LES DÉTRAQUÉS NUISIBLES
Je voudrais parler de ces malfaiteurs anormaux qui ne sont ni assez délirants pour qu'on les classe parmi les « fous », ni assez raisonnables pour qu'il soit possible de les ranger parmi les personnes qu'on a coutume de déclarer pleinement responsables. Ces êtres bizarres au point de vue mental sont désignés dans le public sous des noms variés et topiques : « têtes brûlées », « braques », « timbrés », « détraqués », etc.. Quel que soit le nom qu'on leur donne, un fait est certain : leurs actes extravagants ou nuisibles se multiplient, depuis plusieurs années, d'une façon inquiétante ; et cela indique manifestement que la société est insuffisamment armée contre eux.
D'abord, fléaux de leurs familles, puis délinquants récidivistes, enfin, pensionnaires intermittents des asiles d'aliénés et des prisons, — voilà comment on peut résumer leur triste carrière. Et il est vrai de dire qu'ils passent tous les jours que Dieu fasse à donner du fil à retordre à leurs malheureux parents, aux magistrats, aux aliénistes, qui se demandent, et souvent avec anxiété, comment il faut « traiter » ces détraqués pour protéger leurs victimes et, s'il est possible, pour les redresser moralement euxmêmes.
Un exemple fera mieux saisir l'importance de ce problème social.
i28 ALIÉiNÉS ET ANORMAUX
J'ai connu un « fils de famille », mort maintenant, dont la vie a été riche en aberrations morales de toute sorte. 11 avait d'ailleurs le physique de l'emploi. On dit que la nature revêt souvent le « vice » de beaux dehors. Ce n'était pas son cas. Sous un front étroit et fuyant, il avait un grand nez rouge et dévié, une mâchoire inférieure toute petite et comme efïacée ; de plus, il avait ce regard incertain et louche qui est celui de tant de dégénérés.
Dès sa première enfance, il se rendit célèbre dans sa famille par sa malpropreté persistante et sa gloutonnerie. 11 mangeait ce qui lui plaisait jusqu'à ce que vînt le vomissement. Sans être ininteUigenl, il se distinguait au milieu d'autres enfants par son manque d'attention, son instabilité agitée, son inaptitude à obéir... C'est par des niches d'une cruauté singulière qu'il révéla de bonne heure ses mauvaises tendances : à huit ans, il lira sournoisement par la robe une domestique qui cirait la partie supérieure d'un escalier très raide ; la malheureuse femme tomba, gravement blessée, pendant que le petit riait aux éclats... Quelques années plus tard, il attira sa petite sœur dans une chambre écartée, s'enferma avec elle, à clef, et la menaçant avec un couteau de cuisine, lui dit :
— Si tu ne me donnes pas l'argent de ta tirelire, je te tue!...
La pauvre enfant s'exécuta sur-le-champ ; si elle ne l'eût fait, elle eût sans doute subi le sort de cette fillette de Draguignan que son frère, âgé de douze ans, tua un jour, parce qu'elle lui avait pris un morceau de pain...
Les parents de notre détraqué le placèrent dans un internat, mais à peine entré il mit le feu sous le lit d'un camarade.
LES DETRAUUES NUISIBLES
A seize ans, il vola plusieurs billets de mille francs dans la caisse de son père el partit faire la « bombe » avec une femme mariée.
On rengage dans Farmée à dix-huit ans, mais trois mois après il est envoyé dans une compagnie de discipline pour avoir jeté une pierre à la tête d'un officier. Rentré dans la vie civile, il recommence une nouvelle série de méfaits : abus de confiance, fausses signatures, toujours aux dépens des siens. Enfin, un jour (il avait alors vingt-trois ans), après une « noce à tout casser », il eut un accès de délire alcoolique et fut interné dans une maison de santé. Après
six semaines de repos, il l'^'g- 31- — Dégénéré déséquilibré, , , , porteur de tatouages. (In Traité
reclama sa liberté et finit de m. a. Marie.) par Tobtenir... pas pour
longtemps, toutefois, car il fut bientôt arrêté pour un vol de bicyclette, très habilement exécuté... Cette fois, il fit de la prison — au tarif réduit — car sa responsabilité fut déclarée limitée. A partir de ce moment, Temprisonnement et Tinternement se succèdent à peu près régulièrement pour lui : tantôt, il se déshabille tout nu en pleine rue ; tantôt il commet une filouterie bien combinée ; tantôt, monté sur une table, il harangue la foule sous des habits de prêtre. Enfin, à quarante-neuf ans, il comptait quarante condamnations, autant de séquestrations... et quelques mois de mariage, car il avait trouvé une femme, vieux débris de la galanterie, qu'il aurait certainement
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fait périr sous les coups, si la propre fin de notre détraqué ne l'eût délivrée à temps.
Un jour, il m'a dit, en manière de confession : — Moi, je n'ai jamais compris ce qu'on appelle la morale... Il me plaît de faire ceci ou cela, je le fais, sans chercher plus loin... Je crois que c'est La Fontaine qui a dit : « En toute chose, il faut considérer la fin. » Moi, je dis : En toute chose, il faut considérer la faim, la soif et la J rigolade. Il n'y a que ça... ^
C'est ce qu'il a fait, d'ailleurs, jusqu'à sa mort survenue dans un accès formidable de deliriimi tremens consécutif à une « rigolade » exceptionnelle...
La vie de tous les détraqués nuisibles est pareille à celle de ce « fils de famille» : seules, la nature, l'intensité de leurs méfaits varient ; leur mentalité est identique.
Sous les dehors d'une lucidité apparente et trompeuse, il y a chez eux une conscience superficielle sans consistance et surtout une volonté de cire qui n'arrive pas à dominer les désirs et les bas instincts. Quand ces derniers les talonnent, comme les « limiers féroces et cruels » dont parle Shakespeare dans le Soir des Rois, il ne savent leur j opposer aucune résistance et se laissent aller, comme ils * disent souvent, « sans y penser, sans réfléchir »... Quelques-uns déclarent savoir ce qui est bien, ce qui est mal. Mais ils ne le savent qu'en théorie. Placés en face du désir fâcheux qui les sollicite, leur conscience est trop faible -pour les arrêter, tandis que leurs appétits instinctifs sont, au contraire, voraces et insatiables. C'est ce manque d'équilibre entre le pouvoir d'arrêt de leur vague conscience et la poussée exorbitante de leurs penchants de