DEUXIÈME PARTIE
Vie de William Tuke.
Celui qui visite, de nos jours, les établissements consaerés, en Angleterre, au traitement des maladies mentales, peut difficilement imaginer quelle était, vers la fin du XVIIIe siècle, la situation des aliénés. On ne les accusait plus de sorcellerie, mais la société continuait à les regarder comme des êtres souvent dangereux et toujours inutiles. Les malades paisibles étaient tolérés, et pouvaient même errer en liberté, traînant leur misère de village en village. Quant aux agités, ils restaient enfermés, chargés de fers, dans d'infectes cabanons. Trop souvent les workhouses, les geôles même devenaient l'unique refuge de ces malheureux. « Il y a des prisons, dit John Howard, où l'on renferme les idiots et les insensés, parce qu'on ne sait où les confiner ailleurs, loin de la société qu'ils attristent et qu'ils troublent. Ils servent à l'amusement cruel des prisonniers et des spectateurs oisifs, dans les occasions qui rassemblent beaucoup de gens. Souvent ils inquiètent, ils effraient ceux qui sont renfermés avec eux. On n'en prend aucun soin, et cependant il est probable que ces soins pourraient en guérir quelquesuns, et les rendre utiles à la société » (i).
En 1770, à l'hôpital de Bethléem, on exhibait encore les alié-
(I) Et'U des prisons, des hôpitaux et fies 7naiso?ts de force, par John Howahd. Traduction française. Paris. 1788. 2 vol. in 8°, t. F, p. 19.
nés, mais le prix d'entrée, primitivement fixé à deux pence, avait été abaissé à un penny. Gomment d'ailleurs s'étonner de la dureté, de l'indifférence des gardiens, gens frustes et grossiers, lorsqu'on voit un médecin aussi éclairé que Cullen conseiller de frapper les maniaques, pour leur inspirer une crainte salutaire (i). Une réforme s'imposait. Il vint un homme pour l'accomplir, et ce ne fut pas un médecin.
William Tuke était né le *.>/j mars 1732, dans la cité d'York que sa famille habitait depuis plusieurs générations. Son grandpère, qui avait adopté les doctrines de la Société des Amis, fut jeté, en 1660, dans la prison d'Old Ouse Bridge, et dépouillé de ses biens ; il souffrit pour sa foi sans se plaindre, et légua à ses descendants l'exemple d'une conviction ferme, la haine des abus, le respect des libertés d'autrui. Tous gardèrent pieusement le souvenir de son infortune, et surent pratiquer ses vertus.
Dans son enfance, William Tuke faillit perdre la vie en tom~ bant d'un arbre sur lequel il était grimpé pour s'emparer d'un nid. Il dut subir l'opération du trépan. Mais cet accident n'eut pas de suites fâcheuses ; le jeune William put continuer ses études. Virgile fut toujours son auteur de prédilection, et il se plaisait encore à réciter, aux jours de sa verte vieillesse, des passages des Géorgiques.
Il n'avait que 16 ans quand son père mourut, laissant sans direction une maison de commerce florissante. Il résolut de le remplacer, et se mettant à l'œuvre, apporta à la vente du thé et du café la même ardeur qu'il avait vouée à l'étude des auteurs classiques. Dès lors, la plus grande partie de son existence fut consacrée aux affaires ; il donnait à la charité ses instants de repos. C'est ainsi, en une heure de loisir, que fut conçue l'œuvre à laquelle son nom doit la célébrité. « Il était de ceux, dit un
(\) Institutions de médecine pratique. Traduction de Philiphe Pinel, sur la quatrième édit. de Cullen. Paris, 1785, 2 vol.; t. Il, p. 307.
(2) Eléments de médecine pratique. Traduction de Bosquillon, Nouvelle édit., par De Lexs. Paris, 1819, 3 vol.: t. III, p. 196.
contemporain, qui ne se lassent jamais de faire le bien. » Marié à l'âge de 22 ans, il eut cinq enfants, dont l'aîné, Henry, devait être pour lui un collaborateur assidu.
\\anl perdu sa femme, il se remaria en 176:"), et de cette nouvelle union naquirent (rois enfants. Il devint veuf pour la seconde fois en 179 \.
Un asile, destiné à recueillir les infortunés privés de la raison, avait été fondé à York en 1772. Mais le but charitable de l'institution fut vite oublié, et grâce à nue administration déplorable, cette maison acquit, à juste titre, la plus mauvaise réputation. (( Parmi les asiles les plus mal dirigés à cette époque en Angleterre, dit John Conolly, le pire paraît avoir été celui de la cité d'York » (t). Les aliénés y étaient mal logés, mal nourris, mal soignés et souvent maltraités.
En 1791, une femme, appartenant à la Société des Amis, entra dans l'établissement. Sa famille habitant loin de la ville, quelques membres de la Société sollicitèrent l'autorisation de lui rendre visite de temps à autre. Cette permission fut refusée, sous prétexte que la présence de personnes étrangères pourrait exciter la malade. Le motif paraissait plausible. Mais cette femme vint à mourir d'une façon assez mystérieuse et qui donna prise à des soupçons. Le décès fut attribué à une coupable négligence ; on parla même de traitements inhumains. William Tuke, vivement impressionné par cet événement, conçut le projet d'un établissement où les aliénés recevraient tous les soins nécessaires, et où ils pourraient, tant aux heures de calme qu'au cours de la convalescence, jouir de la présence des leurs. Il commença par consulter ses plus intimes amis, dont le grammairien Lindley Murray, et obtint leur approbation. Aussi profitait-il d'une réunion tenue à York, en mars 1792, pour exposer ses idées : création d'une maison placée sous la tutelle des Amis, et destinée à recevoir les membres de la société dont
(t) The treatment of Ihe insane wilkout mechanical restraint*, par John Conolly. Londres. 1856, p. 17.
la raison viendrait à sombrer. Ses propositions reçurent un accueil réservé, les uns déclarant ne pas sentir le besoin d'une pareille fondation, les autres prétendant que le vœu n'était pas du ressort de l'assemblée. La plupart, du reste, étaient peu au courant de la question. Quelques-uns même regardaient comme impossible l'amélioration du sort des aliénés, et estimaient que la sévérité à leur égard était indispensable. La femme de Tuke, elle-même, le raillait ; son cerveau, disait-elle, était bien souvent en travail, et son dernier né ne promettait qu'un avorton. Mais son fils Henry, sa belle-fille Mary Maria et son ami Lindley Murray lui prodiguèrent les encouragements. Il résolut de se rendre un compte exact do la situation des aliénés, et visita l'hôpital Saint-Luke où il vit des malades couchés sur la paille et enchaînés. Ses résolutions s'en trouvèrent affermies, et à la réunion du r»8 juin de la Société des Amis, il proposa l'achat, dans les environs d'York, d'un terrain où seraient édifiés des bâtiments propres à recevoir une trentaine de malades, avec une prairie pouvant servir à la fois de lieu de pâture pour les bestiaux et de promenade pour les malades tranquilles. Henry Tuke soutint ces propositions qui, malgré d'assez nombreuses objections, furent enfin adoptées. Les souscriptions, rares au début, affluèrent peu à peu, et vers la fin de 1793, la Société put acquérir, à proximité de la ville, un terrain dans une localité saine et bien située. On y remarque une éminence sur laquelle les troupes de Fairfax placèrent leurs batteries durant le siège d'York par l'armée parlementaire en i6Vi. L'ancien champ de bataille était destiné à devenir un séjour de paix.
Les plans furent établis en 179/1 et les travaux commencés l'année suivante. La première pierre portait cette inscription :
Hoc fecit Amicorum caritns in Humanitatis Argumentum Anno DMI MDCCXC1I
11 s'agissait de donner un nom au nouvel établissement. La
question se trouvant débattue devant Mary-Maria Tuke, elle s'écria : la Retraite, et l'on adopta cette dénomination, pour bien démontrer, dit Samuel Tuke, que la nouvelle institution était surtout « un lieu de refuge pour les malheureux, un port tranquille où la barque délabrée pourrait se réparer ou demeurer abritée. »
La Retraite ouvrit ses portes le n mai 1796 ; William Tuke avait alors 6ri ans. Le prix de pension était, pour les indigents, de \ schellings par semaine, pour les autres de 8 schellings au minimum, un trimestre payé d'avance. Le certificat médical devait être conçu en ces ternies : « Je certifie <pie X..., âgé de..., est atteint d'aliénation mentale, et qu'il doit être placé dans un établissement spécialement aménagé pour ce genre de malades. »
11 fallait à la tête de la maison un directeur dévoué. William Tuke trouva the right man en la personne de son beau-frère, T. Maud, qui venait de renoncer à la pratique médicale. Malheureusement, peu de mois après l'ouverture de l'asile, Mac 1 vint à mourir, et William Tuke, faute de rencontrer un homme capable d'administrer l'asile suivant ses vues personnelles, dut prendre en mains la direction. 11 la conserva près d'une année et la transmit alors à son ami George Jepson. « Tous deux, dit Samuel Tuke, bien que dissemblables presque en toute chose, étaient animés d'un même ardent amour pour Dieu et l'humanité ; pleins de désintéressement, d'un caractère décidé, persévérant avec fermeté dans la bonne voie, ils suivirent toujours le sentier de la vérité et du devoir. » Jepson, nous rapporte le même auteur, « avait vu appliquer à l'hôpital Saint-Luke, qui était alors considéré, et sans doute avec justice, comme le meilleur établissement de ce genre existant en Grande Bretagne, le principe de maintenir les aliénés par la crainte ; et il lui était impossible de ne pas attacher une extrême importance à une expérimentation aussi longue et aussi étendue. Peu de temps après son entrée en fonctions, on lui confia un malade très violent. Son ami et conseiller était absent ; il décida, pour une
fois et sous sa propre responsabilité, de recourir aux procédés généralement en usage. Gomme prestance il n'était pas mal qualifié pour remplir les fonctions de gardien sous l'ancien régime, mais ses sentiments et ses dispositions naturelles étaient contraires aux méthodes de rigueur. Le fait accompli, il se sentit si peu satisfait de lui-même, qu'il put à peine dormir, et prit la résolution ferme, au cas où la tentative ne serait pas couronnée de succès, de renoncer à un tel système. Il reconnut son échec en trouvant le malade abattu et rempli de rancune. » Il ne recourut désormais qu'aux procédés de douceur jusqu'au jour où il résigna ses fonctions, c'est-à-dire en 189?..
Le premier médecin attaché à la Retraite fut Fowler, dont la solution arsenicale a rendu le nom célèbre. Il avait alors 60 ans, et ne s'était jamais encore occupé de médecine mentale ; mais les malheureux malades confiés à ses soins éveillèrent sa compassion, et il sut consacrer au soulagement de leur misère son ardeur et son zèle accoutumés. Mais les espérances qu'il avait tout d'abord fondées sur le traitement pharmaceutique ne furent pas de longue durée. Il avait, du reste, expérimenté sur lui-même le peu d'action des médicaments alors en usage ; atteint d'un asthme convulsif grave, et contraint d'interrompre ses travaux pendant près de deux années, il avait eu vainement recours à toutes les ressources de la thérapeutique ; il cessa tout remède, et le mal disparut. Il se bornait donc, à la Retraite, à une thérapeutique restreinte, et recourait surtout au traitement moral. Chez les mélancoliques, il ordonnait fréquemment les bains chauds, qu'il conseillait moins chez les maniaques, les croyant susceptibles d'aggraver les symptômes au lieu de les calmer. Se basant sur le fait que tous les animaux reposent après un fort repas, il faisait manger copieusement les malades qu'une violente excitation empêchait de dormir.
Fowler eut pour successeur le docteur Gaffe qui remplit ses fonctions avec zèle ; mais « de graves symptômes pulmonaires, dit Hack Tuke, vinrent à se manifester. Il tenta vainement de
recouvrer la santé sous un ciel plus clément, et, au grand regrel de tous ceux qui étaient attachés à L'établissement, il succomba à la phtisie. »
Les malades, à la Retraite, se voyaient l'objet de soins et égards peu en rapport avec les us et coutumes alors en vogue. Le principe essentiel était la douceur. « Les directeurs, nous dit un contemporain, n'admettaient pas que des troubles partiels de l'intelligence puissent être assimilés à un complet état de dégradation mentale qui rendrait le malade insensible aux sentiments de bienveillance et de gratitude. Lorsqu'un aliéné n'exécute pas l'ordre donné, certes il est facile de le frapper, de le terrasser ; recourir aux entraves et aux fers est chose aisée. Mais, à la Retraite, on a coutume de mettre l'intérêt du malade avant les aises du gardien, et l'on s'efforce d'éveiller chez lui la reconnaissance à l'égard de ceux qui sont chargés de le traiter. Rien n'est plus sage, plus humain et en même temps plus digne d'intérêt que la stricte attention donnée aux sentiments. Telle est la note dominante de l'établissement » (i). Et l'auteur espérait que cette expérience deviendrait le point de départ d'une amélioration réelle dans le traitement des aliénés. Le vœu du rédacteur de la Revue d'Edimbourg ne se réalisa qu'après nombre d'années, et grâce à l'intervention des membres du Parlement.
William Tuke vécut assez pour voir luire l'aurore des jours meilleurs, mais il eut, dans sa carrière, plus d'une lutte à soutenir, et put s'écrier en une heure de découragement : « Tous m'abandonnent sur les questions essentielles. »
En i8i5, la Chambre des Communes ayant été appelée à délibérer sur le sort des aliénés et la répression des abus en usage dans les asiles, le grand philanthrope, alors plus qu'octogénaire, vint déposer devant la Commission. « J'ai entendu, nous rapporte Hack Tuke, mon père, qui l'accompagnait, pailer du grand intérêt qu'éveilla sa présence. Le témoin
(1) Revue d'Edimbourg. 1814, vol. XXIII, p. 91. Article do Sydney Smith.
exposa avec un joyeux enthousiasme, l'œuvre accomplie à la Retraite. Il établit (en réponse à une question) la part active qu'il avait prise à tout ce qui concernait l'établissement depuis sa fondation. Comme on le priait de donner un aperçu de la pratique suivie dans la maison, il répondit que tout y était mis en œuvre pour assurer aux malades un séjour aussi confortable que possible, et pour les convaincre qu'ils seraient traités avec bonté ; que tel était le point de départ, et que, dès qu'on avait réussi, le maniement des malades n'était pas aussi difficile qu'on se l'imagine en général. Interrogé sur l'effet des médicaments dans les affections mentales, il déclara que le résultat paraissait médiocre, sauf dans le cas de maladie concomitante... Et comme on lui demandait si les malades étaient périodiquement médicamentés et saignés, prenaient des vomitifs, etc., il s'écria avec vivacité : rien de tout cela ! ajoutant que l'on recourait fréquemment aux bains, et de préférence aux bains chauds... Dans les cas de violence extrême, il devenait parfois nécessaire de maintenir les bras par une ceinture de cuir, et ce moyen lui semblait préférable à l'emploi du gilet de force, comme tenant moins chaud au corps, et laissant aux mains une liberté suffisante pour s'en servir sans danger » (i). On recourait également à la réclusion quand on la jugeait indispensable : « Nous avons un malade qui présente de longs intervalles de calme et de lucidité, mais est sujet à des accès violents et subits, au cours desquels il pourrait blesser les personnes qui se trouveraient à sa portée ; pendant ces crises il est enfermé dans une pièce séparée » (2).
Le principe du non-restraint absolu ne fut posé que plus tard en Angleterre. William Tuke n'y avait pas songé, et il jugeait la contrainte nécessaire dans certains cas, par exemple lorsqu'il s'agissait d'alimenter un malade, ou de le préserver, lui et son entourage, de tout danger. Mais il préconisait les
(i) Hack Tuke. Heform in the treatment of the insane. Early hislory of the Retreat. Londres, 1892, p. 28.
(2) Ibidem, p. 30.
moyens les plus doux et proscrivait absolument l'emploi des chaînes. Et il se félicitait du résultat. Ainsi Pinel, après avoir enlevé les fers des aliénés, nous dépeint ces hommes, considérés naguère comme des bêtes fauves, et circulant ensuite dans les cours de Bicêtre revêtus de la camisole. L'autorisation de les déchaîner fut déjà difficile à obtenir ; s'il s'était agi de leur rendre immédiatement à tous le libre usage des mouvements, elle eut certainement été refusée. A la Retraite, la contrainte était regardée comme un mal, mais un mal parfois justifié, et l'on s'efforçait toujours de gagner la confiance du malade. Parmi les premiers admis dans l'établissement, il s'en trouvait un « qui avait presque perdu l'usage de ses membres, à force d'être enchaîné ; pendant quelque temps il fallut le guider comme un enfant. Mais on ne jugea pas à propos de le soumettre à aucun procédé de restraint, et bientôt il se trouvait en état de marcher sans aide aucune. Un de ses amis étant venu le voir et lui demandant ce qu'il pensait de la maison, il s'écria avec chaleur : un Eden, un Eden, un Eden » (i) ! Une femme, que William Tuke avait vue, lors de sa visite à Saint-Luke, enchaînée au mur et sans vêtements, fut transférée à la Retraite, et, dans une lettre, elle s'exprime avec gratitude sur l'heureux changement de sa destinée. « Un homme était resté depuis vingt ans nu et enchaîné ; sauf le recours occasionnel à des courroies pour maintenir les mains, on n'usa plus de restraint à son égard. Par la persuasion, on le décida à porter des vêtements et à se conduire avec décence » (2).
Un jour, raconte Samuel Tuke clans sa description de la Retraite, on amène un individu de stature herculéenne, « Au cours de plusieurs accès antérieurs, il avait été maintenu à ce point qu'on lui enlevait et remettait ses vêtements sans défaire les menottes. On les lui retira néanmoins dès son arrivée à la Retraite, et il fut introduit dans la pièce où le directeur était
(1) History of the insane in fhe Bvitish Isles, rpar Hack Tuke. Londres 1882, p. 119.
(2) Ibidem, p. 120.
en train de souper... Invité à prendre place à table, il se comporta assez bien durant le repas. Le directeur le mena ensuite à sa chambre, et lui déclara que le traitement auquel il serait soumis dépendait uniquement de la façon dont il se conduirait ; ajoutant que son plus vif désir était d'accorder à chaque pensionnaire tout le bien-être possible ; par conséquent il espérait que le malade se comporterait de façon à rendre inutile tout recours à la contrainte. Ce dernier parut sensible à une pareille preuve de bienveillance. Il promit de se contenir et y parvint si bien que, durant son séjour, on n'eut besoin de recourir à aucun moyen de répression. Quand il s'excitait et vociférait, le directeur entrait dans sa chambre et s'esseyait tranquillement auprès de lui. Après une phase d'irritation croissante, l'excitation tombait, et le malade finissait par prêter attention aux propos amicaux de son visiteur. »
Un médecin suisse, de la Rive, qui visita la Retraite peu de temps après sa fondation, s'exprime ainsi dans une lettre adressée, le ier juillet 1798, aux rédacteurs de la Bibliothèque britannique : « Cette maison est située à un mille d'York au milieu d'une campagne fertile et riante ; ce n'est point l'idée d'une prison qu'elle fait naître, mais plutôt celle d'une grande ferme rustique ; elle est entourée d'un jardin fermé. Point de barreaux, point de grillages aux fenêtres... Vous voyez que dans le traitement moral on ne considère par les fous comme absolument privés de raison, c'est-à-dire comme inaccessibles aux motifs de crainte, d'espérance, de sentiment et d'honneur ; on les considère plutôt, ce semble, comme des enfants qui ont un superflu de force et qui en faisaient un emploi dangereux » (1).
William Stark, un architecte qui, chargé de construire l'asile de Glasgow, visita les divers établissements de la Grande Bretagne, nous a laissé aussi une description de la Retraite :
(1) Sur un nouvel établissement pour la guérison des aliénés. Bibliothèque britannique, 1798, t. V 1 1 1 .
(( Dans quelques asiles que j'ai visités, des chaînes étaient lixées à chaque table et à la tête de chaque lit. A la Retraite on amène parfois des malades furieux et enchaînés ; on les détache de suite, et par de douces paroles et une extrême bienveillance, on les décide presque immédiatement à obéir el à 5e bien comporter. C'est avec une délicatesse profonde que l'on prête attention aux moindres idées des pensionnaires de la maison. Pas de barreaux aux fenêtres, mais des châssis de fer ayant l'apparence du bois. Lors de ma visite, les directeurs cherchaient le moyen de remplacer les verrous qui servent à enfermer les malades pendant la nuit, car le son était rude et désagréable et ils donnaient à l'asile un aspect de prison..
...C'est une administration pleine d'humanité et d'une habileté consommée, et on n'a jamais recours à la violence ou à la force brutale » (i).
Tels étaient les principes appliqués par William Tuke dans l'établissement qu'il avait fondé ; tels ils sont encore aujourd'hui. Le grand philanthrope s'occupait des moindres détails, et il resta le trésorier de la Retraite jusqu'au jour où la perte presque complète de la vue l'eut condamné au repos. Il avait alors 87 ans ; mais il eut le rare privilège de jouir de la plénitude de ses facultés intellectuelles jusqu'à la semaine qui précéda sa mort. Frappé au cours d'un repas d'une attaque d'apoplexie, il s'éteignit quelques jours après. Longtemps avant cette époque, un de ses amis, le docteur Willan, qu'il consultait pour un léger malaise, lui avait dit en plaisantant : « Voilà un pouls qui battra jusqu'à la 90e année. » Le pronostic se trouva exact.
William Tuke, dit un contemporain, « était d'une taille un peu au-dessous de la moyenne ; il se tenait droit, son port était digne et sa démarche ferme. Il avait un front noble, un regard d'aigle, un nez arqué, des lèvres minces, une voix de
(] Remarks on the construction and management of lunatic asylums, par William Stark.
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commandement, et l'aspect majestueux d'un patriarche. »
Membre de nombreuses sociétés philanthropiques ou religieuses, il les soutenait assidûment de sa parole et de ses deniers. « Lorsqu'un sujet, rapporte un de ses amis, avait une fois fixé son attention, il s'en détournait rarement, ne se laissant pas plus déprimer par la mauvaise fortune qu'enivrer par le succès ; si les circonstances se montraient d'abord défavorables, il savait attendre patiemment le moment opportun, et poursuivait dès lors son but avec énergie. On peut trouver le secret de ses succès dans son complet empire sur lui-même, dans son application soutenue. Sa faculté dominante était peutêtre l'observation. Rarement quelque chose échappait à son attention ; il possédait un fonds inépuisable de faits qu'il savait placer à l'occasion propice. » Il causait peu, mais tous ses mots portaient.
William Tuke fut inhumé à Rishophill, Yorkshire, dans le cimetière réservé à ses coreligionnaires. Il repose non loin de John Woolman, le défenseur des esclaves, et à côté de Lindley Murray, son cher et fidèle compagnon des jours de lutte. La même terre recouvre ces trois amis des opprimés.