LA PORTÉE SOCIALE DU PROBLÊME DE L ÉDUCATION DES ENFANTS ANORMAUX
Dans tous les pays civilisés, le problème des a enfants anormaux » est à Tordre du jour. Qu'entend-on par « enfants anormaux « ? Combien peut-il y en avoir en France ?
Un fait m'a toujours frappé, depuis que j'observe les « fous et les criminels de demain », ces enfants dont l'intelligence débile ou le sens moral obtus font de petits êtres vraiment à part : c'est l'aveuglement de leurs parents, qui restent de longues années sans pouvoir ou vouloir comprendre qu'ils sont en présence de malades atteints de troubles nerveux ou mentaux. J'ai reçu tout dernièrement la visite d'un père qui m'a raconté l'histoire suivante qui montre jusqu'où peut aller l'ignorance des parents : Son fils unique, âgé actuellement de quinze ans, s'est montré dès son enfance difficile, insupportable, jaloux, méchant pour ses camarades, cruel pour les bêtes. Sa qualité d'enfant unique (privilège bien dangereux, la plupart du temps !) aveuglait les parents sur la véritable signification de ces défauts. Dans leur optimisme, que rien ne justifiait, ils se disaient :
— Ça se passera avec l'âge...
De tem|)s à autre, lorsque les excentricités du petit monstre dépassaient en cruauté toutes les bornes, le père
osait gronder son fils. C'était là le grand, Tunique moyen éducatif. Or, un jour (l'enfant avait alors treize ans), le chien de la maison, « Capi », fut tellement torturé par lui que le père, outré de colère, saisit le tortionnaire par le bras et le sépara violemment de la bête. Sans rien dire, le gamin combina séance tenante tout un plan de vengeance. Profitant d'un moment d'inattention des parents, il s'enferma avec le chien dans sa chambre et, là, l'étrangla tout doucement, sans que sa victime ait pu proférer la moindre plainte... Son forfait épouvantable accompli, il resta de longues heures à contempler le cadavre du malheureux « Capi ». Puis, subrepticement, à la tombée de la nuit, il transporta le corps de la bête dans la rue et le jeta au bord du trottoir. Taciturne et sombre, il se coucha et, dans la nuit même qui suivit son crime, il fut pris d'un délire accompagné d'hallucinations de la vue et de l'ouïe : dressé sur son séant, les yeux hagards, l'enfant sanglottait de terreur. 11 voyait « Capi », tel l'ombre de Banco, rôder autour de son lit ; il entendait les hurlements accusateurs et, aussi, des cris des passants qui, de la rue, l'appelaient :
— Assassin ! Assassin !...
En quelques jours, ce petit garçon devint un vrai fou, un halluciné de la vue et de l'ouïe, un persécuté, qu'il a fallu enfermer dans un asile d'aliénés, où il est encore aujourd'hui. Son corps est vivant, mais son esprit se meurt. D'après les médecins qui s'occupent de lui, il tourne à l'idiotie...
Et son père, inconsolable, a terminé son navrant récit par ces mots :
— ^'oilà deu.v ans que mon pauvre Claude est malade. Ah! si nous avions pu savoir que ces bizarreries d'enfant étaient autant de signes révélateurs d'une folie pareille...
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Nous aurions avisé. . . Pourquoi n'avertit-on pas les parents ? Pourquoi ?...
Vous me direz que cet exemple est heureusement une rareté. Soit. Mais que d'autres anomalies infantiles, moins dramatiques dans leurs manifestations, que les parents ignorent, dont ils ne s'occupent pas, et qu'ils laissent s'aggraver et se transformer plus tard en vraies calamités !
Avant de porter remède à ce mal social, il faut en connaître l'étendue. C'est ce que je me suis appliqué à rechercher dans une étude rapportée tout au long plus haut fondée sur des documents officiels de deux ministères : de l'Intérieur et de l'Instruction publique. 11 ressort de mes investigations qu'il existe actuellement en France 31.791 enfants au-dessous de treize ans présentant de grandes anomalies intellectuelles, morales et physiques de toute sorte qui les rendent incapables de profiter des dispositions de l'article 4 de la loi du 28 mars 1872 relatif à l'instruction obligatoire. A ce nombre, il faut ajouter les 4.453 enfants anormaux hospitalisés, à l'heure actuelle, dans les établissements d'aliénés, ce qui donne un total de 36.000 sujets anormaux. Ce n'est pas tout, hélas 1... La commission du ministère de l'Instruction publique n'a pu aboutir à une statistique exacte et complète : pour beaucoup d'enfants anormaux, les parents s'abstiennent de toute déclaration et les gardent près d'eux, à l'insu de l'administration communale ou préfectorale ; parfois, des communes, et même de grandes villes, se refusent à fournir des renseignements qui seraient de nature à les exposera des obligations d'assistance qu'elles ne tiennent nullement à remplir ; il y a encore des enfants, entre treize et di.x-huit ans, dont la
statistique ministérielle ne s'est pas occupée : les jeunes pensionnaires des maisons de santé privées, etc..
En fixant donc à quarante mille le minimum certain, je sais que je suis infiniment au-dessous de la vérité... Mais ce dont je suis plus sûr encore, c'est que les fous et les criminels de demain se recruteront parmi ces quarante mille anormaux. Et je conclus par cette idée, qui s'impose actuellement à tous les gouvernements : si la société ne s'occupe pas de ses enfants anormaux, pour essayer de les redresser pendant qu'ils sont encore éducables, ils se tourneront contre la société et tomberont à sa charge entièrement et définitivement...
L'exemple que j'ai cité a pour but d'établir que certaines anomalies — telles que la cruauté envers les animaux — passent à tort, pour des défauts passagers du caractère et mériteraient d'attirer toute l'attention des parents.
Mais les variétés mentales pathologiques observées chez les enfants sont nombreuses ; les travaux des anciens aliénistes : Esquirol, Morel, et des aliénistes modernes, tels que Magnan, Kraepelin, Maudsley, Lombroso, pour ne citer que les. chefs d'écoles, ont porté la lumière dans cette question. Elle reste cependant chez nous à l'état théorique, et les 40.000 enfants anormaux de France attendent qu'on fasse pour eux autre chose que d'étudier scientifiquement leurs maux et de mesurer à un millimètre près le degré de leur infériorité cérébrale.
Quarante mille! que ce chiffre ne blesse pas notre amourpropre de Français. Cela fait un enfant anormal sur 900 habitants, alors que l'Allemagne en compte, d'après Shuttlc- \\orlh, un sur 450. La proportion est du simple au double.
Que fait-on actuellement chez nous pour ces futurs alié-
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nés, criminels, mendiants ou vagabonds ? En général, et surtout quand il ne s'agit pas d'enfants complètement idiots, leurs parents ou leurs tuteurs les gardent près d'eux pendant de longues années sans pouvoir leur être vraiment utiles. Puis, lorsque ces enfants se montrent par trop gênants ou dangereux pour leur entourage, ils s'en séparent en provoquant leur internement dans un asile public d'aliénés, soit dans quelque établissement privé. Très souvent, d'ailleurs, l'administration préfectorale est obligée, comme dans la Seine, par exemple, de retarder, faute de place, l'internement demandé. C'est en vertu de cette manière de procéder que sont séquestrés à l'heure actuelle, 4.4o3 enfants et adolescents, tous atteints de maladies nerveuses et mentales fort avancées dans leur évolution, et, par conséquent, déjà très graves au moment de l'internement. Ces maladies sont le plus souvent : l'épilepsie, l'imbécillité compliquée parfois de cécité ou de surdimuiité, l'idiotie, les folies diverses, la démence acquise. Un pareil mode de recrutement, trop tardif et trop restreint, ne peut donner que des résultats déplorables. Effectivement, d'après les rapports des médecins et des directeurs chargés de s'occuper de ces jeunes malades, 3.067 doivent être considérés comme absolument incurables, et les autres (soit 1.386) ne sont susceptibles que d'une amélioration plus ou moins insigniflante ; aucun ne pourrait sortir de l'asile et gagner sa vie au dehors par un travail quelconque. Tout fait donc prévoir que ces 4.453 enfants et adolescents anormaux actuellement internés dans nos asiles sont entièrement et définitivement à la charge de la société. Voilà ce qu'on obtient, ou plutôt ce qu'on n'obtient pas, aujourd'hui, pour les anormaux dont on s'occupe.
Pendant ce temps-là, les trente-six mille autres, bien moins atteints, ne reçoivent aucune instruction, aucune
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éducation appropriées à leur état nerveux et mental. C'est en faveur de ces enfants, encore transformables, améliorables ou guérissables, qu'une commission du ministère de l'Instruction publique a élaboré la loi citée plus haut (v. p. 221) ayant pour but la création pour eux d'établissements^nou veaux d'instruction et d'éducation.
La réforme de l'assistance des enfants anormaux en France s'impose donc désormais comme une nécessité sociale de premier ordre. Pour aboutir à une organisation pratique, il n'y a d'ailleurs qu'à s'inspirer des données connues. L'expérience clinique de tous les pays civilisés a démontré que les enfants anormaux peuvent être divisés, au point de vue du rendement économique futur, en deux grands groupes : 1° ceux qu'on peut éduquer et rendre utiles, et 2" ceux qui ne sont susceptibles d'aucune amélioration sérieuse et qui sont une charge définitive pour la collectivité. Pour ces derniers de simples asiles de garde, établis à la campagne, suffisent largement, et il est tout à fait superflu d'y installer des écoles pour y fabriquer des idiots savants ; on réaliserait de ce chef une importante économie. Mais en revanche, pour les anormaux perfectibles et utilisables, il faudra s'ingénier à créer des établissements nouveaux bien outillés, sans lésiner sur la dépense. Une école de ce genre de plus, c'est, dans l'avenir, un asile d'aliénés ou une prison de moins !
Il y aura donc grand avantage à fonder en France des établissements modèles gratuits pour enfants anormaux curables appartenant à des familles indigentes. Ce serait une excellente œuvre de prévo} ancc sociale 1