‹ Alice ou les mystères S. Ed. BulwerLyttonChapitre 89 sur 105 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

En dépit de moi-mème, j’aimerai toa- ' jours ton père ; partout où il ira, mon

amour le suivra; dans le bonheur et le chaçrin, partout où il sera, mon cœur ne le quittera jamais.

(Conplainle de Lady Anne Both-weli.)

On peut se souvenir que dans le commencement de cette continuation de l’histoire de Maltravers il a été dit qu’Aubrey

avait éprouvé, dans sa jeunesse, la douleur trop commune d’une affection déçue. Eléonore Weslbrook, jeune fille d’un rang aussi obscur que lui. avait gagné, et semblait lui rendre, son amour ; mais elle était indigne de cet amour. Vafne, superficielle et ambitieuse, elle délaissa le pauvre étudiant pour un parti plus brillant. Elle accepta la main d’un négociant qui fut séduit par sa beauté, et qui avait une réputation de grande fortune. Ils se fixèrent à Londres, où Aubrey perdit toute trace d’Eléonore. Elle donna naissance à une fille unique; et lorsque cette enfant eut atteint sa quatorzième année, son mari, tout à coup, et sans cause apparente, mit fin à son existence. La cause néanmoins en devint manifeste avant môme qu’il fût enseveli. 11 avait des dettes qui dépassaient de beaucoup le chiffre de sa fortune ; il s’était tué pour échapper, à la banqueroute et à la prison. Une petite pension viagère, qui ne s’élevait pas à plus de cent livres* avait été assurée à sa veuve- Elle se retira avec son enfant à la campagne, pour y vivre de ce maigre revenu; le hasard, le voisinage de quelques parents éloignés, et le bon marché, concoururent à fixer sa demeure dans les faubourgs de la ville de^C”*. Souvent les âmes qui, dans la jeunesse, ont été les plus superficielles et les plus frivoles, quand elles sont accablées par l’adversité, contre laquelle elles sont si peu en état de lutter, tombent dans une. dévotion exagérée.’ Il leur faut toujours un stimulant, et quand la terre le leur refuse, elles se tournent avec impatience vers le ciel pour se le procurer.

Ce fut l’histoire de mistress Westbrook ; et cette nouvelle disposition de son esprit la mit naturellement en rapport avec le puritain le plus en renom du voisinage, M. Richard Templeton. Nous avons vu que ce dernier n’était pas heureux dans son premier mariage; à cette époque la mort n’.avait pas encore annulé ce lien. Tl était d’un tempérament ardent et sensuel, et silencieusement abrité sous le large manteau de ses doctrines, il ne se gênait pas pour satisfaire ses goûts. Peut-être, sous ce rapport, n’était-il pas plus mauvais que neuf hommes shr dix. Mais il affichait d'être meilleur que neuf cent mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf hommes sur un million. A un tempérament exigeant il ajoutait donc l’hypocrisie, et c’est comme cela qu un défaut trop commua devint chez lui un vice dangereux. Il jeta sur Marie Westbrook,

la fille de la veuve, des yeux qui étaient loin d’être ceux de l’esprit, A l’âge de quatorze ans, elle le charmait déjà, mais lorsqu’il eut vu mûrir et se développer sa beauté trois années de* plus encore, M. Templeton s’en trouva passionnément épris. Marie était en effet fort jolié; son caractère était doux et bon, mais son éducation plus que négligée. Aux habitudes frivoles et mesquines d’un monde de second ordre, qui lui avaient été inculquées jusqu’à la mort de son père, avaient succédé le charlatanisme, la servilité basse, les pratiques intolérantes d’une superstition transcendante. Dans un changement si brusque et si violent, tout le caractère de la pauvre fille fut ébranlé. Avecdes principes incertains, vagues, informes, son intelligence, naturellement médiocre et même faible, se cramponna à la première planche de salujj qui lui fut tendue dans < ce vaste océan de cire > oü c elle se trouvait arrêtée. » Habituée de bonne heure à placer une confiance implicite dans les avis Se M. Templeton, enlaçant autour de lui ses croyances, comme la vigne enlace le chêne de ses rameaux, elle cédait à son ascendant, et se sentait heureuse de ses manières protectrices et presque caressantes. Nul confesgeur monacal ne fut jamais en Italie plus dangereux à la verni des .villageoises que ne le fut Richard Templeton (qui s’estimait l'archétype du seul Protestantisme pur) aux mœurs et au cœur de Marie Westbrook.

La santé de mislress Westhrook avait été prématurément ébranlée par une longue participation aux excès de la dissipation de Londres, et par le revers de fortune dont elle n’avait pu se consoler : car son esprit eû avait conservé plus d’aigreur que d'humilité. Elle mourut lorsque Marie avait dix-huit ans, et Templeton devint le seul ami, le' seul consolateur, le seul soutien de sa fille.

Dans une heure funeste (espérons que ce ne fut pas une infamie préméditée), une heure où le cœur de l’une était attendri par la douleur et la reconnaissance, et la conscience de l’autre assoupie par la passion, Templeton triompha de la vertu de Marie Westbrook. Le chagrin et^ les remords de Marie, les reproches que la conscience de Templeton lui adressa au réveil, et sa çrainle d’être démasqué, lui causèrent les regrets les plus amers et les plus poignants. Mistress Westbrook avait eu à son service une jeune femme qui l’avait quittée pour se marier, peu de temps avant la mort de la veuve. Le mari de- cette femme la maltraitait, et heureuse de lui échapper et de témoigner sa reconnaissance

envers la fille dé son ancienne maîtresse, pour qui elle avait eu beaucoup d’attachement, elle revint auprès de miss Westbrook après l’enterrement de sa mère. Cette femme se nommait Sarah Miles. Templeton s’aperçut que Sarah soupçonnait sa liaison avec Marie ; une confidente lui était nécessaire ; ce fut sur elle qu’il jeta les yeux. Miss Westbrook fut transférée dans une partie éloignée du comté, où Templeton alla la voir à de rares intervalles et en s’entourant de mille précautions. Quatre mois plus tard mistress Templeton mourut, et son mari se trouva libre de réparer sa faute . Oh I combien il se repentit alors de ce qui s’était passé! ' Seulement quatre mois d’attente, et il aurait pu s’épargner tout ce fardeau de péché et de douleur l II était maintenant

- tourmenté de doutes et de perplexités. Sa malheureuse ' victime se trouvait dans un état de grossesse avancée. 11

- était nécessaire, s’il désirait que son enfant fût légitime, et plus encore s’il voulait sauver l’honneur de la mère, de ne pas hésiter davantage à accomplir cette réparation dictée par le devoir et la conscience. Mais,- d’autre part, lui, le puritain, l’oracle, le modèle immaculé de toute convenance, de

î toute règle, de tout décorum, scandaliser le monde par un .. hymen si rapide et si prématuré ! Se remarier avant que les larmes hypocrites eussent séché dans ses yeux rougis ! Non, il ne. pouvait braver l’ironie des mauvaises langues, le triom- ^ phe de ses ennemis, l’abattement de ses disciples, en commettant une folie aussi grande, aussi imprudente. Mais poury tant Marie se désolait tant qu’il craignit pour sa santé, pour :i l’enfant qu’elle portait dans son sein. Il y avait un moyen ,:l terme, un compromis entre le devoir et le monde; il s’y raccrocha comme juraient fait la plupart des hommes dans la même situation que lui. Ils furent mariés, mais secrétent ment, et sous des noms d’emprunt. Le secret fut strictement ;k gardé. Sarah Miles fut le seul témoin qui connût la position réelle et les noms véritables des époux, ÿ Reconciliée avec elle-même, la jeune épouse recouvra bientôt sa santé et sa gaîté. Templeton conçut les plus riantes espérances. Il résolut de se rendre sur le continent, aussitôt que l’accouchement de Marie aurait eu lieu. Cette ,j; dernière l’y suivrait bientôt. Dans un pays étranger ils pour- .t raient se marier publiquement; ils resteraient plusieurs années sur le continent; à leur retour, on pourrait reculer ^ d'un an l’Age' de l'enfant. Ohl rien n’était plus clair et plus ^ facile.

La mort réduisit en poussière tous les projets de M. Templeton. Marie souffrit cruellement en couches, et mourut quelques semaines plus tard. Templelon fut d’abord inconsolable; mais l’égoïsme est un grand consolateur. Il avait fait tout ce que pouvait faire la conscience pour réparer une faute, et il se trouvait délivré d’un dilemme fort embarrassant, et d’un bannissement temporaire tout à fait antipathique à ses habitudes et à ses goûts. Mais maintenant il avait un enfant, un enfant légitime, qui succéderait à son nom, à sa fortune; ün enfant prernier-né, le seul auquel il eût jamais donné le jour, l’espérance, le soutien de sa vieillesse prochaine! 11 chérissait cet enfant, aveo toute cette passion paternelle que souvent les hommes les plus secs et les plus froids sont les premiers à éprouver vis-à-vis de leur progéniture ; car fréquemment l’amour paternel n’est que l’amourpropre transvasé.

Pourtant cet enfant, ce trésor qu’il brûlait de faire voir au monde entier, il était absolument nécessaire, pour le moment, de le cacher et de le désavouer. Or il se trouvait que le mari de Sarah, était mort, par suite de ses excès, quelques semaines avant la naissance de l’enfant de Templelon, au moment où Sarah venait ellc-mème de se relever de ses couches; elle était donc débarrassée pour toujours de la vigilance et de l’autorité de son mari. La future héritière fut confiée aux soins de cette femme, dont l’enfant fut envoyé en nourrice. C’était elle, c’était l’enfant de Templelon, qui avait tant excité la bienveillante curiosité du digne ecclésiastique, et des trois vieilles filles de G*"** Le récit que lui fit Sarah de la curiosité du prêtre, et la rencontre qu’il fil lui-même de ce pasteur à l’œil de lynx, effrayèrent Templelon, qui fit changer de demeure à la nourrice sans perdre de temps. C’était à celte nouvelle résidence que s’était rendu le banquier, armé dé son attirail de pêche, le jour de son aventure avec Luc Darvil Lorsque M. Templelon fit la connaissance d'Âlice, son enfant avait environ treize ou quatorze mois, quelques mois de plus que l’enfant d’Âlice. Si la beauté de la protégée de mistress Leslie excita d’abord les instincts grossiers de sa nature, bientôt la tendresse maternelle, la vive sollicitude dÂlice pour son enfant, firent vibrer la même corde dans son cœur de père. 11 !

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