Folie morale
Il conseille néanmoins d'ajouter à ce tableau la stupeur et la folie circulaire, et d'adjoindre à la manie et à la mélancolie les variétés hystérique et hypocondriaque.
Hack Tuke était un modeste ; aussi n'hésitait-il pas à considérer comme imparfaites les classifications qu'il proposait ; mais il pensait que ces sortes de tableaux sont indispensables pour l'étude des maladies mentales. Régis juge, comme lui, qu'une classification est un fil conducteur nécessaire en pshychiatrie, et que, pour être profitable, elle doit être simple, méthodique et claire (i) Mais un tel degré de précision n'est pas facile à atteindre, et certains hésitent devant une pareille tâche. « Une classification des maladies mentales n'est pas possible, dit Marchand, car on ne peut, dans une telle classification, tenir compte à la fois de leur étiologie, de leur pathogénie, de leur évolution, de leur pronostic, de leur anatomie pathologique. Il n'y a pas de maladies mentales formant des entités morbides,
(1) Précis de psychiatrie, 3e edit., 1906.
mais des maladies cérébrales qui se traduisent par des symptômes ou des syndromes mentaux » (i). Pinel professait, à ce point de vue, la même opinion que Hack Tuke et Régis ; il estimait qu'un effort sérieux n'est jamais inutile, et que pour toutes les parties de la nosographie, un essai de classification, à une époque déterminée, contribue aux progrès de la science (2). 11 ne considérait pas sa distribution des maladies mentales comme définitive, et déclarait simplement que la science médicale ne lui paraissait pas assez avancée pour la modifier (3). Hack Tuke envisageait les classifications avec la même réserve et la même modestie.
Passons maintenant à fétiologie des maladies mentales. Parmi les principales causes productrices, Hack Tuke range les intoxications diverses, la nutrition incomplète, la fatigue intellectuelle ou morale.
Les mariages consanguins, qu'il considère comme une cause fréquente de troubles de la nutrition, ne lui paraissent pas suffire pour créer la folie ; pourtant, vu la difficulté de garantir l'état mental des parties contractantes, il estime que l'union entre proches parents n'est jamais désirable et qu'elle doit être formellement déconseillée en cas de maladie mentale avérée, soit de l'un des conjoints, soit d'un ascendant (4).
On a fréquemment avancé que l'excentricité peut conduire à la folie. Tuke estime que beaucoup, parmi ceux que l'on qualifie d'excentriques, offrent un état mental particulier, constitutionnel ou acquis ; suivant lui, à mesure que ces troubles seront mieux connus, le domaine de la folie augmentera aux dépens de celui de l'excentricité. Ces malades sont des héréditaires pour la plupart, et c'est généralement la seconde génération qui verse dans l'aliénation mentale (5).
(1) Manuel de métlecine mentale, 1908.
;2) Nosographie philosophique, 6e édit,, 1818. Introduction.
(3 Mémoire manuscrit de Pinel, 1812.
(4) Dictionary of psyehological ?nedicine, 1892, vol. I. p. 2iS.
(5) Même ouvrage, vol. I, p. 419.
Le public est assez porté à admettre l'influence nuisible des aliénés sur les personnes saines d'esprit. Ilack Tuke la considère comme problématique ; en règle générale, ceux qui, en fréquentant de Icls malades, perdent la raison, sont des nerveux ou des esprits faibles, par conséquent des prédisposés. Il faudrait se méfier davantage d'un malade capable de faire illusion et d'être pris pour un être raisonnable. Si l'on tient compte de l'influence qu'un homme sain d'esprit peut exercer sur un autre, il est plus aisé de comprendre l'acceptation d'une idée délirante, plausible en apparence, étayée de l'autorité personnelle et présentée comme une vérité absolue. Aussi, pour éviter pareil danger, Ilack Tuke conseille-t-il de soustraire soigneusement les sujets nerveux à l'influence des aliénés, surtout quand le caractère du délire semble plus susceptible de s'imposer. Il regarde le péril comme plus grand lorsqu'il s'agit de membres d'une même famille ; dans ce cas, si l'on n'a pu intervenir à temps pour prévenir le mal, la première indication est de séparer immédiatement les deux sujets, dont l'un est l'agent actif ; dès lors, il est probable que celui qui a passivement subi l'influence morbide retrouvera l'équilibre perdu (i).
De même que, sous certaines influences, il se produit une contagion de crises nerveuses, de crimes ou de suicides, il peut y avoir, parmi des sujets prédisposés, contagion de désordres mentaux (2).
L'excès de travail intellectuel agit parfois comme cause prédisposante ou effective, surtout lorsque s'y joint l'anxiété due à l'attente d'un examen ou d'un concours. Hack Tuke en a observé un assez grand nombre de cas ; si les statistiques n'en font guère mention, c'est, pense-t-il, parce qu'elles concernent surtout les asiles publics, dont les malades se livrent peu à ce genre de surmenage ; d'autre part ces crises sont souvent passagères et traitées à domicile. Sans vouloir décourager la
(1) Même ouvrage, vol. I, p. 240.
(2) Même ouvrage, vol. Il, p. 676.
haute culture intellectuelle, il estime du devoir des parents et des éducateurs de songer plus à la qualité qu'à la quantité, et de ne pas surcharger l'esprit des enfants et des jeunes gens de détails par trop minutieux (i). Mais, tout en conseillant aux autres d'éviter les excès de travail intellectuel, Hack Tuke négligeait pour lui-même ces préceptes dictés par une longue expérience. Après une journée fatigante, il se mettait régulièrement à sa table de travail à neuf heures et ne la quittait que vers une heure du matin ; il dormait quelques heures et se remettait à l'ouvrage. Certes, sa belle et robuste intelligence pouvait braver ce labeur écrasant ; il n'en succomba pas moins à un ictus.
En 1878, il profitait d'un séjour à Paris pour faire, au Congrès international de médecine, une communication sur la statistique des causes de l'aliénation mentale (2). « Tous ceux, remarque-t-il, qui ont étudié la question de l'étiologie de l'aliénation mentale, admettent deux choses : i° qu'il est très difficile, avec les informations que nous avons habituellement, d'arriver aux causes réelles d'un accès de folie ; 2° que, quand ces causes sont découvertes, il est difficile de les exprimer convenablement et pleinement dans un tableau. La première difficulté, grave dans tous les cas, est énormément augmentée lorsqu'il s'agit des grands asiles de nos jours. Nulle méthode, quelque parfaite qu'elle soit, ne peut nous empêcher de commettre des erreurs qui viennent de données fausses et imparfaites. Quand nous sommes trompés par ces fausses données, il est inutile de trouver à redire à la méthode. Il n'y a aucun système qui puisse nous protéger contre des faits faux et vagues. L'information donnée dans les papiers officiels qui accompagnent le certificat d'admission est, dans les asiles
1) British Médical Association, Cork, August, 1879, and /fie Journal of Mer (al Science, 1870, vol. XXV, p. 495.
(2) De la meilleure manière d'établir la statistique des causes de l'aliénation mentale. Congrès international do médecine mentale tenu à Paris du 0 au 10 août 1878. Séance du mardi 6 août.
anglais, et je le suppose aussi dans ceux du continent, souvent insuffisante et quelquefois n'est d'aucune valeur. Il eu résulte que les déductions sont nécessairement imparfaites. Néanmoins je ne suis pas disposé à rejeter l'évidence que l'on peut obtenir de cette source, e1 certes j'ai trouvé qu'il y a un rapport considérable entre les principaux résultats lorsqu'on fait une comparaison entre les différentes grandes institutions. Quel est doue le meilleur moyen à employer pour se servir avec le plus grand avantage des renseignements fournis par les proches des malades ? » La manière d'établir des tableaux satistiques des causes, proposée par Ilack Tuke, « doit son origine au fait manifeste que, dans un grand nombre de cas de folie, ce n'est pas une seule cause qui a produit la catastrophe finale, mais une combinaison de causes. N'est-il pas important de connaître cette combinaison de causes, et par conséquent d'en faire un tableau ? N'est-il pas possible d'obtenir des résultats précieux par une étude soigneuse des causes, non seulement dans une forme isolée, mais aussi lorsqu'elles s'unissent pour produire un certain effet; précisément, comme dans la thérapeutique, on doit connaître l'action combinée aussi bien que l'action isolée des drogues. Par cette forme de tableau des causes, nous connaissons toutes les causes données, simples ou combinées. On peut encore indiquer les causes qui prédisposent et celles qui déterminent... Dans le tableau qui indique les causes combinées, l'addition des nombres montre le nombre des malades, et la somme de chaque cause mentionnée montre le nombre de fois que certaines causes ont contribué à produire l'aliénation mentale. » Comme exemple de cette méthode, il donne le tableau suivant, comprenant cinquante cas admis au cours d'une année à l'hôpital Saint-Luke :