‹ Alice ou les mystères S. Ed. BulwerLyttonChapitre 72 sur 105 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Il n’y a rien aous le ciel qui séduise autant les sens de l'homme, et qui s’empare autant de toute son Ame , que l'amoureuse amorce de la beauté.

(Spinser.)

Legard, comme je l’ai déjà dit, était un jeune homme d’un naturel généreux et excellent, quoique gâté par l’éducation qu’il avait reçue, et par la société joyeuse et insouciante qui avait administré des excitants à sa vanité et des nar- , cotiques à son intelligence. L’effet qu’avait produit sur lui la beauté d’Eveline, sa grâce, son innocence, avait été aussi profond que salutaire. Depuis lors, la dissipation avait perdu pour lui tout charme et toute saveur, et il avait appris à examiner plus attentivement son cœur et les devoirs de la vie. L’ennui d’être à charge à un oncle à la fois généreux et

bourru, la crainte, bien fondée, de ne pouvoir prétendre à la main de miss Cameron, qu’il faudrait disputer d’ailleurs aux droits antérieurs et reconnus de lord Vargrave, lui avaient fait accepter, presque par désespoir, la plaçai, qui lui avait été offerte; mais il ne pouvait parvenir à bannir l’image qui avait, pour la première fois de sa vie, fait sur son cœur ardent et neuf une impression ineffaçable. Il s’irritait en , secret de la 'pensée qu’il devait l’indépendance et la position dont il jouissait à un rival heureux, et il était résolu de saisir la première occasion de se débarrasser d’une obligation qu’il regrettait beaucoup d’avoir contractée. Enfin, il apprit qu’Eveline avait refusé lord Vargrave, qu’elle était libre ; quelques jours après la réception de cette nouvelle, l’amiral avait une attaque d’apoplexie, et Legard se trouvait soudain possesseur, sinon d’une grande opulence, du moins d une fortune suffisante pour racheter son .caractère de soupirant du soupçon qvxi s’attache à im chasseur d’héritières, à un aventurier. En dépit des- nouveaux horizons que lui ouvrait la mort de son oncle , en dépit de l’humeur fantasque qui se mêlait à la bonté de l'amiral, et qui en diminuait le prix, Legard fut cruellement affligé de sa mort; et sou naturel reconnaissant et affectueux ne sentit d abord que la doifleur causée par la perle qu’il avait faite. Mciis lorsque, remis de son premier chagrin, il se souvint qu’Eveline était libre, et que lui-mème se trouvait dans une position à pouvoir honorablement prétendre à sa main, il ne put résister aux douces et tendres espérances qui se présentaient à lui. Gomme nous l’avons vu, il se démit de ses fonctions, et il partit pour'Paris. Il y arriva deux ou trois jours après lord et lady Dollimore. Le premier, qui n’avait pas oublié les avis de lord Vargrave, se montra d’abord froid et réservé à son égard; mais, en partie par suite de l’habitude indolente qu’il avait prisé de se soumettre aux arrêts de Legard dans toutes les questions de goût, en partie parce que la société de ce jeune homme lui plaisait, et surtout pour ohéir aux suffreiges de la mode qui n’avaient jamais manqué à Legard, et que sa nouvelle fortune n’était pas faite pour lui enlever, lord Dollimore, faible et vaniteux, eût bientôt cédé à l’influence de son ancien camarade, et Legard devint tout naturellement l’enfant de la maison. En cette circonstance Caroline ne seconda pas très-fidèlement les vues et la politique de lord Vargrave. Dans sa singulière liaison avec lady Dollirncœ, l’astucieux diplomate avait commis la faute

commune à tous les intrigants : il avait dépassé son but. Au commencement de leur étrange intimité, Vargrave n’avait peut-être pas eu d’autre pensée que celle de piquer Eveline, de satisfaire sa- propre vanité, d’amuser son ennui, et de céder à son humeur galante plutôt que de poursuivre, en homme du monde, un but plus sérieux. Mais petit à petit, et surtout à Knaresdean, Vargrave lui-même se trouva sérieusement engagé dans une intrigue, à laquelle il n’avait pas d’abord attribué d’autre importance que celle d’une distraction passagère. Au lieu de s’être assuré une <amie pour l’aider dans ses desseins sur Eveline, il découvrit tout à coup qu’il s’était donné une maîtresse, qui voulait son amour, et qui^ était jalouse de son hommage. Grâce aux ressources de son esprit et à son aplomb habituel, il trouva le moyen de se libérer du même coup de toutes les conséquences funestes de son imprudence : de se débarrasser de Caroline comme maltresse, et de la conserver comme instrument, en la mariant à lord Doltimore. En se servant de l’empire puissant qu’il avait pris sur Caroline, et de l’ambition intéressée de cette jeune fille, il réussit à la décider à sacrifier toute la poésie de l’amour à une union qui devait lui donner le rang et la fortune. Vargrave alors s’estima certain que cette femme habile, non-seulement mettrait à sa discrétion l’influence politique et la fortune de son faible époux, mais encore quelle seconderait les manœuvres qu’il tramait afin de former, de son côté, une union également avantageuse. C’est en cela que Vargrave se trompa, égaré par l’incapacité où il était de comprendre les délicatesses et les scrupules de l’amour et de la nature d’une femme, quelque criminel que soit cet amoür et quelque ambitieuse que soit cette nature. Caroline avait pu se résigner à devenir la femme d’un autre, mais elle ne pouvait envisager sans angoisse Un lien semblable pour son amant. Puis, comme elle f>ossédait encore quelques-unes des bonnes qualités de son sexe, elle reculait d’efSroi à la pensée d’être complice de manœuvres qui devaient jeter la jeune fille innocente et sans expérience, dont elle recevait le nom d’amie, dans les bras d’un homme qui avouait ouvertement ses motifs mercenaires, et qui prenait à témoin les dieux et les hommes que son cœur appartenait sans partage à une autre. La présence de Vargrave faisait taire ces scrupules; mais aussitôt qu’il n’était plus là, ils lui revenaient dans toute leur force. Elle n’avait cédé que par crainte à son ordre d’emmener

! , V loogle

Eveline à Parisî mais elle tremblait lorsqu’elle songeait aux vagues insinuations et aux soqrdes menaces que Vargrave avait laissé échapper relativement à ses intentions ultérieures; et la pensée d’ètre impliquée dans quelque dessein insensé, ou dans quelque acte infâme, lui troublait l’esprit. Aussi, quand l’homme dont Vargrave redoutait le plus la rivalité, se trouva presque installé dans sa maison, elle ne fit plus qu’une faible i;ésistance ; elle pensa que si Legard pouvait devenir un prétendant aimé et agréé avant l’arrivée de Lumley, ce dernier serait forcé de renoncer aux espérances qu’il nourrissait encore, et qu’elle se trouverait ainsi tirée d’un dilemme dont la prévision l’accablait et l’épouvantait. Caroline d’ailleurs s’apercevait, hélas ! un peu tard, qu’un sot n’est pas si facile à gouverner qu’on le croit; la résistance qu’elle eût tenté de faire à l’intimité de son mari avec Legard n’eût pas servi à grand’chose. Doltimore avait, dans ces occasions, une volonté opiniâtre; et quelle qu’eût été auparavant l’influence de Caroline sur son seigneur et maître, cette influence avait bien diminué depuis quelque temps, par le peu de souci qu’elle apportait à dissimuler un caractère irritable de tout temps, et que les regrets, le remords, son mépris pour son mari, et la triste certitude que ni la fortune, ni la jeunesse, ni la beauté ne sont des talismans contre la douleur, aigrissaient tous les jours davantage.

' C’était la saison des fêtes et des ^plaisirs à Paris. Pour échapper à ses pensées, Caroline se plongea avidement dans le tourbillon des dissipations. Si le cœur de Doltimore avait été déçu, sa vanité fut flattée par l’admiration qu’excita sa femme ; il était lui-même d’un âge et d’un caractère à partager ses goûts et ses amusements. La jeune Eveline se trouva lancée avec son amie au milieu de ces plaisirs, dont la splendeur et l’attrait, nouveaux pour elle, l’éblouirent, et à ses côtés on apercevait toujours le beau Legard. Chacun d’eux était dans la fleur de la jeunesse, chacun d’eux était fait pour charmer le monde, et pour en être charmé ; il y avait donc nécessairement une certaine sympathie dans leurs vues, leurs sentiments , leurs occupations et leurs jouissances. Au surplus, il n’y avait pas, dans toute cette ville brillante, un homme plus propre à captiver les yeux et l’imagination que Georges Legard. Pourtant, timide et craintif, Legard n’avait pas encore parlé de son amour; leur intimité, à cette époque, n’était pas assez mûre pour qu’Eveline pût se demander encore s’il n’y avait pas de danger pour elle

3C oy vjuogle

AUCB OU LES MTS I ÈRES 311

dans la société de Legard, oa si ses honunages manifestes avaient une signification sérieuse. C’est au lecteur clairvoyant qu’il appartient de découvrir si cette mélancolie, dont avait parlé lady Vargrave dans sa correspondance avec Lomley, était causée par le souvenir de Maltravers, ou par des réminiscences secrètes de Legard.

Les Doltimore étaient ctepois crois semaines environ à Paris, et il y avait une quinzaine que Legard était leur convive habituel, et presque le commensal de leur hôtel, lorsque, le soir dont nous avons parlé au livre précédent, Maltravers revit soudain le visage d’Eveline, et apprit du même coup qu’elle était libre. U quitta la loge de Valérie. Le sang bouillonnait dans ses veines; son cœur palpitait d’émotion : la joie, l’étonnement et l’espérance étincelaient dans ses yeux et aimaient tous ses traits, quand il s’empressa de voler auprès d’Ëveline.

£n ce moment Legard, assis derrière miss Camèron, et ne se doutant guère de l’approche d’un rival, prononça, par un de ces hasards qui surviennent dans la conversation, le nom de Maltravers. Il demanda à Ëveline si elle ne l’avait pas encore rencontré.

< Quoi! est-il donc à Paris? demanda vivement Eveline. J’avais entendu dire , en effet qu’il avait quitté Burleigh pour Paris, conlinua-t-ellê; mais je m’imaginais qu’il é^t allé jusqu’en Italie.

— Non; il est toujours ici; mais il fréquente peu, je crois, la société que lady Doltimore voit de préférence. N est-ce pas un de vos favoris, miss Cameron? >

Les joues d’Eveline se colorèrent un peu lorsqu’elle répondit :

( Gomment voudriez-vous qu’on n’ad mirât pas un homme aussi supérieur, et qu’on ne prit pas intérêt à lui ?

— Il a certainement de belles et généreuses qualités, répondit Legard ; mais je ne puis me sentir à l’aise auprès de lui. Une certaine froideur, une hauteur, ime réserve calculée dans les manières, semblent interdire jusqu’à l’estime. Pourtant, ce n’est pas à moi à dire cela, ajouta-t-il par un remords de conscience.

— Non, vraiment, vous ne devriez pas dire cela, reprit Ëveline en sepouamt la tête, avec une gracieuse affectation de courroux ; çar je sais que vous prétendez aimer ce que j’aime, et admirer ce que j’admire; et je suis enthousiaste de tout ce qui touche M. Maltravers !

— Je reconnais que je voudrais voir toutes choses au monde par les yeux de miss Gameron, » murmura doucement Legard. C'étaient les paroles les plus significatives qu’il ' eût encore prononcées.

Eveline détourna la tète, et parut absorbée par la musique; en cet instant la porte de la loge s’ouvrit et Maltravers entra.

En voyant la joie franche, juvénile, sans détours, qui éclatait dans les traits d’Eveline, Maltravers crut que le jparadis s’ouvrait devant lui. Dans sa vive émotion il avait h peine remarqué Legard, qui s'était levé pour lui céder sa. place.

Il profita de cette politesse, salua en souriant ses anciennes connaissances, et quelques minutes après, il était plongé dans une conversation attachante avec Eveline. .

Jamais il n’avait exercé avec autamt de succès le charme singulier et puissant qu'il savait déployer quand il le voulait : charme d’autant plus puissant qu'il faisait contraste avec sa froideur habituelle. L'expression de ses yeux, le son même de sa voix, avalent dans les bons moments on attrait irrésistible qui absorbait l’attention. Il vous faisait oublier tout, hors lui-même et cette éloquence rtche, facile et convaincue, qui donnait de la couleur à son langage et de la mélodie à sa voix. Dana cette heure d'intimité, renouvelée avec l'homme, qui avait le premier éveillé, sinon son cœur, do moins son imagination et ses plus sérieuses pensées, Eveline ne songea pas même à Legard. Tandis 1 qu’elle souriait en écoutant Maltravers, elle ne se doutait pas des tourments qu’elle infligeait à un autre. Appuyé contre le fond de la loge, Legard observait Eveline, qui concentrait toute son a^ttention sur Maltravers et le contemplait | avec admiration, et il éprouvait ce sentiment de douleur ' profonde et accablante que la jalousie peut seule causer, et qu’elle ne cause avec tant de violence que dans sa première angoisse! Jamais, jusqu’à ce jour, il n’avait songé à une rivalité de ce côté ; mais cet inexplicable instinct qu’ont les amants, et qui les trompe si rarement, l’averiit sur-le-champ 1 que Maltravers était le plus grand obstacle et le plus grand danger que pût rencontrer son amour. Il attendit, dans l’es- ’ poir qu’à la fin du quatrième acte Eveline prendrait au moins celte occasion de se tourner vers lui. Elle n’en fit rien; et hors d’état de maîtriser son émotion, et de répliquer au babil de lord Dollimore, il quitta brusquement la loge.

Lorsque l’opéra fut terminé, Maltravers offrit son bras à Eveline ; elle l’accepta, puis elle chercha des jtbux Legard.

Il était parti.

Page 1