‹ Alice ou les mystères S. Ed. BulwerLyttonChapitre 71 sur 105 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Pendeat opéra inlerrupla.

(Virgile.)

Lorsqu’il se retira le soir, Vargrave médita longtemps l’histoire qu’on lui avait racontée. Il ne pouvait s’empêcher de convenir qu’il y avait lieu seulement de conjecturer qu’Alice Darvil et Alice lady Vargrave étaient une seule et même personne. Mais il pouvait lui être d'une grande utilité de changer cette conjecture en certitude. La connaissance d’un mystère de honte et d'abjection dails la vie d’une femme aussi pure, aussi immaculée que lady Vargrave, pouvait lui êtfe d’un grand secours, en lui donnant sur elle un pouvoir dont il saurait tirer parti auprès d’Eveline. Quel était le meilleur moyen d’en apprendre davantage? Devait-il se rendre immédiatement à Brook Green, ou bien (cette pensée le frappa soudain) serait-il préférable de voir et de sonder mistress Leslie, la protectrice de mistress Butler à C**% l’amie de lady Vargrave? Ce dernier parti valait la peine d’être tenté ; c’était d’ailleurs presque sur son chemin pbhr retourner à Londres. La manière dont il avait réussi à tirer le secret de M. Onslow, l’encourageait à espérer le même succès auprès de mistress Leslie. Il se décida donc pour ce parti, et s’endormit pour rêver de battues de Noël, de visiteurs royaux, de ministère, de portefeuille. C’est bien; rêvez, mylord ; il n’est pas de possession qui vaille les rêves I Alice. . 20

Dormez, dormez, mylord 1 Vous n’auriez guère de repos si vous possédiez tout ce que vous souhaitez !

Pendant les trois jours qui suivirent, lord Vargrave s’occupa à examiner les traits généraux du domaine, et le résultat de cet examen- fut de l’engager à acquérir. Le troisième jour il se trouvait à plusieurs milles de distance de la maison, lorsqu’il fut surpris par une pluie battante. Lord Vargrave était d’un tempérament robuste ; et, n’ayant guère éité exposé aux intempéries du ciel depuis quelques années, il ne savait pas, par expérience, qu’un homme qui a passé la quarantaine, ne peut supporter impunément des épreuves qui n'ont aucun danger pour une santé de vingt-six ans; il ne se préoccupa donc point de la pluie qui le mouillait jusqu’aux os, et il négligea de changer de vêlements, jusqu’à ce qu’il eût achevé de lire des lettres et des journaux qui l’attendaient à son retour à Lisle Court. Le résultat de cette imprudence fut que le lendemain matin, en se réveillant, lord Vargrave se trouva, pour la première fois de sa vie, sérieusement malade. Il avait un mal de tête violent; des frissons de fièvre agitaient tout son corps. La force même du tempérament auquel la fièvre s’était attaquée en augmentait le danger. Lumley (le dernier homme qui songeât à la possihililé de mourir) lutta contre les sensations qu’il éprouvait, commanda des chevaux de poste (car sa visite d’inspection était terminée), et ne parla presque point de son indisposition. Une heure environ avant de partir il reçut^ses lettres; il y en avait une qui lui apprenait que Caroline, accompagnée d’Eveline était déjà arrivée à Paris ; l’autre était du colonel Legard qui lui remettait respectueusement sa démission, attendu qu*il venait d’hériter, par suite de la mort subite de l’amiral, et qu’il avait l’intention de consacrer l’année suivante à faire un voyage sur le continent. Cette dernière lettre inquiéta sérieusement Vargrave; le bel ex-offîcier lui avait toujours inspiré une profonde j;Uousie,’ et il devina sur-lechamp que Legard était sur le point de se rendre à Paris pour lui faire concurrence. Il soupira, jeta les yeux autour de l’appartement spacieux où il se trouvait, puis il regarda la vaste étendue de bois et de vertes prairies qui s’étendait devant les fenêtres, et se dit : a Un autre m’arrachera-t-il tout cela? >

L’impatience, qu’il éprouvait de voir mistress Leslie, de tenir lady Vargrave en sa puissance, de se rendre à Paris, d’intriguer, de manœuvrer, de triompher, accéléra les pro-

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grès du mal qui embrasait déjà ses veines. La main qu’il tendit à M. Hobbs en montant en voiture, brûla presque les doigts froids, moites et gras de l’arpenteur. Avant six heures du soir lord' Vargrave s’avoua à regret qu’il était trop malade pour continuer sa route.

c Howard, diV- il ' alors , rompant un silence qui durait depuis plusieurs heures, ne vous effrayez pas de ce que je vais vous dire : je sens que je vais être sérieusement malade. Je m’arrêterai à M**' (c’était une grande ville dont ils n’étaient pas éloignés); j’enverrai chercher le meilleur médecin de l'endroit ; si j'ai le délire demain, ou si je suis hors d’état de donner mes ordres, ayez la bonté d’envoyer un , exprès pour me ramener le docteur Holland ; mais ne me quittez pas vous-même, mon bon ami. A mon âge il est dur de n’avoir personne qui s’occupe .de moi quand je suis malade. Quand je me porte bien, au diable les affections I > Après cette étrange sortie, dont M. Howard fut fort effrayé, Lumley retomba dans un silence qu’il ne rompit plus jusqu’à ce qu’il fût arrivé à M“*. On envoya chercher le meilleur médecin ; et le lendemain matin, comme il l’avait en quelque sorte prévu et prédit, lord Vargrave avait le délire.

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