaife maigre suivit, et s’assit taciturne, mélancolique et roide, tandis que le pair expliquait avec affabilité son affaire à l’arpenteur.

M. Hobbs connaissait bien Lisle Court, qui n’était guère qu’à trente milles de dislance ; il serait fier d’y escorter lord Vargrave le lendemain matin. Mais oserail-il... se hasarderait-il... pourrait-il se permettre... un monsieur qui habitait la ville de *** devait dîner aveclui'ce jour-là; un monsieur qui était profondément versé dans les affaires agrico-

les; un monsieur qui connaissait chaque ferme, chaque arpent pour ainsi dire, appartenant au colonel Maltravers. Si mylord voulait bien sans cérémonie consentir à dîner avec M. Hobbs, il lui serait réellement utile de se rencontrer avec ce monsieur. Le secrétaire maigre qui avait très-faim, et qui ilairait un parfum singulièrement agréable, leva ses yeux, jusque-là fixés sur ses bottes. Lord Vargrave sourit.

i Mon jeune ami que voici est trop grand admirateur de la future mistress Hobbs, pour n’être pas charmé de faire la connaissance de tous les membres de la famille où elle doit entrer. »

M. Georges-Frédéric-Auguste Howard rougit d’indignation en entendant cette accusation calomnieuse. Vargrave continua :

c Quant à moi, je serai enchanté de me trouver avec un de vos amis, quel qu’il soit, et je vous remercie beaucoup de votre attention. Nous pouvons congédier les postillons. Howard. A quelle heure leur dirons-nous de revenir? à dix heures ?

— Si mylord daignait aussi accepter un lit, nous pourrions lui en offrir un, ainsi qu’à monsieur; et nous partirions demain matin à l’heure qui... >

— C’est cela, interrompit Vargrave. Vous parlez en homme qui entend les affaires. Howard, ayez la bonté de commander les chevaux pour demain matin à six heures. Nous déjeunerons à Lisle Court. >

Cette affaire arrangée, on fit monter lord Vargrave et M. Howarçl à leurs appartements respectifs. Les habits de voyage furent changés; le dîner retardé; le poisson fut trop cuit ; mais qu’importait un poisson vulgaire quand M. Hobbs venait d’en attrapper un de cette importance ? quel ' relief allait lui donner cette aubaine à tout jamais ! Un pair, un ministre, étranger à ce comté, venir de si loin pour le consulter I pour être son commensal I pdhr être exhibé, caressé, promené à la barbe de tous ses autres convives I La position de M. Hobbs était faite. Indifférent à ces calculs, toujours à son aise avec tout le monde, et enchanté peut-être d’éviter le tête-à-téte avec M.. Howard dans une auberge de province, Vargrave entra au salon, et fut présenté en grande cérémonie à la famille impatiente de le voir, et aux convives affamés.

Pendant les derniers jours de célibat de M. Robert Hobbs, sa sœur, mistress Tiddy (que le lecteur a vue jeune mariée.

recueillant de la bouche de sa mère la science de ' l’économie et des grands rôtis), tenait l’emploi de maîtresse de maison. C'était une matrone avenante et bien conservée, sauf qu’elle avait perdu une dent de devant; elle portait une robe de satinette tirant sur le jaune, une coiffure en blonde anglaise, avec un fichu idem : ^ Tiddy était un homme austère, et ne voulait pas que les charmes opulents de son 4pouse fussent exposés d’une fagon trop app^ssante. Il y avait aussi M. Tiddy, que sa femme avait épousé par amour, et qui était maintenant dans une position fort aisée ; un bel homme, avec de grands favoris, et un nez romain un peu de travers. De plus, il y avait miss Brigitte Hobbs, une jeune personne de vingt-quatre ou vingt-cinq ans, qui se demandait si elle devait se risquer à prier lord 'Vargrave d’écrire quelque chose dans son album, et qui jeta -un regard de craintive admiration sur le secrétaire maigre, au moment où il entrait dans le salon, vêtu d’un habit noir, d’un gilet noir, d’un pantalon noir, et d’une cravate noire attachée par une épingle noire, et ressemblant fort à une canne d’ébène qu’on aurait fendue jusqu’au milieu. Miss Brigitte était une jeune personne blonde, un peu fanée, avec des bras d’une maigreur extraordinaire, et des souliers en satin blanc; les yeux du secrétaire maigre tombèrent sur cette exhibition, et... il frémit!

Il faut ajouter à ce groupe de famille le recteur de *", homme aimable, qui publiait des vers et des sermons; puis sir William Jekyil, qui occupait M. Hobbs à lui dresser le plan d’une propriété qu’il venait d’acquérir; puis deux *çuire» provinciaux avec leurs femmes; de plus le médecin de la ville voisine, un homme extraordinairement grand, qui portait des lunettes et racontait des anecdotes ; et, en dernier lieu, M. Onslow, la personne dont avait parlé M. Hobbs. un homme d’un certain âge, d’un extérieur avenant, qui jouissait d’une haute bon sidération, attendu qu’il passait ‘ pour le magistrat le plus actif, le meilleur fermier, et l’homme le plus sensé du voisinage. L’homme puissant salua en souriant chaque individu de cette société, et le secrétaire de l'homme puissant daigna courber trois vertèbres de son épine dorsale.

On sonna la cloche; on annonça le dîner. Sir William Jekyll prit les devants avec la femme d’un des squires, et lord Vargrave offrit le bras à la grosse mistrçss Tiddy. -

Vargrave fut, comme d’habitude, l’âme du festin ; M. Ho-

ward, qui se trouvait assis à côté de tniss Brigitte, causa avec elle, entre les services, en pantomime. M. Onslow et le' médecin donnèrent alternativement la réplique à lord Vargrave. Lorsque le dtner fut achevé, et que les dames se fiirent retirées, Vargrave se trouva auprès de M. Onslow, et s'aperçut que son voisin était un homme des plus agréables. Ils parièrent principalement de Lisle Court, et la conversation passa tout naturellement du colonel Maltravers à Ernest. Vargrave proclama son intimité d’autrefois avec ce dernier, se plaignit avec émotion que la politique les eût séparés depuis quelques années, et raconta deux ou trois épisodes de leurs aventures de jeunesse en Orient. M. Onslow l’écoutait avec attention. >

« Je fis la connaissance de M. Maltravers il y a bien des années, dit-il, et dans une circonstance très-délicate. Il m’intéressa beaucoup. Je n’ai jamais vu' quelqu’un de si jeune (car ce n’était alors qu’un enfant) manifester des sentiments aussi profonds. D’après les dates auxquelles vous venez de remonter, votre connaissance avec lui doit avoir commencé très-peu de temps après la mienne. Paraissait-il gai, content, à cette époque ?

— Non, au contraire il était des plus hypocondres.

— Votre intimité avec lui, mylord, et la confiance qui existe généfalement entre des jeunes gens,'me font supposer qu’il doit vous avoir communiqué le petit roman qui se rattache à ses années d’adolescence ? »

Lumley s’arrêta pour réfléchir; en ce moment, cette conversation, qui se tenait à part, fut soudain interrompue par le grand docteur, lequel désirait savoir si mylord connaissait l’anecdote relative à lord Thurlow et au feu roi. L’anecdote était aussi longue que le docteur, et, lorsqu’elle fut terminée, les messieurs se rendirent au salon, et toute conversation fut immédiatement étouffée par t Ramez, frères, ramez^ » qu’on n’avait différé de chanter que pour attendre l’arrivée de M. Tiddy, possesseur d’une belle voix de basse.

Hélas ! dix-huit ans plus tôt, dans ce môme lieu, animée par le souffle du Génie et de l’Amour, la musique avait fait vibrer l’âme d’Alice Darvill Mais c’était meilleur maintenant : moins romanesque , mais plus convenable ; tout comme Hobbs’ Lodge qui était moins joli, mais mieux garanti des vents et de la pluie que Dale Cottage.

Miss Brigitte se hasarda à demander à l’aimable lord Vargrave s’il chantait.

c Non, miss Hobbs, pas moi;, mais Howard que voilà, ah ! si vous l’entendiez !

Grâce à cette insinuation, le malheureux secrétaire qui, seul, dans un coin éloigné, se rafraîchissait, à son insu, l’imagination en absorbant du café faible et tiède, fut obsédé des supplications de miss Brigit.te, de mistress Tiddy et de M. Tiddy, qui le conjurèrent d’honorer la société d’un échantillon de son talent. M. Howard savait chanter; il savait) même pincer de la guitare. Mais, chanter à Hobbs’ Lodgel chanter surtout accompagné par mistress Tiddy! Consentir à laisser écraser, dans un morceau d’ensemble, sa douce voix de ténor par le mâle organe de M. Tiddy ! cette pensée était insoutenable ! Il bégaya mille assurances de son igno-’ rance, et se hâta d’aller ensevelir son ressentiment dans la retraite d’un sofa isolé. Vargrave, qui avait oublié la question significative de M.' Onslow, renouvela à voix basse sa conversation avec ce dernier, au sujet'de l’acquisition qu’il projetait, tandis que M. et mistress Tiddy chantaient: a Viens demeurer avec moi. » Onslow fut si charmé de sa nouvelle connaissance qu'il offrit d’occuper la quatrième place dans la voiture de Lumley le lendemain matin, et de l’accompagner à Lisle Court. Cette affaire arrangée, la réunion se dispersa bientôt. A minuit lord Vargrave était profondément endormi; et M. Howard s’agitait tristement dans son lit, réfléchissant aux vicissitudes auxquelles se trouve exposé un natif du quartier Saint-James qui se hasarde au milieu « des anthropophages, et de ces hommes monstrueux qui ont la tête plus bas que les épaules ! »

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