‹ Alice ou les mystères S. Ed. BulwerLyttonChapitre 70 sur 105 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

' Mais comment ces doutes pouvaient-ils >

. • se changer en certitude absolue

(Edoar Hustley.)-

Le lendemain matin, il faisait encore nuit lorsque la voiture de lord Vargrave prit M. Onslow à la porte d’une grande et antique maison, située à l'entrée de la ville de... Les voyageurs restèrent silencieux et endormis jusqu’au

moment où ils arrivèrent à Lisle Court. Le soleil commençait à luire, la matinée était claire, l’air froid et vif. Lorsque, après qu’ils eurent traversé un beau parc, le regard de lord Vargrave tomba sur un superbe édifice quadrangulaire , flanqué de quatre grosses tours carrées, et construit en ^ briques, avec des corniches et des ornements en pierre, son cœur ambitieux se gonfla d'orgueilleuse convoitise, et l’image d’Èveline se présenta à son esprit plus belle, plus séduisante que jamais.

La femme de charge ne comptait pas voir arriver Vargrave à une heure aussi matinale ; cependant il était attendu de jour en jour. Bientôt les bûches flamboyèrent gaiment dans l’ètre immense de la salle à manger, l’eau siffla dans la bouilloire, les côtelettes fumèrent, et tandis que les autres voyageurs se pressaient autour du feu, et se débarrassaient de leurs manteaux et de leurs cache-nez, Vargrave, s’empa- • rant de la femme de charge, traversa avec ravissement les salons, examina ibs tableaux, admira les chambres à coucher d’apparat, jeta un coup d’œil aux offices, et reconnut dans tout ce qu’il voyait une demeure digne d’un pair d’Angleterre. Un homme plus prudent aurait réfléchi, en soupirant, que pour l’entretien et l’équipement d’une pareille habitation, il faudrait une administration- bien sage et bien économe des revenus de la propriété. Une pareille idée ne vint pas même à l’esprit de Vargrave. Il pensait seulement au respect et à l’envie qu’il exciterait lorsque, en qualité de secrétaire d’État, il rassemblerait chaque année dans ces salles féodales l’orgueil et la noblesse de toute l’Angleterre !

Il était naturel d’après le caractère de Vargrave, si prompt à l’espoir, si plein de confiance en lui-même, qu’il oubliât le petit obstacle qui s’opposait à la réalisation de ce rêve, savoir : le refus obstiné d’Eveline d’accepter l’hommage passionné qu’il offrait à. .. sa fortune !

Lorsque le déjeuner fut achevé, on appela le régisseur, et toute la société, montée sur des poneys, se mit en devoir d’aller visiter la propriété. Après qu’on eut passé fort agréablemeht la journée à examiner les jardins, le parc et la ferme attenante, après avoir décidé qu’on irait le lendemain inspecter les parties plus éloignées de la propriété, on revenait dîner, quand les yeuj^ de Vargrave s’arrêtèrent tout à coup sur le caprice muîticolore de sir Gregory Gubbins.

Il le fit remarquer à M. Onslow, et rit beaucoup en apprenant la contrariété qu’en av'kil éprouvée le colonel Maltravers.

c C’est ainsi, dit Lumley, qu’étendus sur la couche la plus moelléuse, nous nous plaignons d'une feuüle de rose dont le pli nous blesse! Quant à moi, je parierais que si cette propriété était à moi ou à ma pupille, en moins dq trois semaines nous aurions gagné le cœur de sir Gregory, nous lui aurions fait abattre son caprice, et à force de cajoleries, nous l’auricNas décidé à nous céder son influence électorale dans la ville de... Ce serait, un jour, un bon siège, pour vous, Howard.

— Sir Gregory a prodigieusement mauvais goût, dit M. Hobbs. Pour ma part, je trouve qu’une certaine simplicité modeste devrait toujours modérer l’étalage d’une fortune acquise dans les affaires. C’était là maxime de mon pauvre père.

— Ah ! dit Vargrave, Hobbs’ Lodge en est un échantillon. Quel était votre prédécesseur dans cette charmante retraite ?

— Dale Cottage, ainsi qu’on l’appelait alors, appartenait à un certain M. Berners, un négomant riche et garçon, qui était assez opulent pour ne pas se soucier de l’opinion pubUque, et qui y entretenait une femme. Celle-ci s'enfuit un beau jour, et ^L Berners loua sa maison à un jeune homme, un étranger, fort excentrique m’a-tron dit ; Monsieur.. . Monsieur Butler ; lui aussi il donna au Cottage un attrait illégal : ime fille admirablement jolie, à ce ^u’on m’a dit.

— Butler, répéta Vargrave. Butler !... Butler 1... »

Lumley se remémorait que tel avait été Le nom de mistress Cameron.

Onslow regarda Vargrave d’un air intrigué.

« Vous reconnaissez ce nom, mylord, dit-il à voix ba^se, pendant que Hobbs se tournait pour parler à M. Howard. Je vous ai trouvé très-discret, lorsque je vous ai parlé hier au soir des folies de jeunesse de votre ami. »

Un soupçon traversa sur-le-champ l’esprit actif de Vargrave. Butler était un nom qui appartenait au côté maternel de la famille de Maltravers : la tristesse d’Ernest lorsqu’il l’avait d’abord connu ; les demi-mots par lesquels le jeune homme lui avait donné à entendre que cette tristesse se rattachait' aux affections ; le talent extraordinaire et unique de lady Vargrave dans cet art oü Maltravers était un maître si consommé; la similitude de noms ; tout cela, rapproché de la question significative de M. Onslow, suffit pour lui faire supposer qu’il était à la veille de découvrir un secret de ' famille, dont la connaissance pourrait lui être avantageuse. Il prit garde de ne point dévoiler son ignorance, et chercha habilement à tirer de M. Onslow d’autres révélations.

< Mais, à la vérité, Maltravers et moi nous n’avions pas de secrets l’un pour l’autre, dit-il. Ah I nous étions alors de jeunes fous ! Le nom de Butler est dans sa famille, n’est-ce pas ?

— En effet. Je vois que vous savez tout.

— Oui; il m’a raconté cette histoire, mais il y a dix-huit

ans de cela. Soyez donc assez bon pour me la remettre en mémoire. Howard, mon bon ami, veuillez prendre- les de- TOnts, pour presser le dîner. M. Hobbs, voudriez-vous aller avec Monsieur... chose... ‘le régisseur, pour examiner les plans, les registres, etc? Maintenant, monsieur Onslow, vous disiez donc que Maltravers loua le cottage et y mit une dame? Oui, oui, je m’en souviens. > ,

M. Onslow (qui était précisément le magistrat auquel Ernest avait confié son nom, en le chargeant de rechercher les traces d'Alice , et qui d’ailleurs était véritablement inquiet de savoir si l’on avait jamais eu des nouvelles de la pauvre fille), M. Onslow raconta l’histoire que le lecteur connaît déjà : le vol qui avait eu lieu au Cottage ; la disparition d’Alice; les soupçons qui rattachaient cette disparition à son infâme père; le désespoir et les recherches de Maltravers. Il ajouta qu'Ernest avant de quitter l’Angleterre, et à son retour, lui avait écrit pour savoir si l’on avait appris quelque chose au sujet d’Alice; les réponses du magistrat avaient été négatives.

c Et pensez -vous, mylord, ajouta- t-il, que M. Maltravers n’ait pas encore découvert ce qu’était devenue la pauvre jeune femme ?

I — 'Voyons, que je réfléchisse 1... Comment s’appelaitelle ? »

Le magistrat réfléchit un moment, puis il répondit :

€ Alice Darvil.

— Alice ! s’écria Vargrave, sachant que c’jétait là le nom de baptême de la femme de son oncle, et presque convaincu maintenant de la justesse du premier soupçon vague qu’il avait conçu — Alice l '

Vous paraissez connaître ce nom ?

— Le nom d’Alice, oui; mais pas celui de Darvil. Non, non ; je crois bien qu’il n’a jamais eu de nouvelles de cette jeune fille.. Ni vous non plus?

— Non. Une certaine petite circonstance que me raconta M. Hobbs, le père de votre arpenteur, me donna quelque souci. Environ deux ans après la disparition delà jeune

femme, une fille très-misérablement vêtue et de très-pauvre apparence se présentaà la grille de Hobbs’ Lodge, et demanda M. Butler. En apprenant qu’il était parti, elle s’éloigna, et on ne la revit plus. Il parait que cette fille portait un petit enfant dans ses bras, ce qui effaroucha un peu la vertu de M. et de mistress Hobbs. Le vieux monsieur me raconta cette circonstance quelques jours après, et je fis faire quelques démarches pour découvrir l’étrangère ; mais je ne pus rien apprendre. Je pensai d’abord que cette femme pouvait bien être Alice ; mais j’appris que, pendant son séjour au collage, votre ami, en dépit de sa faute que nous ne chercherons pas à excuser, avait-exercé une charité large et généreuse envers les pauvres d’alentour ; il était donc plus naturel de croire que la jeune fille en question appartenait à une des familles jadis secourues par lui, et qu’elle venait là plutôt en mendiante qu’en maîtresse délaissée. De sorte que, après mûre réflexion, je résolus de ne pas faire part de cette , circonstance à M. Maltravers, lorsque je lui' écrivis à son retour du continent. Un espace de temps considérable s’était écoulé depuis que la jeune filles'était adressée àM. Hobbs; ou avait complètement perdu sa trace : cet incident rouvrirait peut-être des blessures que le temps devait avoir presque cicatrisées, lui donnerait de fausses espérances, ou, pis encore, lui causerait des remords nouveaux et mal fondés à la pensée qu’ Alice était dans la misère ; en somme cela ne pouvait lui faire aucun bien, et lui causerait sûrement beaucoup de chagrin inutile. Je me décida^ donc à n’en pas parler.

— Vous avez bien fait. Ainsi la pauvre fille avait un petit enfant dans les bras? huml Gomment était-elle cette Alice Darvil? jolie, cela va sans dire?

— Je ne l’ai jamais vue; et il n’y avait que les personnes employées au Cottage qui la connussent ; on la disait d’une beauté remarfluable.

— Blonde et mignonne', avec des yeux bleus, sans doute? Ce sont les attributs de rigueur d’une héroïne.

— Ma foil j’ai oublié. Le fait est que j’en aurais oublié bien davantage, si ce n’eût été la célébrité de M. Maltravers, et l’importance de sa famille dans le pays, qui, jointes au spectacle de son angoisse, la plus douloureuse que j’aie jamais vue, servirent à graver profondément dans mon esprit tous les détails de cette -affaire.

— Vous a-t-on fait la description de la jeune fille qui s’était présentée à la grille de Hobbs’ Lodge?

— Non ; oïl avait à peine remarqué sa figure, si ce n’est qu’elle avait le teint trop blanc pour une bohémienne. Cependant, maintenant que vous m’y faites penser, mistress Tiddy qui était avec son père lorsqu’il me raconta cette aventure, me signala particurièremenl qu’elle avait (comme vous le disiez en plaisantant), des cheveux blonds et des yeux bleus. Mistress Tiddy venait de se marier, et elle était romanesque à cette époque.

— Eh bien, c’est une drôle d’histoire. Mais la vie est remplie de drôles d’histoires. Nous voici arrivés. Ce vieux château est vraiment une merveille. »

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