LIVRE XI
CUAPITRE I
Il grinçait des deziU avec fareor et faisait çntendre de vaines menaces de ven^ geance.*
(Spenser.)
Il est temps de revenir à lord Va^gave. Ses plus chères espérances se réalisaient, tout semblait lui réussir.- La main d'Eveline Cameron lui était promise, le jour du mariage était fixé. Dans moins d'une semaine, elle apporterait au Pair ruiné une dot splendide qui aplanirait tous les obstacles opposés à son ambition. Il recevait de M. Douce la nouvelle que les actes qui devaient lui transférer les propriétés seigneuriales du chef de. la famille de Maltravers, étaient presque prêts; et il espérait pouvoir faire annoncer, le jour de son mariage, que les heureux époux étaient partis pour leur château princier de Lisle Court. En politique, quoique rien ne pût être définitivement arrangé jusqu'à son retour, les lettres de lord Saxingham l’assuraient que tout se présentait sous les auspices les plus favorables : la cour et les chefs de l’aristocratie devenaient de jour en jour plus contraires au premier ministre et plus disposés à une révolution de cabinet. Aussi Vargrave, comme la plupart des hommes aux abois, s’exagérait peut-être les avantages que lui vaudrait sa nouvelle position de grand propriétaire et de pair opulent. 11 n’était pas insensible à la douleur muette que semblait* éprouver Eveline, ni à l’amère tristesse qui assombrissait le front de lady Doltimore. Mais ces nuages-là ne présageaient aucun oragë ; c’étaient des ombres légères qui n’obscurcissaient point la sérénité d’un ciel favorable.
U continuait à avoir l’air de ne s’apercevoir de rien, à prendre l’événement prochain cdmme une chose toute naturelle» et il témoignait à Eveline un attachement si doux, si peu familier, si respectueux, si délicat, qu’il ne laissais à là pauvre enfant aucune occasion de lui faire des confîdlences ou des plaintes. Pauvre Eveline I sa gaîté, sa vivacité enchanteresse. l’enjouement aimable et enfantin de ses manières, avaient complètement disparu. Pâle, langui^ante, passive et triste, elle n’était plus que l’ombre d’elle-oiême.. Cependant le temps s’écoulait et le jour fatal était proche T elle frémissait, mais sans jamais songer à la résHstance,^ Combien de victimes semblables, de son âge et de son sexet sont traînées à l’autel ! , ' '
Un jour, dans la matinée, lord Vargrave se rendait ^uprès d’Eveline. Il avait été faire quelques visites politiques dans le faubourg Saint- Germain, et en ce moment il traversait la partie la plus retirée et la moins fréquentée du jardin des Tuileries ; il cheminait les mains derrière le dos, selon l’ancienne habitude qu’il avait conservée, et le^' yeux fixés à terre. Soudain un homme, qui était assis seul Sous un arbre, et qui depuis quelques moments épiait ses ‘pas d’un regard inquiet et farouche, se leva et s’approohade lui/ Lord Vargrave ne s’en aperçut point, jusqu’au mpment, oü cet homme lui posa la main sur le bras, en s’écriaht : '
c C’est lui ! c’est bien lui 1 Lumley Ferrers, nous ^ous re- ■ trouvons donc enfin I »
hovA Vargrave tressaillit et changea de couleur en reconnaissant l’importun. ‘ •
< Ferrers, continua Cesarini (car c’était lui), et il entrelaça fortement son bras dans celui de Vargrave : yous,n’a>0z pas changé; votre pas est toujours léger; vos joues ônt 1^' couleurs de la santé; et cependant moi... vous pouvez. à- peine me reconnaître. Oh ! j’ai souffert horriblement depvds qua nous nous sommes vus! Pourquoi cela?... pourquoi aî^jç’été si cruellement puni? pendant que vous, vous avez échappé âr votre part légitime du châtiment? Le ciel n’est pas juste! > Castruccio était dans un de ses moments lucides ;-1hais il y avait quelque chose dans son regard incertain, dans Jeâo^ étrange et peu naturel de sa voix, qui indiquait qu’un Souffle pourrait faire fondre l’avalanche. Lord Vargrave regarda tout autour de lui avec anxiété ; il n’y avait pas unb’âtna. près de là; mais il savait que les endroits plus fréqiywtés du" jardin étaient remplis de monde, et il apercevail, à Icavers
Alice. o. «
les arbres un grand nombre de personnes qui allaient et venaient au loin. Il sentait que le. son de sa voix ferait venir du secours en un instant, et son assurance lui revint.
« Mon pauvre ami, dit-il d’un ton doucereux, en accélérant le pas, je suis bien chagriné de vous trouver l’air si malade; ne pensez pas tant à ce qui est passé.
— Il n'y a point de passé 1 répondit Gesarini d’un air sombre. Le passé est mon présent ! j’ai songé, songé toujours dans les fers, et au milieu des ténèbres, à tout ce que j'ai souffert, et la lumière s’est faite dans mon âme, pendant ces jours où l’on me disait que j’étais foui Lumley Ferrers, ce ne fut pas par intérêt pour moi que vous m’avez entraîné au plus profond des enfers, démon que vous êtes! Vous aviez quelque intérêt personnel à servir, en la séparant de Maltravers, Vous avez fait de moi votre instrument. Pourquoi auriez-vous commis un crime pour moi ? qu’est-ce que j’étais pour vous? Répondez-moi, sans mentir, si vos lèvres sont capables de donner passage à la vérité 1
— Gesarini, répondit Vargrave de son accent le plus caressant, une autre fois nous causerons de tout cela; croyezmoi, mon seul but était votre bonheur, combiné, c’est possible, avec la haine que m’inspirait votre rival.
— Menteur ! vociféra Gesarini, et U étreignit le bras de Vargrave avec la force que lui prêtait sa folie croissante, tandis que ses yeux flamboyants se fixaient sur la physionomie changeante de son tentateur. Vous aussi vous aimiez Florence!... Vous aussi vous recherchiez sa main! G’était vous qui étiez mon véritable rival !
— Ghiut, mon ami, chut! dit Vargrave en cherchant à se débarrasser de l’étreinte du fou, et en devenant sérieusement inquiet; nous approchons de la partie fréquentée du jardin, nous serons observés.
— Et pourquoi les hommes sont-ils devenus mes ennemis? Pourquoi ma propre sœur est-elle devenue ma persécutrice ? Pourquoi me livre-t-elle aux bourreaux qui me torturent, et me fait-elle enfermer dans un cachot? Pourquoi les serpents et les démons sont-ils mes compagnons? Pourquoi ma tête et mon cœur sont-ils en feu? Pourquoi êtes-vous libre, vous, et jouissez-vous de la liberté et de la vie? Observés! que vous importe, à vous, qu’on vous observe? Moi, tous les hommes sontâ ma recherche!
— Alors pourquoi vous exposer si ouvertement à leurs regards? pourquoi....
— Écoutez-moi ! interrompit Cesarini. Lorsque je m’enfuis de l’horrible prison où l’on m’avait plongé, lorsque je res- ’ pirai la fraîcheur de l’air, et que je courus en bondissant sur l’herbe, lorsque je me trouvai encore une fois libre de corps et d’esprit, soudain les sons d’une musique villageoise frappèrent mon oreille ; je m’arrêtai sur-le-champ, je me couchai à terre, et je retins mon haleine pour mieux écouter. La musique cessa ; et je crus que je venais d’auprès de Florence, et je pleurai amèrement I Quand je me remis, la mémoire me revint claire et distincte -, et j’entendis une voix qui me disait ; « Venge-la, et venge-toi 1 > Dès ce moment cette voix s’est fait entendre à moi matin et soir I Lumley Ferrers, je l’entends en cet instant I... elle parle à mon cœur!... elle échauffe mon sang!... elle raffermit'ma main! Sur qui la vengeance doit-elle tomber? Dites-le-moi ! >
Lumley marchait à grands pas; ils étaient enfin sortis du quinconce; une foule brillante était devant eux.
€ Je suis sauvé, > pensa l’Anglais. Il se tourna soudain, avec hauteur, du côté de Cesarini, en agitant la main.
< Arrière, insensé ! dit-il d’une voix forte et sévère : laissez-moi 1 Ne m’importunez plus, ou je vous fais arrêter ! Laissez-moi, vous dis-je! >
Cesarini s’arrêta stupéfait, interdit, pendant un instant; puis, avec un regard farouche et un cri étouffé, il se jeta sur Vargrave. L’œil de ce dernier était vigilant et sa main préparée : il saisit le bras levé du fou, et il cria au secours. Mais la fureur de l’autre était maintenant complètement d‘échaînée ; il précipita Vargrave sur le sol, avec une force à laquelle le pair n’était pas préparé, et Lumley ne se serait peut-être pas relevé vivant, si deux soldats, assis près de là, ne s’étaient élâncés à son secours. Cesarini était agenouillé sur le sein de sa victime, et ses longs doigts osseux s’enlaçaient déjà autour de sa gorge. Arraché de cette position, ii tourna ses regards farouches et flamboyants sur ses nouveaux assaillants ; et après une lutte violente, mais momentanée, il se débarrassa de leur étreinte. Puis se tournant vers Vargrave, qui s’était relevé avec quelque difficulté, il lui cria d’une voix stridente :
( Je saurai bien te retrouver! > et il s’enfuit parmi les arbres, et disparut.