CHAPITRE III
^ Les heures monoloncs s’écoulent et une
nuageuse obscurité couvre le ciel.
(Shakespeare. — Richard III.)
Une fois encore, soudainement, et sans être «attendu, le seigneur de Burleigh revint frapper aux portes de sa maison déserte. Et une fois encore la vieille femme de charge et ses satellites furent jetés dans le trouble et la consternation. Au milieu de figures plus étonnées que souriantes, Mallravers passa dans son cabinet de travail. Aussitôt que le feu fut allumé, que le désordre causé par son arrivée fut apaisé, et qu’il se trouva seul, il prit un flambeau, et se rendit dans la bibliothèque adjacente. Il était environ neuf heures du soir; l’atmosphère de la pièce était humide et froide, et la lumière luttait faiblement contre l’obscurité de ces murailles garnies de livres et de sombres tapisseries. Maltravers posa le flambeau sur une table, tira le rideau qui masquait le portrait, et contempla avec une profonde émotion, mêlée d’une certaine terreur, cette belle figure, dont les yeux semblaient fixés sur lui avec une expression de mélancolique douceur. Il plane quelque chose de mystique autour de ces fantômes peints de nous-mêmes, qui survivent à notre poussièrel Quel est celui qui, en regardant longtemps et fixement un de ces vieux portraits, ne finit pas par se figurer un peu que la toile n’est pas insensible à ses regards? On dirait que, en les considérant, on leur communique sa vie, et que ces yeux qui semblent suivre chaque mouvement sont animés par
un art plus magique que le simple procédé contenu dans les couleurs da peintre.
Les bras croisés sur sa poitrine, rêveur et immobile, Maltravers contemplait cèlte figure qui, par l’effet des rayons vacillants de la lumière, semblait se pencher vers son fils désolé. Combien il avait chéri la mémoire de sa mèrel Que de .fois, dans ses années d’enfance, il s’était caché pour pleurer, avec des larmes d'angoisse, la perte du plus cher de tous les liens terrestres, celui que rien ne peut remplacer! Combien il avait respecté, comme il avait compris la répugnance que son père avait d’abord ténroignée pour lui, cause innocente de la mort prématurée de sa mère 1 II ne l’avait jamais vue, il n’avait jamais senti ses baisers affectueux; et cependant il lui semblait, en regardapt son portrait, qu’il l’avait connue depuis bien des années. Cette étrange mémoire intérieure et spirituelle qui nous rappelle souvent' les personnes et les lieux que nous n’avons jamais vus, et que les platoniciens attribueraient à la conscience vague et indestructible d’une vie antérieure, s’agitait en lui, et semblait lui dire tout bas : c Vous étiez unis autrefois. »
c Oui l dit-il, à demi-voix, nous ne nous séparerons plus. Que bénie soit l’illusion du songe qui a réveillé dans mon cœur ton souvenir; ô ma mère ! souvenir que je puis conserver sans crime. « Tu retrouveras ton bon ange au seuil de ta demeure 1 > m’as-tu dit dans cette solennelle' apparition. Ahl ton âme veille-t-elle toujours sur moi? Combien de lendps s’écoulera-t-il avant que ma chaîne soit brisée, avant que nous nous rencontrions ailleurs que dans un rêve! »
En ce moment la porte s’ouvrit, et la femme de charge entra.
c Je vous demande pardon, monsieur, mais j’ai pensé que vous excuseriez la liberté que je prends, quoique je sache qu’il esfbien hardi de
— Qu’y a-t-il ? Que voulez-vous ?
— Eh bien, monsieur, c’est cette pauvre mistress Elton qui se meurt; on dit qu’elle ne passera pas la nuit : or, quand votre voiture a passé devant ses fenêtres, la garde-malade lui a dit que c’était le Squire qui revenait, et elle a envoyé la garde pour vous supplier, monsieur, d’aller la voir, avant qu’elle meure. Je vous assure, monsieur, que j'ai beaucoup hésité à vous déranger pour vous transmettre un pareil message; et je lui ai dit que vous arriviez de voyage, que...
— Qui est cette mistress Elton ?
Alice. "25
— Est-ce que monsieur ne se souvient pas de cette pçiuvre femme qui fut écrasée, et pour qui monsieur eut tant de bontés, qu’il amena ici, le jour où miss Gameron...
— Je m'en souviens. Dites que j’y serai dans quelques minutes. Elle va mourir ! murmura Maltravers ; elle est digne d’envie ! Le prisonnier voit tomber ses fers; la barque quitte nie déserte ! >
Il prit son éhapeau, il traversa le parç, à la lueur incertaine des étoiles, et se rendit à la chaumière de la malade, n s’approcha de son lit, et il lui prit la main avec bonté. En le voyant elle sembla reprendre ses forces. On congédia la garde ; ils restèrent seuls.
Avant le jour l’âme avait quitté cette humble enveloppe; et la brume du matin veloutait l’herbe lorsque Maltravers , rentra chez lui. Sa physionomie portait des traces d’émotions fortes et récentes, mais sa démarche était animée, et sa figure était colorée. L’espérance avait repris naissance en son cœur, quoique mêlée de doute et faiblement combattue parla raison. Une heure encore, et Maltravers était sur la route de Brook Green. Impatient, agité, inquiet, il stimulait les chevaux, il semait l’or'sur sa route, et enfin la voilure s’arrêta à la porte de l’auberge du village. Il descendit, se fit indiquer le chemin du presbytère; il traversa le cimetière, passa à l'ombre du vieil if, et entra dans le jardin d’Aubrey. Le prêtre était chez lui; et la conférence qui suivit fut d’un intérêt profond et palpitant pour le visiteur.
Il est maiptenant temps de placer avec ordre et suite, sous les yeux du lecteur, les incidents de celte histoire, dont la connaissance, à cette époque, ne se déroula à Maltravers que par fragments partiels et détachés.