CHAPITRE II
Sa jeune**» est an langage touchant et muet, qui attendrit les hommes.
(Shakespeare. — Meture pour Mesure.) L’Abbesse. — Peut-être en particulier.
AdrUna. — Et en publie aussi.
(SiiAEESpEABE. — La comédic des méprises.)
Il est vrai, comme l’avait dit Maltravers, que Legard dans les 'derniers temps s’était peu montré chez lady Doliimore, ou dans la même société qu'Eveline. Avec la véhémence d’une nature ardente et passionnée, il cédait à la colère jalouse et au chagrin dont il était dévoré. Il vit trop clairement, dès le premier jour, que Maltravers adorait Eveline ; et la familiarité affectueuse des manières de cette jeune fille vis-à-vis de Maltravers, la vénération sans bornes dans laquelle elle semblait tenir ses talents et ses qualités, lui firent penser que cet amour pourrait bien être payé de retour. Il devint sombre et presque morose, il évita Eveline, il refusa d’entrer en lice avec son rival. El en effet la supériorité intellectuelle de Maltravers, le charme étincelant de sa conversation, la dignité imposante de ses manières, et même l’autorité bien établie de sa réputation et de son âge, aurajent pu étouffer les espérances et décourager l’amourpropre, même d’un homme accoutumé à être un oracle dans
sa sphère. Tout eela avait dû fortemént influencer Legard dans sa résolution de fuir la société d'Eveline. Mais ce qui le décida surtout à suivre cette ligne de conduite, ce fut une circonstance qui se rattachait à des motifs bien plus généreux. Il arriva qu’un jour, très-peu de temps après sa première entrevue avec Eveline, Maltravers parcourait seul à cheval une des allées les moins fréquentées du bois de Boulogne, lorsqu’il rencontra Legard également seul et à cheval. Ce dernier, en héritant de la fortune de son oncle, s’était empressé de s’acquitter envers Maltravers; il lui avait, à cette occasion, écrit une lettre courte, mais pleine de bons sentiments et de reconnaissance, que Maltravers avait reçue à Paris, ët dont il avait été satisfait et touché. Depuis cette époque il avait pris le jeune homme en affection, et le retrouvant à Paris, il chercha à faire plus ample connaissance avec lui. Maltravers était dans cette heureuse disposition d'esprit oü l’on est porté à considérer tous les hommes comme des amis. Il est vrai cependant qu’à son insu cette attitude hautaine, qui donnait souvent à ses vertus mêmes une forme peu aimable, irritait parfois l’homme qui se sentait vis-à-vis de lui sous le poids d’une obligation qu’il ne pouvait jamais oublier. La hauteur de Maltravers rendait le sentiment de cette obligation plus intolérable à Legard, et lui faisait désirer encore plus ardemment de se libérer. Mais ce jourlà il y avait tant de cordialité dans l’accueil de Maltravers, il pressa Legar4 d’une manière si amicale de l’accompagner dans sa promenade à cheval, que le cœur du jeune homme en fut radouci, et qu’ils cheminèrent côte à côte, causant familièrement de sujets qui les intéressaient tous les deux. A la fin, la conversation tomba sur lord et lady Dollimore; et de là Maltravers, dont l’àme n’était remplie que d’une seule pensée, la dirigea vers Eveline.
€ Avez-vous jamais vu lady Vargrave ?
— Jamais, répondit Legard, en regardant d’un autre côté ; mai^ lady Doltimore dit qu’elle est aussi belle qu’Eveline, si é’est possible; et qu’elle paraît encore si jeune de taille et de figure qu’on la prendrait plutôt pour la sœur d’Eveline que pour sa mère!
— Que j’aimerais à la connaître ! » s’écria «Maltravers avec une soudaine énergie.
Legard changea de sujet. Il parla du carnaval, des soirées, des bals masqués, des opéras nouveaux, des beautés, à la mode. V '
— Ah ! dit Maltravers, en êtoufTant un soupir, vous ôtes à l’âge oü l’on jouit de tous ces plaisirs éblouissants ; pour moi c’est aussi ennuyeux qu’un c conte répété deux fois. »
Sans que Maltravers en eût l’intention, cette 'remarque froissa Legard. Il crut y voir un sarcasme sur la puérilité de son esprit ou sur la frivolité de ses occupations; Le rouge lui monta au front, et il répondit :
^ ( Ce n’est pas, je le crains, la légère différence d’années qu’il peut y avoir entre nous dont vous voulez parler, c’est -sans doute la distance que vous trouvez entre nos deux intelligences ; mais vous devriez vous souvenir que tous les hommes n’ont pas vos moyens ; tout le monde ne peut pas prétendre au génie !
— Mon cher Legard, dit Maltravers avec bonté, ne vous imaginez pas que j’aie jamais eu l’intention d’insinuer quelque chose d’aussi présomptueux, d’aussi impertinent. Croyezmoi, je vous envie sincèrement et tristement toutes ces facultés de jouir, qui sont usées chez moi. Oh! combien je vous les envie! car si je les possédais encore, moi,, je pourrais alors espérer de parvenir à une plus grande conformité de goûts et d’idées avec la beauté et la jeunesse. »
Maltravers s’arrêta et reprit avec un grave sourire :
( Tespère, Legard, que vous serez plus sage que je ne l’aî été ; que vous cueillerez vos roses au mois de mai, et que vous n’attendrez pas jusqu’à trente-six ans , solitaire et désenchanté, soupirant après le bonheur et la famille, pour vous apercevoir avec épouvante, lorsque vous aurez enfin trouvé votre idéal, que vous n’avez pas perdu la faculté d’aimer, mais que vous avez perdu presque tous les charmes qui attirent l’amour ! >
n y avait un sentiment si sérieux, si vrai dans ces paroles, qu’elles éveillèrent sur-le-champ la sympathie de Legard. 11 se sentit irrésistiblement entraîné à approfondir ce qu’il redoutait de savoiip.
« Maltravers I dit-il d’une voix brève, ce serait un vmn compliment de vous dire que vous ne devez probablement jamais aimer sans retour ; peut-être est-il indélicat de ma part de faire d’une observation générale une application personnelle; et pourtant... pourtant je ne puis m’empêcher de croire que j’ai pénétré votre secret, et que vous n’ètes pas insensible aux charmes de miss Cameron !
— Legard ! s’écria Maltravers dont Tardent attachement pour Eveline était si puissant qu’il dissipa toute sa froideur
Alice.
322 ALICE ou I^ES MYSTÈRES
et sa réserve naturelles ; je vous le dis franchement, âans mon amour pour Ëveline Cdmeron j’ai concentré les dernières espérances de ma vie. Je n’ai pas \ine pensée, pas une ambition, pas un sentiment qui ne lui soit consacré. Si mon amour n’est pas payé de retour, je m’efforcerai peut-être de me soumettre à cette douleur, je rentrerai peut-être dans le monde, je paraîtrai peut-être partager les' occupations de mes semblables ; mais mon cœur sera brisé! Ne parlons plus de cela; vous avez surpris mon secret, qui du reste a dû se trahir de lui-même. Apprenez, par mon exemple, combien l’amour acquiert de puissance surnaturelle, combien il devient généralement fatal, lorsqu’il est différé jusqu’au jour oü, grâce au développement sérieux de tous les sentiments, l’amour se grave dans le granit ! >
Maltravers, comme honteux de sa faiblesse, mit son cheval au galop, et ils cheminèrent rapidement quelque temps sans parler.
Legard employa ce silence à réfléchir à tout ce qu’il devait à Maltravers ; et avant que ce silence fût rompu, le jeune homme avait noblement résolu de ne pas essayer, de ne pas même espérer de rivalité avec lui; de renoncer à ' toutes les espérances qu’il s’était plu à nourrir ; de s’éloigner d’Eveline, enfin de reconnaître fidèlement et courageusement l’acte de générosité auquel il devait la conservation de sa vie et le rachat de son honneur l
Fidèle à ces résolutions, il cessa de fréquenter les salons où brillait Eveline ; et si le hasard les rassemblait quelquefois, ses manières étaient embarrassées et contraintes. Elle s’en étonna; à la fin elle s’en offensa peut-être ; il est même possible qu’elle s’en affligea plus tard ; ce qu’il y a de sûr, c’est que Maltravers eut raison de croire qu’elle avait perdu la galié qui l’animait au presbytère de Merton. Pourtant il est permis de douter qu’ Eveline eût assez connu Legard, et que son imagination conservât assez de liberté, sous l’influence magique de l’hommage éloquent que lui rendait Maltravers, pour qu’elle pût, d’elle-même, associer au nom de Legard la vague tristesse qui s’emparait d’elle à la pensée de son jeune soupirant. Chez de très-jeunes femmes, qui ignorent le monde et qui s’ignorent également elles-mêmes, un grand nombre de sentiments vagues et indéfinis précèdent l’aurore de l’amour; les teintes et les lumières se succèdent avant que le soleil resplendisse dans tout son éclat, et q[ue la terre s'échauffe et s’épanouisse en sa présence.
roc 3y Vjoogle
Un soir, Legard se laissa entraîner à une soirée chez l’ambassadeur de ***. n se tenait près d’une porte, lorsqu’il aperçut, à peu de distance, Maltravers qui causait avec Eveline. Il ressentit encore les tourments d’une jalouse angoisse; et là, tandis qu’il regardait et qu’il souffrait, il résolut (comme autrefois Maltravers) de fuir un lieu qui, peu de temps auparavant, lui avait paru un Elysée. Il voulait quitter Paris, il voulait voyager, il voulait ne revoir Eveline que lorsque la barrière irrévocable serait franchie, lorsqu’elle serait la femme do Mal travers! Dans le premier feu de cette décision, il së tourna vers quelques jeunes gens qui se tenaient debout près de lui, et dont l’un était sur le point de partir pour Vienne. Il lui proposa galment de partir avec lui ; la proposition fut acceptée sur-le-champ, et il commença à causer du voyage, de la ville, de sa riche et fière société, avec cette gatté cruelle que l’animation forcée d’un cœur blessé peut seule déployer. En ce moment Eveline, dont la conversation avec Maltravers se trouvadt terminée, passa tout près de lui. Elle s’appuyait au bras de lady Doltimore; le murmure d’admiration de ses compagnons fit soudain retourner la tête à Legard.
Vous ne dansez pas ce soir, colonel, dit Caroline en jetant un coup d’œil à Eveline. Plus la saison des bals avance, et plus vous devenez paresseux. >
Legard murmura confusément une réponse dont une moitié semblait assez aigre, et l'autre inintelligible.
c Pas si paresseux que vous le supposez, dit son ami. Legard projette une excursion qui relèvera, je l’espère, sa réputation à vos yeux. C’est un long voyage, et qui pis est, un voyage bien froidj à Vienne.
— A Vienne I Est-ce que vous vous proposeriez d’aller à Vienne? s’écria Caroline.
— Oui, dit Legard, je déteste Paris. Mieux vaut aller n’importe où que de rester dans cette ville odieuse ! >
En disant ces mots il s’éloigna. Eveline le suivit d’un regard triste et grave. Elle resta quelques minutes auprès de lady Doltimore, pensive et silencieuse.
Cependant Caroline se tournant vers lord Devonport, l’ami qui avait proposé l’excursion viennoise, lui dit :
( C’est bien cruel de votre part d’aller à Vienne; et doublement cruel de priver lord Doltimore de son meilleur ami, et Paris de son meilleur valseur.
— C’est Legard qui s’est offert de lui-mème à m’accompagner, lady Doltimore, croyez-le bien ; ce n’est pas moi qui
ai cherché à le séduire. Le fait est que nous avons parlé d’une charmante veuve, la plus jolie femme de l’Autriche, qui est aussi hère et aussi inaccessible que l’Ebrenbreitstein lui-même. La vanité de Legard s’est trouvée piquée ; et, en sa qualité de bourreau des cœurs, il a l’intention de voir ce que peut accomplir le plus bel Anglais de son temps. »
Caroline se mit à rire j et bientôt d'autres causeurs succédant à lord Devonport réclamèrent son attention. Ce ne fut que lorsque les deux dames attendaient leur voiture dans le vestiaire que lady Doltimore remarqua la pâleur d’Ëveline et son air soucieux.
« Est-ce que vous êtes fatiguée ou souffrante, ma chère? dit-elle.
— Non » répondit Eveline, en s’efforçant de sourire.
En ce moment Maltravers vint les rejoindre et leur apprit que leur voiture ne pourrait arriver à la porte que dans quelques minutes. Caroline s'amusa, dans l’intervalle, à faire de 'mordantes critiques sur les toUettes et le caractère de plusieurs de ses amies. Caroline était devenue extraordinairement prude dans ses jugements envers les autres.
t Quel turban 1 Mistress A*** fait preuve de prudence en portant du rouge vif : cette couleur fait pâlir l’éclat de sa figure comme le soleil fait pâlir l'éclat du feu. Monsieur Maltravers, observez donc lady B... avec ce tout jeune homme. Malgré son expérience de la pèche à la ligne, il est singulier c[u’elle ne cherche jamais à amorcer que du menu fretin. Dites-moi donc pourquoi le mariage de lady G*** D*** avec M. J*** est rompu? Est-il vrai qu’il doive tant d'argent? et que ce soit un si grand libertin? On dit qu'elle est désespérée.
— Vraiment, lady Doltimore, dit Maltravérs en souriant, je suis peu au courant des nouvelles de ce genre. Mais je ne crois pas que le pauvre J*** soit plus mauvais que d’autres. Comment savoir à qui la faute quand un mariage est rompu? Lady C*** D*“ est désespérée, dit-on I Quelle idée 1 De nos jours il n’y a jamais d'affection dans les unions de ce genre; et la chaîne qui lie ensemble des natures frivoles n’est qu’un fil de la Vierge 1 Ah ! les messieurs et les dames du gVand monde t leurs amours et leurs mariages a fleurissent et se fanent en même temps ; un souffle les a' créés, un souffle les détruit. » Ne croyez jamais qu’un cœur, accoutumé à ne battre que dans la haute société, soit capable de se briser; il est déjà bien rare qu’il soit seulement touché ! >
Eveline l’écoutait attentivement, et parut frappée. Elle
soupira et dit, à voix très-basse, comme se parlant à ellemême : '
« C’est vrai. Comment ai-je pu penser autrement! » Pendant les quelques jours qui suivirent, Eveline se trouva indisposée et ne quitta pas sa chambre. Les fleurs, les livres, la musique que Maltravers lui envoya, ses messages pleins de sollicitude, ses letlres.inqüiôles et respectueuses, empreintes de ce charme ineffable que le cœur et l’intelligence donnent à tout ce qui vient d’eux, tout cela toucha vivement Eveline. Peut-être compara-t-elle la conduite de Maltravers à l’indifférence et au caprice apparent de Legard, peut-être Maltravers gagna-t-il plus par ce contraste que par toutes ses brillantes qualités. Sur ces entrefaites, sans faire de visite, sans envoyer de message, sans prendre congé, ' ignorant, il est vrai, qu’Eveline fût malade, Legard partit pour Vienne.