L ÉDUCATION ANTIAIXOOLIOUE DES PARENTS
Ah ! ces braves parents ! Tous souhaitent très sincèrement le bien moral de leurs enfants, et pourtant si peu d'entre eux possèdent les notions les plus élémentaires pour aider Técole dans son œuvre antialcoolique ! La plupart des paysans, presque tous bouilleurs de cru, la plupart des ouvriers ignorent encore totalement l'action lente, insidieuse, souterraine, pour ainsi dire, de l'alcoolisme chronique. Pour eux, le mal, c'est l'ivrognerie crapuleuse, scandaleuse ou meurtrière. Mais boire tous les jours de l'alcool d'une façon régulière, sans que la tète vous tourne, sans que la langue fourche et sans que les jambes vous refusent le service, ça n'offre, croient-ils, aucun danger. Aussi, quand l'enfant, rentré de l'école, raconte qu'on peut devenir « alcoolique » même en buvant des liqueurs d'une façon modérée, le papa ignorant ricane et tourne en ridicule les paroles du maître.
J'ai même eu, un jour, une conversation avec un excellent ouvrier, père de famille, qui essayait de me prouver par sa propre expérience l'utilité de la consommation modérée des liqueurs fortes ;
— QHjjnd j'en bois l'été, ça me rafraîchit, et quand j'en prends en hiver, ça me réchauffe.
Et là- dessus, pour me convaincre tout à fait, il m'a entonné, sur un air un peu gouailleur, les fameux vers de
Richepin :
Faut ben du charbon,
Nom de nom !
Pour chauffer la machine !
Au va-nu-pieds qui chine,
Sacrebleu !
Il faut son petit coup de bleu...
Il me disait tout cela il y a quelques années.
Or, le hasard, qui est souvent un singulier metteur en scène, m'a mis en présence de cet homme à une de mes visites dans les hôpitaux. Il y a quelques mois, le malheureux a attrappé chaud et froid ; il s'est mis tout à coup à tousser, à cracher le sang ; on l'a porté à l'hôpital, où les médecins l'ont déclaré atteint de tuberculose pulmonaire aiguë. Sa pauvre femme, qui se trouvait à son chevet, n'en revenait pas : « Un rude gaillard comme lui, un vrai hercule », etc., etc.
Je me suis approché et la première parole qu'il m'a dite, d'une voix cassée, a été :
— Ah ! mon cher docteur, j'en ai entendu ici sur mon compte depuis que j'y suis entré?... Tous ces carabins, les grands comme les petits, disent que mon mal de poitrine vient de l'alcoolisme et que si mon gosse a des convulsions, cela proviendrait de la même cause... Sont-ils mal polis, tout de même !
Et, par devers moi, je me suis dit :
— Pauvre ignorant, tu mourras sans avoir appris que l'alcoolisme et la tuberculose sont deux fléaux étroitement liés pour le buveur et pour ses descendants.
Puis je l'ai consolé de mon mieux, en lui souhaitant bon courage, et à sa femme aussi... •
Décidément, bien des parents ont autant besoin d'aller à l'école que leurs enfants...
LA PROPHYLAXIE DE LA FOLIE PAR L'ÉDUCATION ANTIALCOOLIQUE DE LA JEUNESSE
Ceux qui ont lutté pour le triomphe d'une cause qu'ils estimaient bonne et utile connaissent toute l'amertume des conseils décourageants... Mais je ne crois pas qu'on puisse en entendre plus qu'en ont entendu les premiers champions de la lutte antialcoolique. L' « à quoi bon » — si commode pour l'égoïsme humain — prenait, il y a dix ou douze ans encore, les allures les plus facilement spirituelles et les plus aimablement françaises... Nous l'a-t-on assez répété, ce fameux proverbe — si plein de sens, hélas ! — « Qui a bu boira » !
Et nous, les premiers soldats de la tempérance, nous faisions souvent piteuse figure devant les sarcasmes et les ironies, car, au fond de nous-mêmes, nous savions bien que l'objection, à la prendre dans son sens le plus général, était fort juste : « Qui a bu boira »...
Alors, nous nous sommes tournés vers ceux qui, n'ayant pas bu encore, pouvaient ne pas se mettre à boire, s'ils comprenaient l'importance de la bonne habitude à prendre.
Nous leur avons dit : « Si vous tenez à la santé de votre corps, ne buvez pas d'alcool, car voilà ce que l'alcool fait de l'estomac, du foie, des poumons, du cerveau de l'homme. (Et nous montrions des photographies d'organes d'alcoohques qu'aujourd'hui tout le monde connaît.) »
ROfBIXOVITCH. 17
Nous leur avons dit : « Si vous tenez à votre raison, à votre honneur, ne buvez pas crolcool, car les asiles et les prisons sont peuplés d'ivrognes. Si vous aimez la patrie, si vous voulez fonder une famille, ne buvez pas d'alcool, car les enfants d'alcooliques sont un fardeau pour l'Etat, un fléau pour ceux qui les entourent.
« Nous ne vous disons pas de boire de l'eau ; le vin de France, pris sans excès, est une excellente chose. Mais craignez l'eau-de-vie, les soi-disant apéritifs, l'abominable absinthe... Qui a bu boira, ne buvez jamais de ces drogues. >^
Et les enfants des écoles (écoles primaires, écoles supérieures), encouragés, endoctrinés par leurs maîtres et maîtresses, qui, dans la lutte contre l'alcoolisme, ont été tout simplement admirables, les enfants des écoles ont cru en la parole tempérante que nous leur aj)portions et que les hommes avaient repoussée. . .
-Xos petits auditeurs de la première heure ont maintenant vingt ans, vingt-cinq ans. Beaucoup, parmi eux, sont des hommes sobres : beaucoup d'autres s'élèvent et grandissent en ce moment dans de saines idées et de bonnes habitudes. 11 est réconfortant d'y penser.
La méthode à suivre est donc bien l'instruction de l'enfance et de la jeunesse. C'est d'ailleurs le système que préconisa par son cxemjjle le fameux Magnus Huss, qui, dès iSo'2, prêcha, en Suède et en Xorvège, la proscription de l'alcool de grains. Chaque pays a son poison national, représenté par une ou jjlusieurs boissons qui engendrent de préférence l'alcoolisme ciiez la plupart de ses habitants...
l'éducation antialcoolique de la jeunesse 259
Ainsi, en Angleterre sévit le « gin », en Russie la « vodka », en Belgique V «ardent esprit » du genièvre... Quant à la France, elle s'empoisonne avec les eaux-devio de toutes les marques, les apéritifs de toutes les couleurs, les absinthes de toute composition... Aussi, est-ce elle qui détient le triste record de la consommation alcoolique par tête d'habitant... Mais, pour lutter avec des chances de succès contre l'alcoohsme d'un pays, il ne s'agit pas de proférer des anathèmes contre toutes les boissons alcooliques en général ; il faut, avant tout, s'inspirer des conditions d'intoxication locale et ne frapper d'ostracisme que les vrais coupables. Ainsi, la Belgique aurait agi sagement en proscrivant tout d'abord le genièvre, qui est son grand poison national... Au lieu de cela, elle a proscrit l'absinthe, qu'on boit peu chez elle... C'est insuffisant; tandis que, si la France arrivait à proscrire de son territoire ce pourvoyeur attitré de la tuberculose, de l'épilepsie, de la folie et du crime, elle pourrait se vanter d'avoir donné un rude coup à l'alcoolisme. Le but à viser dans notre pays consiste à le débarrasser de tous les tordboyaux lancés dans la consommation par l'immense armée dos bouilleurs de cru, de toutes les liqueurs fallacieuses qui n'ont d'apéritif que le nom, et dont le moindre méfait est de détériorer les glandes gastriques et de ti'oubler les digestions les plus actives. Quand on mettra le peuple dans l'impossibilité matérielle d'absorber des poisons nettement classés comme tels, quand il ne pourra pas en boire, parce quil nij en aura point, alors seulement la plaie sociale de l'alcoolisme français pourra se cicatriser... Et j'ai la conviction que ce résultat heureux sera obtenu même si l'on continue à boire, comme dans le bon vieux temps, du vin naturel, du vrai cidre et de la bière non falsifiée... Quelques rêveurs en antialcoolisme international
et universel songent à mettre à l'eau un peuple qui possède une superficie de vignobles d'environ un million sept cent mille hectares, qui font vivre cinq à six millions de viticulteurs et de commerçants... Cela, c'est de la chimère !
Il ne s'agit pas, mais pas du tout, de mettre la France à l'eau, et qui veut trop prouver ne prouve rien... Avant l'introduction dans la consommation générale des alcools de toute sorte, on buvait du vin en France, depuis des siècles, et on ne connaissait pas l'alcoolisme chronique... Cette longue expérience a démontré que le vin non falsifié, à dose raisonnable, est une boisson inofîensive, agréable ; et parfois très utile en thérapeutique. Dame! il ne faut pas » en abuser... mais tout le monde sait, aujourd'hui qu'on se fait du mal en abusant du lait, et môme de l'eau...
Tous nos efforts doivent tendre à la suppression des liqueurs fortes, quel que soit leur nom ou leur composition. Pourquoi? Parce que, en France, ce sont elles qui, par leur action stupéfiante ou convulsivante, ont créé et entretiennent l'alcoolisme chronique. Ce sont elles qui, en volant l'oxygène du sang et en coagulant son albumine, exercent, rapidement ou lentement, une action destructive sur tous les organes, et surtout sur cette admirable machine, le cerveau, le laboratoire de la pensée, du sentiment et de la volonté... Car, ce qui fait que l'alcoolisme, par les eaux-de-vie, les apéritifs, l'absinthe, est vraiment un mal terrible, c'est qu'il enlève à l'homme, tantôt brusquement et brutalement, tantôt lentement et sournoisement, tout ce qui le caractérise en tant qu'être moral et intellectuel, tout ce qui le différencie de la brute. Si vous voulez avoir une idée concrète du renoncement volontaire d'un homme à sa i)ropre raison, regardez les faces lugubres de ces innombrables alcooliques chroniques qui peuplent