‹ Alice ou les mystères S. Ed. BulwerLyttonChapitre 73 sur 105 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Elle est jeune, belle et sage ; on dirait l'héritière directe de la Nature.

Les honneurs qni nous viennent de nos propres actes valent mieux que ceux qui nous viennent de nos ancêtres !

• (Shakespeare. — Tout etl bien gui fi-

nit bien.)

LETTRE D’ERNEST MALTRATERS A l’hONORABLE FRÉDÉRIC CLEVELAND.

c Eveline est libre 1 Elle est à«Paris, je l’ai vue, je la vois • c chaque jour.

< Il est bien vrai qu’on ne peut se faire une philosophie € de l'indilTérence! Les affections sont plus fortes quë tous c les raisonnements. Il nous les faut prendre pour alliées, c'sans quoi elles détruiraient toutes nos théories d’empire c sur nous-mêmes. Que nous sommes bien les jouets du <t destin ! passant^ de système en système, de projet en pro-

< jet, cherchant en vain à bannir-la passion et la douleur,

< oubliant que l'une et l’autre sont innées chez nous, et « qu’elles reparaissent dans notrp âme, comme les saisons « reparaissent sur la terre ! Pourtant, il y a bien des ant nées, lorsque pour la première fois j’examinai sérieuse-

< ment mon cœur et tout mon être, lorsque, pour la pre- « mière fois, je compris la dignité et les solennelles res-

< ponsabilités de la vie, humaine, je résolus de me vaincre, a de me dompter, de devenir une mécanique' soumise à la

t règle et à la mesure. Je portais dans mon cœur une bles- « sure cicatrisée, mais incurable : la conscience du mal « fait à ce cœur qui s’était reposé sur le mien, le souvenir

< éternel et douloureux de mon Alice à jamais perdue, me « faisaient frémir à la pensée d’affections nouvelles, qui me t légueraient de nouveaux chagrins. Plongé dans un or- « gueilleux égoïsme, je ne désirais pas étendre mon empire « sur un rayonnement plus vaste que celui de mon intelli- « gence et de mes passions personnelles. Je renonçai à

• d cette convoitise mercantile du bonheur qui hasarde les « trésôrs de la vie sur une barque exposée à tous les vents « déchaînés sur l’océan du destin. Je me contentai de l’es- « poir de passer ma vie seul, respecté, mais sans amour. « Lentement et malgré moi je cédai aux charmes de Flo- « rence Lascelles. Jj’heure qui scella notre mutuelle pro- « messe fut pour moi un moment plein de regret et d’effroi. « En vain je cherchais à me faire illusion, je sentis que je d n’aimais point. Et alors je pa’imaginai que je n’étais plus

< capable d’amour, que j’en avais épuisé les trésors avant c le temps, et que mon cœur n’avait plus rien à donner. Ce « ne fut qu’à, la fin, ce ne fut que lorsque cette âme admira^’

< ble s’épanouit dans toute sa splendeur, à mesure qu’elle « se rapprochait de la source de lumière à laquelle elle est d maintenant retournée, que je sentis de quelle tendresse « elle était digne, de quelle tendresse j’étais capable. Elle d mourut, et l’univers s’assombrit pour moi l Toute énergie, d toute ambition, tous desseins d’autrefois furent sacrifiés d sur sa tombe. Mais, au milieu de ces ruines ët de ces tô- « nèbres, mon âme fne soutenait encore ; je ne pouvais plus d espérer, mais je pouvais souffrir; j’avais décidé dans mcui d âme que je ne serais pas vaincu, que le monde n’eotend drait pas mes gémissements. Dans des régions étrangères d et éloignées, parmi des hdrdes qui ne comprenaient môme « pas mon langage, au milieu des déserts et des forêts que « n'avaient jamais foulés les pas de l’homme civilisé, avec d ses douleurs et ses rêves, partout je luttms contre mon d âme, comme le patriarche antique luttait contre Tange, et d à la fin l'ange demeura victorieuxl Vous ne vous abusez d pas sur mon compte ; vous savez que ce ne fut pas la mort d de Florence seule qui opéra en moi cette terrible révolod tion ; mais avec cette mort, le dernier reflet de splendeur d disparut pour moi de la face des choses qui m’avaient setnd blé belles naguère. Son amour était de ceux qui encoura-

: , Googit

(t gent et ennoblissent les desseins et les aspirations de ( l’homme; il était l’incarnation même de l’ambition; et, f qiiand elle eut cessé de vivre, tous les maux, tous les c mécomptes qni suivent l'ambition semblèrent se presser ( en foule autour de mon cœur, comme des vautours attirés t par la mort. Enfin oet accablement disparut ; le monde c barbare me rendit au monde civilisé. Je revins parmi mes a égaux, préparé à n’étre plus acteur dans la lutte, mais à « rester calme spectateur de l’arène turbulente. Une fois

< encore je me retrouvai sous le toit de mes pères ; si je

< n’avais pas de but clair et défini, du moins j’espérais <L trouver, au milieu de mes arbres héréditaires, le charme M de la contemplation et du repos. Â peine, dans les prec mières heures de mon arrivée, m’étais-j,e livré à ce r^e,

< qu’un gracieux visage, une douce voix qui jadis avaient € déjà fait sur mon cœur une profonde et ineffaçable impiresc sion, dispersèrent aux quatre vents toute ma philosophie, c Je vis Eveline 1 et si jamais il y eut un amour à première «■ vue, ce fut celui qu’elle m'inspira. Je vivais de sa présence c et j'oubliais l’avenir I Ou plutôt, je revenais au passé, aux ( bocages de mon printemps de vie et d'espérance I C'était <L une* seconde et nouvelle jeunesse que nmn amour pour

< cette jeune fille ! '

a Ce n’est véritablement que dans la maturité que noi^

< savons combien étaient aimables nos jeunes années 1 « Quelle profondeur de sagesse il y avait dans cette antique c fable grecque qui donnait Hébé pour récompense au dieu c le plus éprouvé dans le grand travail de la vie, à celui que c la satiété, fille de l’expérience, avait conduit à s’éprendre ( de tout ce qui appartient à la jeunesse et à l’espoir l

c Cette ravissante enfant, cette charmante Eveline,

« rayon de soleil imprévu, fit fondre, par son sourire, tous ( mes palais de glace 1 J’aimais, ô Cleveland, j'aimais plus « ardemment, plus passionnément, plus follemeat que je

< n’avais jamais aimé ! Mais tout à coup j’appris qu’elle c était fiancée à un autre, et Je sentis qu’il ne m’appartec nait pas d’ébranler, de chercher à rompre ce lien. J’aurais c été indigne d’aimer Eveline si je n’eusse aimé plus encore a l’honneur 1 Je me décidai à fuir loin d’elle, sincèrement et € résolùmenf; je cherchai à vaincre une passion défendue; c je crus que mon amour n'avait pas éveillé de retour ; je

< m’imaginai, d’après certaines paroles que j'entendis, par ( hasard, Eveline dire à une autre personne qu’elle avait

« donné son coeur aussi bien que sa main à Vargrave. Je

< vins ici ; vous savez combien sévèrement et résolûment t je m’efforçai d’anéantir une faiblesse qui ne pouvait pas a même se justifier par l’espérance I Si je souffrais, du

< moins je ne le montrai pas. Soudain Eveline m'apparut de « nouveau I et au même moment j’appris qu’elle était libre ! a Oh! comment vous dire mon ravissement! si vous aviez « sa figure rayonnante, son sourire enchanteur, lorsque ( nous nous sommes retrouvés. Dans son innocence ingénue « elle ne cherchait pas à cacher la joie qu’elle éprouvait

< à me revoir ! Quelles espérances remplirent mon cœur !

< En dépit de la différence de nos âges, je crois qu’elle ( m’aime, et que grâce, à cet amour, je vais enfin connaître « les joies de l’existence 1

€ Eveline a la simplicité et la tendresse d’Alice, avec l’es-

< prit élégant et cultivé de Florence elle-même; elle n’a « pas le génie, ni la hardiesse d’esprit, ni - l’éclat presque it effrayant de cet être d’exception; mais elle a la même

< passion pour tout ce qui est beau, la même sensibilité € d’âme pour tout ce qui est sublime! Dans la présence c d’Eveline j’éprouve un sentiment de paix; de sécurité, d’in- € limité ! Heureux, trois fois heureux celui qui l’aura pom- ( femme 1 Dernièrement elle a pris un nouveau charme à c mes yeux; un certain air pensif et rêveur a remplacé sa t gaîté accoutumée. Ah ! l’amour est pensif, n’est-ce pas, « Cleveland ? Que' de fois je m’adresse cette question I Et € pourtant, au milieu de toutes mes espérances, il y a des « moments où je tremble, où le découragement me prend ! c Comment cet esprit innocent et joyeux peut-il sympathiser c avec moi, qui ai tant souffert, et vu tant de choses? Peut- S être son imagination est-elle éblouie par le prestige qui € environne mon nom; mais comment me flatter d’avoir f éveillé dans son cœur ce réel et profond amour dont il est € capable, et que la jeunesse inspire à la jeunesse ? Quand ( nous nous rencontrons chez elle, ou dans la société tran- « quille mais brillante qui se réunit chez Mme de Venta-

< dour, ou chez les Montaigne, qui l’ont prise en grande ( affection, quand alors nous causons, quand je suis assis « à côté d’elfe, et que ses yeux caressants rencontrent les

< miens, je ne sens plus cette disproportion d'âge; mon c cœur lui parle, et mon cœur est jeune encore! Mais dans « les réunions plus gaies et plus nombreuses où sa présence € m’attire, lorsque je vois cette gracieuse fée environnée

« d’hommes que n’onl pas lassés encore les plaisirs qui c tout naturellement l’éblouissent et la captivent, aloTs je ( sens que mes goûts, mes habitudes, mes occupations c. appartiennent à une autre saison de la vie, et je me def mande avec inquiétude si mon caractère et mon âge sont ( propres à la rendre heureuse. C'est alors que je reconnais € le vaste intervalle que le temps et les épreuves mettent c entre une personne fatiguée du monde et celle pour qui > c le monde est encore tout nouveau. Si plus tard elle décou-

< vrait que la jeunesse ne devrait aimer que la jeunesse, ma « plus amère angoisse serait le remords ! Je sais combien je c l’aime, parce que je sens que son bonheur m’est mille fois c plus cher qué le mien. J’attendrai donc encore quelque € temps ; je m’examinerai, je me surveillerai bien, afin de c ne pas me tromper moi-même. Et pourtant je rte crois pas € ayoir de rivaux que je doive craindre. Entourée comme

< elle l’est par les hommes les plus jeunes et les plus bril- « lants, elle se tourne néanmoins avec un plaisir évident « vers moi, vers celui qu’elle appelle son ami. Elle renonce « même aux amusements qu’elle aime le mieux, pour une

< société où nous pouvons causer plus à notre aise. Ainsi « vous vous souvenez du jeune Legard? Il est ici, et avant « que j’eusse rencontré Eveline, il allait beaucoup chez lady

< Doltimore. Je ne puis me refuser à voir les avantages ex- « térieurs'que lui donne sur moi sa jeunesse; il y a d’ail- « leurs quelque chose qui intéresse et qui prévient en sa

< faveur dans la franchise douce, et pourtant mâle, de ses c manières; cependant je ne suis tourmenté d’aucune crainte ( de rivalité de ce côté-là. Il est vrai, que dernièrement il « s’est peu trouvé dans la société d’Eveline, et puis je ne

< crois pas que, dans la frivolité de ses goûts, il ait pu cul-

< liver assez son esprit pour apprécier Eveline, ou pour ac- - U quérir les qualités qui le rendraient digne d'elle. Mais ce

( jeune homme a du bon, en dépit de ses travers; il a quel- « que chose qui gagne ma confiance ; et vous sourirez en 4 apprenant que, moi qui suis généralement si réservé en « pareille matière, je me suis laissé entraîner à lui faire « l’aveu de mon amour et de mes espérances. Eveline me « parle souvent de sa mère, et me' la décrit en termes si ï flatteurs que j’éprouve le plus grand intérêt pour une per- € sonne qui a concouru à former une âme si belle et si pure, a Pouvez-vous découvrir ce qu’était lady Vargrave? Il y a « évidemment quelque mystère qui recouvre sa naissance

< et sa famille ; et, d’après ce que j’entends dire, robscnrité « de èon origine en serait la cause. Vous savez que, si l’on <( m’a accusé d’avoir l’orgueil de la naissance, c’est un or- « gueil d’un genre particulier. Je suis fier non de la longueur ( d’une généalogie qui tombe en poussière, mais' de qnel- <( ques quartiers historiques dans mon écusson ; du sang

< de quelques savants et de quelques héros qui coule dans « mes veines. C’est le même genre de fierté que pourrait « éprouver un Anglais en songeant qu’il appartient au pays

< qui a produit Shakespeare et Bacon. Je n’ai jamais, je l’es* ». père, senti cet orgueil vulgaire qui fait mépriser l’obscu- « rité de la naissance chez les autres ; et il m’importe fort « peu que mon ami ou que ma femme soient descendus d’un « roi ou d’un paysan. C’est moi seul qui puis déshonorer ma oc lignée, et bon les relations que je forme ; par conséquent,

< quelque humble que soit la naissance de lady Vargrave, i si vous appreniez quelque chose à ce sujet, n'hésitez pas

< à m’en faire part.

c J’ai eu, hier au soir, avec Eveline une conversation qui a m’a fait grand plaisir. Par je ne sais quel hasard nous « parlâmes de lord Vargrave ; elle me dit, avec une franchise « charmante, la position dans laquelle elle se trouvait vis-à- » vis de lui, et les scrupules nobles et consciencieux qu’elle

< éprouvait à jouir d’une fortune que son bienfaiteur avait

< évidemment souhaité qu’elle partageât avbc son plus pro- ( che parent. J’approuve sincèrement ces scrupules; et si

< j’épouse Eveline, mon premier soin sera d’y satisfaire, en <1 assurant à Vargrave, autant que la loi me le permettra, la « plus grande partie des revenus de cette fortune (je vou-

< drais dire la totalité), du moins jusqu’au moment où les c enfants d’Eveline auront le droit de la réclamer; et ce droit, c ils ne pourraient l’invoquer pendant la vie de leur mère, ni € probablement, par conséquent, pendant celle de Vargrave.

< J’avoue que ce ne serait pas un sacrifice; car je suis assez « fier pour que la pensée de devoir une fortune à la femme « que j’aime me répugne. C’était un orgueil de ce genre qui c donnait de la froideur et de la contrainte à mon affection « pour Florence. Du reste, ma fortune, considérablement € augmentée par la simplicité de mes habitudes depuis plu- € sieurs années, suffira amplement aux besoins d’Eveline et a aux miens. Insensé que je suis ! Déjà je songe au mariage, i et je ne sais même pas si je suis aimé! Mais mon cœur « bat : mon cœur est devenu un cadran, qui marqqe le

«progrès do temps; calcule les minâtes par ses batte-

< ments. Dans une heure je la verrai!

c Oh! jamais! jamais, dans mes premières et mes plus

< folles visions, je n’avais imaginé cpie j’aimerais comme c j’aime mamtenant! Adieu, mon meilleur et mon plus ancien ( ami! Si je suis heureux, enfin, ce sera quelque chose ( d’avoir fini par réaliser ce que vous attendiez de ma jeu-

< nesse!

Votre affectionné,

E. Maltraveb^.

< Rue de ***, Pmis,

« Janvier, 18... »

Page 1