CHAPITRE III
L’d pays charmant, un pays de rêves qui flottent devant les yeux à demi clos et de beaux ch&leaux dans les nuages, qui passent sans cesse dans un ciel d'été.
(Thomson.)
De jour en jour, d’heure en heure, l’influence d’Eveline sur Maltravers augmentait. Ah! l’orgueil de l’homme n’est qu’illusion ! sa sagesse n’est que folie, puisque une jeune fille, qui connaissait à peine son propre cœur, si rempli de perfections, et dont les sentiments les plus profonds étaient encore repliés au fond de leurs tendres boutons, puisque cette simple enfant maîtrisait à ce point cet homme fier et sage! Mais, ainsi que tu l’as' dit, en parlant peut-être d’après ton expérience, ô Shakespeare, notre maître en toutes choses :
€ Quand un homme d’esprit, devenu fou, se laisse pren- € dre, nul n’est plus véritablement pris dans le filet ; la < folie couvée sous l’aile de la sagesse s’abrite sous son € nom révéré. >
Pourtant il me semble. Mal travers, que cet amour sans
.bornes aux dangers duquel tu te livrais, et qui te mettait au niveau des âmes les plus faibles, qui renversait toute cette belle philosophie d’un stoïcien comme toi, qui faisait de toi le dernier esclave du « jardin des roses >, il me semble, que cet amour aurait dû t’apprendre au moins que tu avais à tout jamais perdu le droit d'èlre orgueilleux, et le privilège de dédaigner la multitude! Mais tu étais fier môme de ta faiblesse I II te faudra une leçon bien plus sévère pour t’enseigner que l’orgueil, ton mauvais ange , est toujours prédestiné à une chute cruelle.
C’est une profonde erreur de croire- que c’est dans la jeunesse que les passions sont le plus fortes! Elles ne sont pas plus fortes, mais l’empire qu’on a sur elles est plus faible. Elles sont plus irritables, elles sont plus violentes et plus apparentes, mais elles ont moins d’énergie, moins de solidité, moins de puissance concentrée, moins d’empire que dans l’àge mûr. Dans la jeunesse, la passion succède à la passion, et l’une se brise sur l’autre, comme des vagues sur un rocher, jusqu’à ce que le cœur s’use, et trouve alors le repos. Dans l’âge mûr le grand fleuve côule plus calme mais plus profond; sa sérénité même est la preuve de la puissance terrible de son cours, si le vent venait à' se lever, si la tempête venait à éclater.
L’ambition d’un jeune homme n’est que de la vanité; elle n'a pas de but défini, elle s’amuse de mille jouets. Il en est des autres passions comme de l’ambition. Dans la jeunesse l’amour a toujours les ailes déployées, mais, comme les oiseaux au mois d’avril, il n’a pas encore fait son nid. Il a devant lui une si vaste carrière d’été et d’espérance que le désappointement d’aujourd’hui est racheté par la nouveauté de demain, et que le soleil n’a besoin que de faire quelques pas dans le ciel pour sécher ses larmes brûlantes. Mais quand on est arrivé à cette époque de la vie oü l’on sent que si la lumière vient à manquer, si la dernière rose se flétrit, la perte en sera irréparable, car le froid et les ténèbres sont proches, alors l’amour devient un trésor que l’on veille, que l’on garde avec la sollicitude d’un avare. Le dernier-né de nos amours est notre enfant de prédilection, notre idole, le gage le plus cher du passé, l’espérance la plus précieuse de l'avenir. Une certaine mélancolie qui se mêle à la joie de posséder ce trésor, en rehausse encore le prix. De ce trésor dépend tout ce qui nous reste. Nos autres navires, nos brillantes galères du plaisir, nos majestueux vaisseaux de
l'orgueil, ont été engloutis par les flots inexorables. Sur c& dernier esquif nous embarquons tout ce que nous possédons- nous nous confions nous-mêmes à sa frêle coque. L'étoile qui le conduit devient nôtre guide, et la tempête qui le menace renferme notre arrêt de mort!
Cependant Mallravers reculait toujours devant l’aveu qui tremblait sur ses lèvres; il restait fidèle au vœu qu’il avait fait. Âh ! si jamais (comme il l’avait donné & entendre dans sa lettre à Cleveland), si jamais Eveline devait découvrir qu’ils n’étaient pas assortis l’un à l’autre! La possibilité et la crainte d’une pareille affliction égaraient son jugement et glaçaient son cœur. Malgré tout son orgueil il y avait chez lui une certaine humilité qui était peut-être une des causes de sa résefve. Il savait combien la jeunesse est un beau patrimoine; il en connaissait l’élasticité, les ardentes espérances, les ressources inépuisables. Quel prix pouvaient avoir, aux yeux d’une femme, les avantages que lui avait valus sa maturité? sa vaste mais triste expérience, son aride sagesse, sa philosophie fondée sur le désenchantement? Peut-être ne l’aimerait-on que pour le vain éclat de son nom et de sa réputation, et à mesure que l’habitude en amoindrirait le prestige, l’amour s’évanouirait peut-être. Les hommes aux affections fortes sont jaloux de leur génie même. Ils savent que c’est souvent une chose à part du caractère intime; ils craignent d’être airhés pour une qualité, non pour eux-mêmes.
C’est ainsi que Maltravers s’interrogeait; c’est ainsi, à mesure que le sentier s’aplanissait . devant ses espérances, qu’il voyait aussi surgir de nouvelles craintes; c’est ainsi que l’amour lui apportait, comme toujours, à sa suite, c la douleur, l’angoisse, le doute ! >
Il se raffermit alors dans la résolution qu’il avait prise : il voulut observer prudemment Eveline, s’examiner soigneusement lui-même ; peser dans une juste bhlance chaque fétu que soulèverait le vent; il n’aspirerait pas au trésor, à moins de se sentir convaincu que la cassette était capable de conserver le joyaa Ce n’était pas là seulement une résolution prudente, c’était aussi une résolution juste et généreuse, celle que nous devrions former tous, quand l’ardeur de nos passions veut bien nous le permettre. Nous n’avons pas le droit de sacrifier des années à un moment, et de dissoudre une perle d’un prix inestimable pour l’absorber d’un seul trait. Mais Maltravers pourra-t-il se maintenir dans cette sage précaution? II faut dire toute la
vérité : c’était peut-être la première fois de sa vie qu’il s’était connu véritablemenfamoureux.
Le lecteur se rappelle qu’il n’avait pas été épris de l’altière Florence. L’admiration, la reconnaissance, l'affectioa « de l’esprit plutôt que celle du cœur avaient été les liens qui l’avaient attaché à sa correspondante enthousiaste, à cette femme belle et heureusement douée. Les douloureuses circonstances qui avaient environné le cruel destin de sa jeune amie, avaient laissé de profondes cicatrices dans sa mémoire. Le temps et les vicissitudes avaient effacé les traces de ces blessures, et la lumière du beau éclatait une fois encore à ses yeux sur le visage d’Eveline. Valérie de Ventadour n’avait été que le caprice d’un cœur errant. Alice, la douce Alice!... celle-là en effet dans la première fleur de sa jeunesse, il l’avait aimée avec le poétique enthousiasme d’un enfant. 11 l’avait aimée sincèrement, tendrement : mais peut-être n’en avait-il jamais été amoureux. D avait pleuré la perte d’Alice pendant bien des années; sans qu'il le sût, cette perte avait changé tout son caractère, et jeté un voile de tristesse sur toute sa vie. Mais combien celle dont les idées étaient si peu développées encore, celle i dont l’esprit s’entr’ouvrait à peine au savoir, comme le pa- j pillon qui sort de la chrysalide, combien cette jeune paysanne eût mal répondu aux exigences de cette nature pro- | digue et fougueuse, qui s’élançait d’un bond à travers les vastes plaines de la viel Ils n’avaient rien eu de commun que leur jeunesse et leur amour. C’était un rêve qui avait plané au-dessus de l’enfant-poëte, à l’aube matinale; up rêve que souvent il avait voulu évoquer une fois encore ; un rêve qui l’avait poursuivi au milieu de sa carrière, mais qui, semblable à toutes les visions d’enfance, n’avait épuisé ni son cœur ni ses passions. Des années, de longues années, s’étaient écoulées depuis , et pourtant le charme qui à son insu attira soudain Maltravers vers Eveline, était un je ne sais quoi d’indistinct et d’indéfinissable, qui lui rappelait Alice. Il n’y avait pas de ressemblance dans leurs traits ; mais par moments une intonation de la voix d’Eveline, quelque chose dans ses manières, un certain air, un geste, lui faisait franchir les abîmes du temps, pour le ramener à la poésie, à l’espérance, aux pieds d’Alice.
Dans la jeimesse de chacune d'elles, de l’absente qu’il regrettait et de celle qu’il voyait devant lui, il y avait mie certaine ressemblance ; elles se ressemblaient par la grâce
et la simplicité. Peut-être Alice avait-elle dans sa nature plus de profondeur réelle, plus d'ardeur dans les affections, plus de sublimité dans lès sentiments qu’Eveline. Mais dans son ignorance primitive un grand nombre de ses plus belles qualités se trouvaient ensevelies et cachées. Et Eveline, l’égale de Maltravers par son rang, Eveline dont l’esprit était cultivé, Eveline si longtemps courtisée, si soigneusement étudiée, Eveline avait d’immenses avantages sur la pauvre paysanne. Pourtant, dans ce charmant visage, il croyait souveot voir la pauvre paysanne lui sourire. En aimant Eveline c’était presque Alice qu’il recommençait à aimer.
Eveline et Maltravers se voyaient maintenant tous les jours. Leurs relations étaient encore plus familières qu’auparavant. D’heure en heure, l’esprit de chacun d’eux se déployait et devenait plus transparent aux regards de l’autre. Mais Maitravers s’abstenait toujours de parler d'amour; ils étaient amis, rien de plus : une amitié que justifiait la différence d’âge et d’expérience qui existait entre eux. Dans cette jeune et innocente nature, avec sa droiture, son enthousiasme, ses tendances pieuses et sereines. Maltravers trouvait la fraîcheur dans le désert, comme le chamelier qui s’arrête au bord du puits. Par degrés son cœur se réchauffait vis-à-vis de ses semblables. Cette voix suave, comme la harpe de David à l’oreille de Saül, endormait le souvenir et réveillait l’espérance dans le cœur de l'homme solitaire.
Cependant quel était l’effet que produisaient sur Eveline la présence et les atténtions de Maltravers ? Deut-ôtre un de ceux qui flattent et qui trompent le plus. Jamais elle ne songea à le comparer à d’autres. Elle le plaçait dans ses ‘pensées seul et à part de ses semblables. Cëla peut sembler paradoxal; mais peut-être l'admirait-elle et le vénérait-elle trop pour l’aimer. Cependant le plaisir qu’elle éprouvait dans sa société était si manifeste, si incontestable, sa déférence pour ses opinions si marquée, elle sympathisait avec lui sur tant de points, elle se montrait si aveugle ou si indulgente pour ses débuts (car il ne cherchait pas à les lui cacher), que l’homme le plus porté à se défier de lui-même aurait conçu de tous ces symptômes les espérances les plus favorables. Depuis le départ de Legard les plaisirs de Paris avaient perdu leur charme pour Eveline, et plus que jamais elle appréciait la société de son ami. Il perdit ainsi paf degrés les premières craintes qu’il avait conçues d'abord qu’elle ne s’attachât trop au monde; et comme rien n'était plus
apparent que l’indifférence d’Ëveline pour tous les flatteurs et les soupirants qui l’environnaient, il cessa de craindre un rival. 11 commença à se sentir assuré que chacun d’eux était sorti triomphant de l'épreuve, et qu’il pourrait demander de l’amour sans avoir à trembler pour la durée et 'la constance de ce sentiment. C’est à cette époque qu’ils furent invités, l’im et l’autre, avec ,les Doltimore à passer quelques jours chez les Montaigne dans leur villa près de Saint-Cloud ; et ce fut là aussi que Maltravers résolut de connaître son sort • ,