LES ALIÉNÉS DANS L'ARMÉE
Depuis quelques années, les médecins militaires et les aliénistes des divers pays civilisés se préoccupent vivement d'un problème d'hygiène sociale des plus importants : la lutte contre la folie dans l'armée. Je sais bien que le grand public n'admet point qu'il puisse y avoir des aliénés parmi nos soldats et nos officiers. Il s'est même trouvé dernièrement un député qui, parlant des prévenus militaires au cours de la récente discussion de la loi relative aux conseils de guerre, s'est écrié :
— Si ces inculpés étaient fous, ils ne seraient pas soldats?...
Cette exclamation, un peu naïve, me rappelle le propos d'un des généraux russes recevant à Kharbine, pendant la guerre russo-japonaise, la visite d'un aliéniste venu de Kieff pour faire son service militaire :
— Vous êtes aliéniste, monsieur? lui demanda-t-il sur un air d'ironie. Vous vous êtes dérangé bien inutilement ; sachez qu'il n'y a pas de fous dans l'armée russe ! Aussi n'aurez-vous rien à faire ici...
Or, au bout de quelques mois, 2.000 aliénés encombraient le théâtre de la guerre et constituaient une gêne dangereuse pour les opérations militaires de nos alliés... Il fallut expédier de Russie des escouades d'aliénistes pour organiser en pleine Mandchourie, à 8.560 kilomètres de
tout asile spécial, une assistance aux fous. Avec un peu de prévoyance en temps de paix, on aurait pu éviter une aventure aussi lamentable et aussi coûteuse.
Cet exemple formidable tiré de la guerre russo-japonaise doit nous servir de leçon et c'est dès maintenant qu'il importe d'empêcher, par tous les moyens, la pénétration des aliénés dans notre armée.
Le congrès des aliénistes et neurologistes français, réuni en août 1909, à Nantes, s'est justement livré à une étude approfondie de cette question. Le ministre de la Guerre, M. le général Brun, a même délégué officiellement à ce congrès M. Simonin, professeur de médecine légale au Val-de-Gràce, avec la mission d'y prendre une part active, marquant ainsi le grand intérêt qu'il attache au problème inscrit à Tordre du jour du congrès. Les rapporteurs, MM. Granjux et Rayneau, ont nettement établi que les conseils de revision, tels qu'ils sont constitués aujourd'hui, ne savent point arrêter au passage tous les aliénés. Ils nous ont appris, preuves en mains, que sur un effectif total de 582.676 militaires de tout grade, l'armée française en compte 3oo atteints d'aliénation mentale. C'est une proportion de 6 p. 10.000. Les mêmes rapporteurs nous ont révélé que l'Allemagne, plus attentive que nous à la qualité intellectuelle de ses recrues, mieux outillée pour les sélectionner, ne compte que 3 aliénés pour 10.000 militaires, et que chez notre alliée, la Russie, il y avait pendant la guerre de Mande houric, 20 cas de folie sur le même nombre de combattants, ce qui est énorme. En examinant de plus près la répartition de l'aliénation mentale dans notre armée, on constate avec évidence que la pro-