‹ Aliénés et anormauxChapitre 34 sur 39 · L ÉDUCATION ANTIALCOOLIQUE DE LA JEUNESSE · texte numérisé non relu

L ÉDUCATION ANTIALCOOLIQUE DE LA JEUNESSE

nos asiles d'aliénés, nos prisons et nos dépôts de mendicité ! C'est une leçon de la vie qui en dit plus long que tous les discours...

On parle des grands fléaux, comme la tuberculose, l'avarie, qui déciment la France, qui déterminent sa dégénérescence... Mais le plus grand de tous, celui qui leur livre la clef de la maison et qui leur permet d'y tout saccager, comme des kouliganes au cours d'un pogrome, c'est incontestablement l'alcoolisme. 11 n'y a pas, il ne peut pas y avoir de question plus importante que celle de la lutte contre cette cause de tous les fléaux.

Or, qui peut en débarrasser le pays? Je n'hésite pas à affirmer que ce sont les jeunes gens de France, ceux qu'on instruit si bien des dangers de l'alcoolisme, ceux qui sont plus sobres que ne l'étaient les jeunes hommes de ma génération, ceux qui formeront et réformeront, je l'espère, l'opinion publique de demain.

Déjà, il n'est plus ridicule d'être tempérant ; bientôt, et grâce à eux, on s'en fera un honneur.

Ce seront eux qui feront voter, par le Parlement, la proscription de l'absinthe. < C'est à eux qu'appartiendra le devoir d'obtenir la suppression définitive et intégrale du privilège dangereux des bouilleurs de cru, la limitation du nombre des cabarets et leur transformation hygiénique...

Qu'ils se fortifient donc dans les saines convictions et qu'ils se préparent, par leur exemple, parleur propagande, à remplir la tâche qui leur est échue de guérir leur pays de la plaie sociale qui le ronge et d'assurer ainsi la régénérescence de leur race !

Malgré des assauts nombreux et ardents, la vieille loi sur le régime des aliénés promulguée en France le 30 juin 1838 par Louis-Philippe tient toujours debout. Tiendra-t-elle encore longtemps ? Les coups qu'elle a reçus à la Chambre des députés ont été assez violents pour qu'il soit permis d'envisager la possibilité de sa prochaine disparition et de son remplacement par une loi nouvelle. D'autre part, la Commission du Sénat, chargée d'examiner le projet voté par la Chambre, poursuit activement ses travaux sous la présidence de M. Rolland. Le moment est donc venu de comparer la loi qui s'en va à la loi qui arrive.

La loi dont l'opinion publique ne veut plus a été en son temps jugée idéale. Avant elle, les aliénés dépendaient de tout le monde sans que personne se crût obhgé à un devoir quelconque vis-à-vis d'eux. Leur sort était réglé par le caprice du premier venu ; ils étaient vraiment victimes de l'arbitraire. Sans remonter bien loin, on constate que la situation des aliénés en France au commencement du xix' siècle était déplorable à tous les points de vue : législatif, humanitaire, médical. Vers 1817, on considérait le préfet du Xord comme bien hardi, presque comme révolutionnaire : ne s'était-il pas imaginé, ce fonctionnaire épris

du respect de la liberté individuelle, de prendre un arrêté pour que l'asile d'aliénés d'Armenlières ne reçût aucun pensionnaire « sans jugement d'interdiction préalable et sans un arrêté préfectoral d'admission »? C'était un exemple qui étonnait tout le monde. 11 indique aussi que, partout ailleurs, on entrait dans un hospice de fous sans la moindre formalité. La seule mesure générale qui s'appliquait « théoriquement » à tous les établissements pour insensés consistait en une visite trimestrielle des préfets, sous-préfets ou des maires, visite qui devait être suivie de Tenvoi au ministère de tableaux statistiques concernant ces maisons. Comme bien on pense, cette mesure n'était qu'une formalité paperassière qui n'intéressait personne et qui laissait tout dans le statu quo le plus coupable. On était, à part quelques rares spécialistes de Paris, préoccupé exclusivement de garantir la sûreté publique contre les méfaits de certaines personnes supposées atteintes d'aliénation mentale ! Leur bien-être, leur guérison possible, n'entraient encore nullement en ligne de compte. Un asile de fous n'était et ne devait pas être autre chose qu'un lieu de contrainte et de séquestration. Séparé du reste du monde, il ressemblait réellement à un tombeau où des êtres vivants étaient entassés sans que jamais un témoin désintéressé pût y pénétrer pour raconter toutes les ignominies qui s'y passaient, toutes les souffrances qui y étaient endurées. L'ne sorte de conspiration du silence empêchait les préfets et les maires de dire toutes les vérités cruelles que les malades leui' hurlaient à chacune de leurs visites trimestrielles. « (]e sont des fous, » se disaient-ils, et leur «pitié «d'administrateurs n'en était pas autrement émue. Les appels désespérés des pensionnaires les laissaient aussi parfaitement indifférents, et ils s'en allaient la conscience tranquille. « Du moment qu'ils sont enfermés, pensaient-

ils, c'est qu'ils sont fous. Quant à leurs plaintes, elles n'ont aucune valeur, car tous les fous se plaignent de leur captivité... » Et ces maîtres de la Sûreté publique partaient satisfaits, sans se demander si les tenanciers de ces établissements et leurs gardiens n'étaient pas plus ou moins intéresses dans la r-éclusion de tel ou tel de leurs administrés... Le mot d'ordre de beaucoup d'administrateurs : « surtout, pas d'histoires » les mettait à l'abri du doute et des questions du genre de celles-ci : « Cet hospice pour insensés ne contient-il que des fous ? Parmi ces captifs, n'y en a-t-il pas qui soient là pour permettre à ceux qui les ont internés de satisfaire avec plus d'aise leurs désirs, leurs passions, ou même leurs tendances criminelles ? Et si tous ces malheureux ne sont que dos malades, reçoivent-ils des soins convenables?... N'y en a-t-il pas parmi eux qui sont traités plus mal que des animaux, qui sont laissés dans l'abjecte pourriture jusqu'à ce qu'ils meurent enlevés par quelque infection généralisée ?... » Jamais, dis-je, ces fonctionnaires ne se posaient de pareilles questions et ils continuaient à adresser très régulièrement leurs rapports fastidieux et inutiles à leurs chefs hiérarchiques...

Or, les séquestrations arbitraires et illégales étaient extrêmement faciles et fréquentes à cette époque, et cela malgré l'article constitutionnel qui défendait de mettre qui que ce soit « en chartre privée ». Rien n\Hait plus commode que de confisquer aux gêneurs de leur famille leur liberté et leur fortune. Les témoignages de celte situation existent nombreux et authentiques. Je ne citerai que celui du professeur Foderé qui enseignait vers 1817 la médecine légale et la police médicale à la Faculté de médecine de Strasbourg*. Chargé en 1813, par l'autorité, de visiter

d. F. E. Foderé, Traité du délire, Paris, 1817.

l'hôpital des fous de la ville méridionale de D..., il y fit la découverte de plusieurs « détentions illégales... ». Il y trouva notamment un fermier dont le voisin convoitait la propriété et qui avait toujours joui de son bon sens. Ce pensionnaire avait été enfermé un jour où, échauffé par le soleil et les travaux de la moisson, il avait bu plus que de raison et avait divagué, sans doute comme un bon ivrogne. Depuis des mois, la séquestration durait. Foderé obtint des magistrats que la liberté fut rendue à ce paysan. Un autre pensionnaire, injustement interné, était un jeune soldat manchot, arrivé des montagnes du Dauphiné. Peu habitué aux vins du Midi, il leur avait fait, paraît-il, trop d'honneur en débarquant à D... Sa qualité de manchot ne disant rien qui vaille à l'administration militaire, celle-ci profita de son état d'ivresse pour le faire déclarer fou. Il fut reçu en cette qualité à l'asile d'aliénés, où, heureusement pour lui, il put faire entendre ses plaintes à Foderé... Misen liberté, il donna ultérieurement toutes les preuves de sa parfaite lucidité.

Trois autres soldats étaient à l'asile de D... depuis cinq à six ans. Foderé trouva Tun couché sur un peu de paille. Il était vieux, infirme et couvert de vermine. L'inspecteur médical le fit nettoyer et nourrir. Puis il lui fit prendre, pendant plusieurs jours consécutifs, « du quinquina dans du vin ».

Et Foderé ajoute :

« Cet homme, après cela, était très sensé, et les servants m'assurèrent qu'il n'avait jamais divagué. »

Quelques jours plus tard, Foderé découvrit à l'asile, comme par hasard, deux autres militaires qui étaient couchés par terre sur un peu de paille, dans un cachot obscur, infect et très humide. Ils étaient presque nus. L'un d'eux était aveugle. Ils expHquèrent qu'on les avait placés là

parce que l'administration militaire ne savait qu'en faire. D'après les renseignements recueillis, ces malheureux n'avaient pas donné, depuis leur séquestration, le moindre signe de folie '...

Légalement, il existait des règles permettant d'obtenir Tinterdiction et l'internement d'un aliéné. 11 fallait s'adresser aux tribunaux pour réaliser la première de ces mesures; mais aucune loi n'avait réglementé la seconde. Il arrivait alors tous les jours qu'on amenait des gens dans les maisons d'aliénés sans que les tribunaux aient eu à se prononcer. On y voyait des sujets dont l'internement datait de plusieurs années et dont l'interdiction n'était pas encore obtenue. Ils étaient ainsi, pendant un temps plus ou moins Ions:, dans cette situation incroyable, mais vraie : aux yeux de la loi, ils jouissaient encore de tous leurs droits, alors qu'en fait, ils en étaient déjà entièrement privés. Cela faisait admirablement le jeu de tous ceux qui croyaient avoir droit à la succession du séquestré. Tant que l'interdiction n'était pas prononcée par les tribunaux, tant qu'il n'}'" avait pas de tuteur légal responsable de la gestion de la fortune de l'interné, ceuxqui l'avaient enfermé pouvaient se livrer à la spoliation des biens du malheureux avec la plus parfaite impunité. Sur ce point, comme nous le verrons, la loi de 18-38 offre, elle aussi, des lacunes très regrettables. On comprend môme pourquoi l'interdiction tardait parfois à être prononcée : plus elle était éloignée, plus les spoliateurs pouvaient se livrer au gaspillage, à la déprédation des biens de leur victime.

La fortune des aliénés, ou supposés tels, n'était pas plus respectée que leur liberté. Quant au traitement des malades, il était avant 1838 d'une barbarie sans nom, excepté

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