‹ Alice ou les mystères S. Ed. BulwerLyttonChapitre 90 sur 105 · Ibid. p · texte numérisé non relu

Ibid. p

s’établit entre lui et elle des rapports de muette et continuelle sympathie. Templeton avait ressenti si vivement les alarmes et les chagrins de l’amîtur illicite, il avait échappé à la honte publique par une intervention si manifeste de la grâce divine (du moins, selon sa profane conviction), qu’il résolut de ne plus hasarder sa bonne renommée et le repos de sa vie au milieu d'écueils aussi dangereux. Le vœu le plus cher de son cœur était d’avoir sa fille sous son toit, de la caresser, de jouer avec elle, de la voir grandir, de gagner "son affection. Pour le moment la réalisation de ce vœu semblait impossible. Mais s’il se remariait? S'il épousait une veuve, à laquelle il pourrait confier sinon la vérité tout entière, du moins une partie de la vérité ? S’il pouvait faire passer sa fille pour l'enfant de cette veuve? Âh I c'était le meilleur moyen! D'ailleurs Templeton avait besoin d'une femme. Les années s’accumulaient, et le jour était proche où il lui en faudrait une pour lui servir de garde-malade. Or, > Alice passait pour être veuve; de plus elle était très-douce, très-docile, et remplie de sollicitude maternelle. Peut-être pourrait-il la décider à s’éloigner de G**', et à se séparer de sa fille, ou à la faire passer pour sa nièce, afin d’adopter la sienne. Telles étaient de temps à autre les pensées de Templeton, lorsqu’il allait voir Alice, et qu’il découvrait à chaque nouvelle visite de nouveaux indices de son naturèl tondre et dévoué. Tels étaient les motifs que nou.s avons signalés, dans la première partie de cet ouvrage, comme n’étant pas uniquement inspirés par l’admiration de la beauté d'Alice '. Mais, d’autre part, des doutes et des craintes toutes mondaines, la répugnance que lui inspirait une alliance si peu avantageuse, l’origine plus qu’obscure d’Alice, la crainte qu’on ne découvrit la faute de sa jeunesse, toutes ces considérations le retenaient hésitant, indécis. Puis, pour dire toute la vérité, l’innocence et la pureté d’Alice le tenaient aussi à une certaine distance. Il savait assez de perspicacité pour voir que lui, même lui, le grand Richard Templeton, pourrait bien être refusé par la fidèle Alice.

1. La beauté morale d’Alice faisait toujours plus d’impression sur notre banquier que sa beauté physique. Par exemple, son amour porur son enfant le touchait profondément, etc. etc. — En somme, ses sentiments vis-à-vis d’Alice, les projets qu’il nourrissait à son égard, étaient très- compliqués dans leur nature, et le lecteur sera peut-être très longtemps avant de comprendre. (Vôy. Ernest Maltravers, 1" partie, liv. iv, p. 178.)

392 ALICE ou LES l^YSTÈRKS

A la fin Darvil fut tué ; le banquier respira plus librement; il réfléchit plus sérieusement à ses projets. A cette époque, Sarah, coqrtisée par son premier amant, désira se remarier. Le secret de Templeton serait transmis par elle à son second mari, ét dès lors comment savoir où il s'arrêterait? En sus, la conscience de Sarah commençait à la tourmenmerter; elle voulait que la légitimité de l’enfant fût proclamée, qu’on effaçât de la ihémoire de sa mère morte la flétrissure du déshonneur. Elle devint importune, elle obséda, elle effraya le pieux banquier. Il résolut donc de se débarrasser du seul témoin de son mariage dont il eût à craindre les révélations, de la présence de la seule personne qui connût sa faute, et le véritable nom dii mari de miss Westbrook. Il consentit au mariage de Sarah avec William Elton, et lui offrit une dot assez considérable, à la condition qu’elle céderait au ;iésir exprimé . par Elton lui-même, jeune homme d’un esprit entreprenant, qui désirait tenter fortune dans le Nouveau-Monde. Templeton se proposait de placer sa fille en d’autres mains.

Sur ces entrefaites, l’enfant d’Alice, d’une complexion depuis longtemps faible et délicate, tomba sérieusement malade. Des symptômes de phthisie se déclarèrent; le médecin conseilla un air plus doux, et suggéra le De*^onshire. Rien ne put égaler la bonté généreuse et paternelle que déploya Templeton dans cette triste occasion. 11 insista pour qu’Alice lui permît de lui fournir les moyens d’entreprendre ce voyage avèc tout le bien-être possible ; et la pauvre Alice, le cœur gonflé de reconnaissance et de chagrin, consentit à tout ce qu’il proposa.

Dès lors le banquier commença à s’apercevoir que ses espérances et ses désirs étaient en bon chemin, Il prévit que l’enfant d'Alice était condamné ; c’était déjà un obstacle de moins. Il fallait éloigner Alice de l’humble sphère où elle exerçait sa 'modeste profession. Dans ün lointain comté et sous un autre nom, elle pourrait avoir l’air d’appartenir à une classe plus élevée de la société. Conformément à ces vues, il lui fit croire que les médecins, soignaient leurs malades plus ou moins bien selon leur fortune et la pqsition apparente de la famille. Il proposa qu’ Alice partît, sans bruit, pour une ville située à plusieurs milles de distance ; là il lui procurerait une voiture et une domestique. 11 serait censé faire tout cela pour une parente, dont Alice prendrait le nom. Complètement absorbée par son enfant, et soumise à

toutce qui pouvait contribuer son rétablissement, Alice con> sentit passivement. Tout se passait comme le voulait Templeton et, sous le nom de Cameron, qui lui était venu h l’esprit comme un nom à la fois commun et sonnant bien à. l’oreille, Alice partit avec sa petite malade, emmenant une bonne (qui ne connaissait rien de la profession ou de l'histoire antérieure de sa maltresse), et prit la route du Devonshire. Templeton résolut de l’y suivre au bout de quelques jours ; et il fut décidé qu'ils se rencontreraient à Ëxeter.

Ce fut pendant ce triste voyage qu’arriva le jour mémorable oü Alice revit une fois encore Maltravers, échangeant des serments d’amour (à ce qu’elle crut) avec une autre femme. L’indisposition de son enfant l’avait arrêtée pendant quelques heures .à l’auberge; la pauvre petite malade s’était endormie; et Alice venait de s’éloigner de sa couche, lorsque ses yeux tombèrent sur le père de son enfant. Ohl combiea elle brûlait alors de lui apprendre la sanctification nouvelle qu’une vie humaine avait ajoutée à leur amour I Et lorsque, anéantie, navrée, elle se retira, se croyant oubliée et remplacée, ce fut l’orgueil de la mère, plutôt que celui de l’amante, qui la soutint. La douce créature ne sentait pas l’injure qui lui était faite, à elle ; mais l’enfant d’Ërnest, l’ètre souffrant, mourant peut-être : oh 1 c’était là) là qu’était l’offense 1 Non! elle ne courrait pas la chance de voir un regard froid, grand Dieu 1 peut-être même incrédule, tomber sur ce visage pâle et endormi. 11 lui restait peu de temps pour réfléchir, pour expliquer, pour s’informer. Elle le vit partir de ce lieu comme un étranger, ignorant même qu’il eût passé si près du bonheur et qu’il l’eût ainsi perdu. Désormais Alice aussi avait perdu la douce espérance de vivre pour l’avenir. 11 ne lui restait plus rien, que le gage de ce qui avait été. Triste, désespérée, le cœur à demi brisé, elle reprit son voyage. A Exeter, Templeton la rejoignit, comme il en était convenu; il amena avec lui une jolie petite fille, rose et fraîche^ qui faisait contraste avec l’être languis, sant que soignait Alice. Quoique la petite étrangère n’eût que quelques mois de plus que l'enfant d’Alice, on l’eût crue plus âgée d’un an : l’une était si forte, si précoce ; l’autre si retardée, si peu développée, si maladive.

( Vous pouvez me rendre tout ce que j’ai fait pour vous, et plus encore; bien plus que je ne pourrai janàais faire pour

i. Voy. Ernest Maltravers, 1” partie, liv. v, p. 223.

vous et les vôtres, dit Templeton, si vous voulez bien vous charger de cette petiie étrangère. G’eSt l’enfant d'une personne qui me fut très-chère; elle est orpheline; je ne sais à qui la confier, si ce n’est à vous. Laissez croire , pour le moment , qu’elle est à vous, que c'est votre fille aînée. >

Alice ne pouvait rien refuser à son bienfaiteur; mais son coeur ne s’ouvrit pas, tout d/abord, pour cette belle enfant, dont les yeux étincelants et* les joues vermeilles semblaient railler les regards éteints et la pâleur de son enfant chérie. Cependant la malade parut saluer avec joie l’arrivée d’une camarade de jeu ; elle sourit, «lie tendit ses pauvres petites mains amaigries, elle' poussa un cri de joie inarticulé. Alice fondit en larmes, ei les serra toutes deux contre son coeur.

M. Templeton prit soin de ne pas habiter sous le même toit que celle dont il avait maintenant l’intentien sérieuse de feire sa femme; mais il suivit Alice au bord fie la mer, et il vint la voir chaque jour. Son enfant reprit des forces; elle se cramponnait à la vie avec une si grande ténacité 1 Pauvre petite! elle ne pouvait prévoir combien la vie est une chose amère pour la plupart ! Ce fut alors que Templeton, apprenant par Alice son aventure avec son amant absent, apprenant que toute espérancé de ce côté-là s’était évanouie, saisit l’occasion, et se déclara. Dans ce moment-là le coeur d'Alice débordait de reconnaissance ; dans les regards ranimés de son enfant elle lisait tout ce qu’elle devait à son bienfaiteur. Mais cependant au mot d’amour, au mot de mariage, son coeur recula; et Tamant perdu, infidèle, vint reprendre possession de ce pauvre cœur. D’une voix étouffée et altérée, elle étonna le banquier par son refus ; en balbutiant, en pleurant, mais avec fermeté, elle refusa sa main.

Mais Templeton appela à son aide de nouveaux auxiliaires ; il se servit de l’enfant pour faire la cour à la mère. Il lui dépeignit l'avenir brillant que son mariage avec lui assurerait à sa fille qu'il chérissait, qu'il élèverait, qu’il enrichirait, comme si elle était à lui; ces considérations ébranlèrent la résolution d’Alice, cependant elles ne prévalurent pas encore.

- Il eut recours à un appel plus généreux : il lui raconta une partie de l’histoire de Marie Westbrook, en ne commençant pourtant que de son mariage précipité et inconvenant; il en attribua la précipitation à l'amour ; il lui fit comprendre les scrupules qu’il avait à reconnaître l’enfant d’une union que, bien certainement, le monde blâmerait ou tournerait en ridicule ; il s'étendit longuement sur le bienfait inestimable dont

elle le comblerait, en le délivrant de tout embarras, et fen ramenant sa fille (bien que sous un nom d’emprunt) sous le toit paternel. Ceei fit réfléchir Alice; elle parut indécise. Depuis longtemps elle s'était aperçue de quelle indicible tendresse Templelon chérissait l’enfant qu’il avait confiée à ses soins; elle l’avait vu pâlir à sa moindre indisposition, s’irriter, même contre le vent, s’il soufflait trop rudement contre ‘ les joues de la petite fille. Elle lui dit, avec simplicité :

< Votre enfant est-elle véritablement ce que vous avez de plus cher au monde ? Avez-vous concentré sur elle seule vos plus chères espérances?

— Oui, oui vraiment ! s’écria le banquier, à qui ce moment d’élan fit oublier franchement toute sa galanterie. Du moins, ajouta-t-il, en recouvrant son empire sur lui-même, autant que cela est compatible avec mon affection pour vous.

— Et vous croyez que votre secret ne peut être bien gardé, que vos désirs relatifs à votre fille ne peuvent être bien remplis que si je vous épouse, et si je l’adopte ?

— Oui, je le crois. '

— Et c'est principalement pour cetté raison, que dis-je, c’est uniquement pour cette raison , que vous daignez oublier ce que j’ai été, et recbeffcher ma main? Eh bien, si c’est là tout, je vous dois trop, ma pauvre enfant me dit trop haut ce que je vous dois, pour. que je puisse me refuser à ce qui peut vous procurer une aussi sainte jouissance! Ah! son enfant! avoir son enfant sous son toit! c’est un si grand bienfait ! Mais si je vous épouse, ce ne sera que pour vous assurer ce bienfait ; pour servir de mère à votre enfant ; pour n’étre votre femme que de nom ! je ne suis pas assez perdue, même à mes yeux, pour me mépriser jusqu’à accepter un autre rôle. Je sais maintenant ce que je ne savais pas alors que je fus coupable. Rien ne peut excuser cette faute, que ma fidélité envers /ut/ Ohl je ne serai jamais, jamais infidèle au père de mon enfant! Pour ce qui est du reste, disposez de moi comme vous l’entendrez. »

Et Alice qui, par innocence même, avait dit tout cela,sans rougir, joignit les mains aveh délire, et laissa Templeton interdit, immobile de- mortification et d’étonnement.

Lorsqu’il se fut remis de sa stupéfaction, il affecta de ne pas la comprendre , mais Alice ne fut pas satisfaite, et leur conversation cessa pour le moment. Après des conférences •et des supplications réitérées, il commença lentement à comprendre enfin combien était étrange et opiniâtre, sur cer-

As

laines questions, l’humble créature qu’il daignait honorer de ses propositions de mariage. Quoique sa fille fût en effet la grande préoccupation de sa vie, quoique pour l’amour d’elle il fût disposé à une mésalliance dont il lui faudrait soigneusement prendre à tâche de cacher l’étendue, pourtant la beauté d’Alice éveillait en lui un sentiment plus terrestre, qu’il n’était pas disposé à vaincre. Il voulait bien faire des promesses, parler généreusement; mais quand il fut question de serment, de seraient solennel et inviolable, garantie qu’exigea rigoureusement Alice, il recula. Tout hypocrite qu’il était, c’était, comme nous l'avons dit auparavant, un très-sincère croyant II aurait pu sans scrupules de conscience éluder adroitement une promesse; mais il n’aurait pas osé violer un serment, et charger son âme du fardeau d’un parjure. Peut-être, après tout, cette union n’aurait-elle jamais eu lieu, si Templeton n’était tombé malade. ' L’air doux et énervant du Dévonshire ne lui convenait pas ; une fièvre dangereuse le saisit , et cet homme préoccupé d’intérêts temporels trembla à l’aspect de la mort. Alice le soigna dans cette malqdie avec là sollicitude et le dévouement d’une fille. Lorsque, â la fin, il guérit, touché de son zèle et de sa bonté, adouci par la maladie, épouvanté par l’approche d’une vieillesse solitaire, et sentant plus que jamais ses devoirs envers son enfant privée de mère, il se jeta aux pieds d’Alice , et lui jura solennellement tout ce qu’elle VQulut. ,

Ce fut pendant son séjour dans le Devonshire, et surtout pendant sa maladie, que Templeton fil et cultiva la connaissance de M. Aubrey. Le digne ecclésiastique priait avec lui,, au chevet de son lit de douleur ; et lorsque le danger de Templeton fut à son comble, il chercha à soulager sa conscience en faisant au prêtre la confession de ses torts envers Marie Westbrook. Ce nom fit tressaillir Aubrey; et lorsqu’il apprit que la jolie çnfant, qui tant de fois lui avait souri, était la petite fille de la première et de la seule femme qu’il eût jamais aiméé, il eut une nouvelle raison de s’intéresser à son bonheur, d’encourager Templeton à réparer ses torts, Qn nouveau motif pour désirer procurer à l’enfance de la petite fille d’Eléonore les doux soins de la jeune mère, dont il prévoyait avec douleur le deuil prochain. Peut-être les exhortations et les avis d’ Aubrey contribuèrent-ils beaucoup à seconder la conscience de M. Templeton, et â le réconci-, lier au sacrifice qu’il faisait à son affection pour sa fille. Quoi

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