CHAPITRE II
Ah ! qui va là ? Ami, ou ennemi, vous pouvez venir! Mes parcs, mes domaines,
' mes châteaux, tout ce ' que je possédais,
‘ tout m’abandonne maintenant.
(Shakespearb. Henri VI, 3» partie.)
Lord Vargrave, malgré son courage naturel, s’efforçait en vain de bannir la sombre impression que lui avait laissée son effrayante entrevue avec Cesarini. La figure, la voix du fou, le poursuivaient, comme l’apparition de l’ombre prophétique poursuit le montagnard. Il rentfa sur-le-champ à son hôtel, et pendant plusieurs heures il ne put retrouver assez de calme pour faire sa visite accoutumée à miss Cameron. Résolu de ne pas s’exposer à une seconde rencontre avec ITtalien pendant le reste de son séjour à Paris, en se hasardant dans les rues à pied, il commanda sa voiture vers le soir, dina au café de Paris, puis remonta dans son équipage pour se rendre chez lady Doltimore.
< Je vous demande excuse, mylord, lui dit son domestique en fermant la portière , mais j’ai oublié de vous dire que, peu de temps après votre retour ce matin, un étranger est venu demander au concierge si M. Ferrers ne restait pas dans cet hôtel.' Le concierge lui répondit que non, mais le monsieur insista, disant qu’il avait vu eptrer M. Ferrers. J’étais dans la loge du concierge en ce moment, mylord, et je lui expliquai...
— Que M. Ferrers et lord Vargrave étaient une seule et même personne? Quelle espèce d’individu était-ce ?
— Un hoinme maifere et brun , mylord , un étranger évidemment. Lorsque je lui dis que vous étiez maintenant lord Vargrave, il me regarda pendant un moment, puis il dit, très-brusquement, qu’il s’en souvenait parfaitement, puis il se mit à rire, et s’en alla.
— Ne demanda-t-il pas à me voir ?
— Non, mylord ; il dit q'a’il repasserait un autre jour. Il avait l’air bien singulier, ce monsieur, et ses habits étaient usés jusqu’à la corde.
— Ah 1 Quelque importun pétitionnaire sans doute. Peutêtre un Polonais dans le besoin. Rappelez-vous que je n’y suis jamais pour lui. Fermez la portière. Chez làdy Doltimore. »
Le cœur de Lumley battait lorsqu’il se rejeta dans le fond de sa voiture ; il croyait sentir encore l’étreinte du fou aXiiour de sa gorge. Il comprit sur-le-champ que Cesarini l’avait suivi ; il résolut de changer d’hôtel dès le lendemain malin, et d’avoir recours à la police. Il y avait quelque chose d'étrange dans la vive et soudaine frayeur qui s’était emparée de cet homme Endurci et intrépide. '
En arrivant chez lady Dollimore, il trouva Caroline seule dans le salon. C'était un tète-à-tète qu’il ne désirait en aucune fagon.
« Lord Vargrave, dit Caroline, froidement, je désirais avoir quelques mots de conversation avec vous; et voyant que vous ne veniez pas ce matin, je vous ai écrit il y a une heure. Avez-vous reçu mon billet?
— Non; je suis sorti depuis six heures; il est neuf heures maintenant.
— Ehl bien, alors, Vargrave, dit Caroline, les lèvres contractées et frémissantes, et le visage très-pâle, je tremble de vous le dire, mais je crains que Doltimore ne soupçonne quelque chose. Il m’a regardée sévèrement ce maljn, et il m’a dit : Vous paraissez malheureuse, madame, ce mariage de lord Vargrave vous afflige l
— Je vous avais prévenue qu'il en serait ainsi; votre égoïsme vous trahira et vous perdra.
— Ne m’adressez pas de reprochas, misérable I dit lady Doltimore avec une grande véhémence ; de votre part du moins j’ai droit à de la pitié, à de l’indulgence, à de l’assistance ; je ne veux pas supporter vos reproches.
— Les reproches que je vous fais sont dans votre intérêt ; je vous reproche les fautes que vous commettez contre vousmême; et je dois vous dire, Caroline, que lorsque j’ai si généreusement étouffé tout sentiment égoïste et que je vous ai aidée à atteindre à une position aussi avantageuse et aussi brillante, il n’est ni juste, ni magnanime de votre ,part, de manifester tant de mécontentement de me voir prendre le seul parti qui puisse me sauver d’une ruine complète. Mais qu’est-ce que Doltimore soupçonne? Quelle raison de défiance peut-il avoir, si ce n’est le peu d’empire que vous savez prendre sur votre physionomie, lorsque c’est la chose la plus
aisée du monde pour une femme, et une grande dame surtout? (En disant ces mots Lumley ricana.)
— Je ne sais. . . il faut que quelqu’un lui ait mis cela dans la tête. A Paris il y a tant de mauvaises langues 1 Mais Vargrave... Lumley... je tremble, je frémis de terreur!... Si jamais Doltimore découvrait. . . .
— Bah 1 bah ! Notre conduite à Paris a été des plus circonspectes, des plus prudentes ; Doltimore est la vanité en personne, et la vanité a un bandeau sur les yeux. Je suis sur le point de quitter Paris, de me marier, de prendre une femme sous votre propre toit. Un peu de prudence, un peu d’empire sur vous-même, un visage souriant lorsque vous nous féliciterez, et ainsi de suite, et tout est sauvé. Bah! ne vous en tourmentez pas. Le Destin s’est donné la peine de couper et de mêler pour vous les cartes ; le jeu dépend de vous ; seulement, pas de faute 1 pardonnez-moi cette métaphore^vous savez que je l’affectionne tout particulièrement; je l’ai usée jusqu’à la corde; mais la vie humaine ressemble tant à une partie de whist! Oü est Eveline?
Dans sa chambre. N’éprouvez-vous point de pitié pour
elle?
— Elle sera fort heureuse lorsqu’eUe sera lady Vargrave; et d’ailleurs je ne serai ni un mari sévère, ni un mari jaloux. Peut-être n’en aurait-elle j)u dire autant du superbe Maltravers. >
En ce moment Eveline entra. Vargrave s’empressa de lui serrer la main, de lui murmurer de tendres compliments, de lui approcher un fauteuil auprès du feu, de lui prodiguer ces petits soins qui sont si charmants quand ce sont les témoignages mêmes de l’amour.
Eveline était plus pâle, plus distraite encore que de coutume. Il n’y avait point d’éclat dans ses yeux, point de vitalité dans sa démarche : elle semblait avoir perdu le sentiment de la crise qui s’approchait . Comme la myrrhe et l’hysope qui plongeaient autrefois, dit-on, les malfaiteurs dans l’oubli de l’arrêt de mort prononcé entre eux, il y a des douleurs qui commencent par vous ren(^ stupides avant leur consommation. ’*
Vargrave se mit à causer légèrement du temps, des nouvelles récentes, du'dernier livre. 'Eveline ne répondait ' que par monosyllabes ; Caroline tenait un écran devant sa figure, et gardait un profond silence. Ainsi, de ces trois personnes deux étaient tristes et sombres, la troisième seule gaie et
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animée ; la pendule placée sur la cheminée sonna dix heures. Les dernières vibrations du dernier coup s’éteignirent; Eveline poussa un profond soupir; encore une heure de plus qui la rapprochait du jour fatal! En cet instant la porte s’ouvrit soudain, et deux messieurs, écartant le domestique qui les précédait, entrèrent dans le salon.
Caroline, qui la première les aperçut, se leva précipitamment en poussant une faible exclamation d’étonnement. Vargrave se tourna vivement, et vit devant lui le sévère visage de Maltravers.
€ Mon enfant I mon Eveline! > s'écria une voix bien connue; et Eveline avait déjà volé dans les bras d’Aubrey.
La vue du pasteur, accompagné de Maltravers, expliqua tout sur-le-champ à Vargrave. Il vit que le masque était arraché de son visage, que sa proie lui était ravie, que son mensonge était dévoilé, que son complot était déjoué, que son crime était démasqué. En vain il s’efforçait de retrouver son assurance; toutes ses ressources de courage et d’habileté semblaient épuisées. Livide, sans voix, presque tremblant, il fléchissait sous les regards de Maltravers.
Eveline, qui ne s’était pas encore aperçue de la présence de son ancien fiancé, fut la première à rompre le silence. Elle releva avec effroi sa tête qu’elle avait penchée sur le sein du bon Aubrey.
< Ma mèrel... elle se porte bien... elle vit?' qu’est-ce qui vous amène ici ?
— Votre mère se porte bien, mon enfant. Je suis venu à son instante prière, pour vous sauver d’un mariage avec cet homme indigne ! >
•Lord Vargrave sourit d’un affreux sourire, mais ne répondit rien.
< Lord Vargrave, dit Maltravers, vous sentirez sans peine que -vous n’avez plus rien à fâirp ici. Retirons-nous; j’ai ' beaucoup de remercîments à vous faire 1
— Je ne bougerai pas 1 s’écria Vargrave avec emportement, et en frappant du pied. Miss Gameron, commensale de lady Doltimore, dont vous ins^ez grossièrement la présence et le domicile, miss Gamercvèst ma fiancée, ma fiancée de son propre consentement. Eveline, chère Eveline l vous m’appartenez encore ; vous 4eule pouvez révoquer votre promesse. Monsieur, je ne sais ce que vous pouvez avoir à dire; je ne sais quel mystère de votre vie sans tache vous avez à dévoiler; mais, à moins que lady Doltimore, que
votre violence épouvante, ne m’ordonne de quitter ces lieux, ce n’est pas moi, c’est vous qui êtes l’intrus ici I Lady Doltijoaore, avec votre permission, j’ordonnerai à vos domestiques de^^conduire monsieur à sa voiture I — Lady Doltimore, pardonnez-moi, dit Maltravers froidement ; je ne me laisserai pas entraîner à vous manquer de respect. Mylord, si là plus abjecte lâcheté ne s’ajoute à vos autres.vjces, vous ne ferez pas de cet appartement le théâtre de notre altercation. Je vous invite, dans ces termes auxquels nul gentilhomme n’a jamais refusé d’obtempérer, je vous invite, dis-je, à vous retirer avec moi. >
Le ton et l’attitude de Maltravers exercèrent une étrange domination sur Vargrave. En vain il s’efforçait d’attiser la colère factice qu’il avait cherché à se donner ; la voix lui ' manqua, et sa tête s’affaissa sur sa poitrine. Nul n’intervenait entre eux; toutes les personnes présentes se groupaient autour d’eux dans un silence atterré. Caroline les regardait alternativement avec étonnement et épouvante, Eveline crqyait rêver, et pourtant ne comprenait bien qu’une seule chose : par quelque mystérieuse intervention de la Providence, elle allait échapper aux conséquences de son imprudent entraînement; elle s’attachait au bras d’Aubrey, les yeux fixés sur Maltravers. Le caractère débonnaire d’Aubrey était subjugué, interdit, par les passions puissantes et orageuses, qui se trouvaient en ce moment en lutte ; son désir naturef de concilier était étouffé par l’horreur que lui inspirait la perfidie de Vargrave, et cependant il était épouvanté par la crainte d’une effusion de sang; car cette crainte se présenta pour la première fois à son esprit.
Il y eut un moment de morne silence, pendant lequel V^rgrave semblait rassembler ses idées, et se préparer à la ligne de conduite qu’il lui paraîtrait préférable de suivre ; g;oudain la porte se rouvrit, et l’on annonça M. Howard.
Dans sa précipitation et son zèle, le jeune secrétaire, s’apercevant à peine de la présence des autres, s’élança vers lord Vargrave.
,« Mylord!.. mille pardons de vous déranger... des affaires Jmportantes!... Je suis si Jieureux de vous rencontrer!
Qu’y a-t-il, monsieur ?
— ^^Ges lettres, mylord. J’ai tant de choses à vous dire ! » En ce moment, toute interruption quelconque, même causée par'un tremblement de terre, ne pouvait que charmer Vargrave. 11 'inclina la tète avec un sourire plein de politesse.
passa le bras dans celui de son secrétaire, et se retira dans l’embrasure de la fenêtre la plus éloignée. Une minute ne s’était pas écoulée avant qu’il se retournât avec un air triomphant et ironique.
< Monsieur Howard, dit-il, allez-vous reposer et revenez me trouver à minuit ce soir ; je serai chez moi à cette heure-là. >
Le secrétaire salua et se retira.
«Maintenant, monsieur, dit Vargrave à Maltravers, je veux bien vous laisser en possession du champ de bataille. Miss Cameron, je crains qu’il ne me soit désormais impossible de conserver les belles espérances que j’avais conçues ; mon cruel destin m’oblige à chercher la fortune dans une alliance matrimoniale. J’ai le regret de vous informer q\ie vous n’êtes plus la grande héritière. Tous vos capitaux étaient placés entre les mains de M. Douce, pour compléter l’acquisition de Liste Court. M. Douce a fait banqueroute ; il s’est sauvé en Amérique. Cette lettre est une dépêche de mon notaire ; la maison Douce a suspendu ses paiements ; peut-être cependant nous est il permis d’espérer encore six pence ‘ par livre. Moi aussi je perds de l’argent ; le dédit que m'a légué mon oncle est englouti. Je ne sais trop si, en qualité de votre tuteur, je ne suis pas responsable de la perle de votre fortune (retirée des fonds publics d’après mes ordres); c’est' probable. Mais comme je n’ai plus maintenant un shilling au monde, je doute que M. Maltravers vous conseille de m’intenter un procès. Monsieur Maltravers, demain, à neuf heures, j’écouterai ce que vous avez à me dire. Je vous sou- ‘haite à tous le bonsoir! »
Il salua, saisit son chapeau, et disparut.
« Eveline, dit Aubrey, avez- vous besoin d’en apprendre davantage? Ne sentez-vous pas déjà que vous êtes dégagée de toute promesse vis-à-vis d’un homme sans cœur et sans honneur ?
— Oui, oui! je suis si heureuse! s’écria Eveline en fondant en larmes. Cette fortune détestée, je n’en regrette pas la perte!... je suis dégagée de tout devoir envers mon bienfaiteur. Je suis libre I >
Le dernier lien qui avait uni la coupable Caroline à Var- ' grave était brisé; une femme pardonne bien des fautes à son amant, mais jamais une bassesse. La position ignominieuse, abjecte, dans laquelle elle avait vu celui qu’elle avait servi