CAUSES PRÉDISPOSANTES CAUSES DÉTERMINANTES CAS
Hérédité seule 5
Hérédité et chagrins domestiques 3
Hérédité et accouchement 3
Hérédité et fièvre : 1
Hérédité et souci des affaires 1
Hérédité et excès d'étude 1
Hérédité et souci des affaires et excès d'étude 1
Hérédité (16) et maladie de la matrice 1
Tempérament seul 1
Tempérament retour d'âge et souci des affaires 1
Tempérament chagrins domestiques et maladie de la matrice (2). 1
Tempérament et accès précédent 1
Tempérament (S), accès précédent et retour d'âge (2) 1
Accès précédent seul 2
Accès précédent et accident (1) 1
Accès précédent (6) et chagrins domestiques 1
Lésion de la tète (1) 1
Excès d'étude et excitation religieuse (1) 1
Excès d'étude (5) 2
Accouchement (6) . . . 3
Ivrognerie et chagrins domestiques 1
Ivrognerie (3) et souci des affaires 2
Chagrin d'amour et souci des affaires 1
Fièvre et chagrin d'amour (2) I
Fièvre(3) chagrins domestiques et souci des affaires 1
Excitation (joie) (1) 1
Souci des affaires (12) .'i
Chagrins domestiques (9) 2
Inconnues 4
Total 50
<( On peut voir par ce tableau, remarque Tuke, non seulement le nombre de cas dans lesquels certaines causes combinées concourent à produire un certain résultat, mais le nombre de fois que les différentes causes contribuent, simples ou combinées, à produire des accès de folie. Le chiffre placé près de la cause la
dernière fois qu'elle est mentionnée, montre ce nombre de fois, et le résultat dans cet exemple est comme suit :
Hérédité 16
Souci des affaires 12
Chagrins domestiques 9
Accès précédent 6
Accouchement 6
Tempérament 5
Excès d'étude 5
Ivrognerie 3
Fièvre 3
Chagrin d'amour -
Maladie de matrice 2
Retour d'âge 2
Accident • • • 1
Lésion de la tète 1
Excitation religieuse 1
Excitation (joie) 1
Inconnues 4
Total 79
llack Tuke conclut ainsi : « Il faut employer deux tableaux de causes dans les asiles d'aliénés ; l'un dans lequel on indique seulement la cause la plus importante dans chaque cas, et l'autre dans lequel on présente toutes les causes connues dans chaque cas, et dans l'ordre de leur succession. »
La question de la folie morale est une de celles qui attira plus particulièrement son attention, et il prit nettement position en faveur des idées de Prichard. Celui-ci, qui décrivit avec tant de soin cet état pathologique, ne fut pourtant pas un ouvrier de la première heure. Il se refusait d'abord à admettre la doctrine de Pinel sur la manie sans délire (i) ; ce n'est que plus tard qu'il lui reconnut une part de vérité. Le 22 juillet i834, écrivant à Samuel Tuke : « Je voudrais savoir, disait-il, si vous avez observé à la Retraite d'York des cas de folie morale. Sous
(1) .1 /réalise on diseuses of Ihe nervous System. Part. I (no more publishedi Convulsive and maniacal affections by Prichard J. C, 1822.
ce terme je désigne l'état mental de personnes qui ne manifestent aucun trouble de l'entendement, parlent et raisonnent correctement sur n'importe quel sujet, et dont la maladie consiste en une perversion des sentiments, du caractère, des penchants, des habitudes et de la conduite. Ces individus sont parfois déprimés (sans hallucinations d'aucune sorte), parfois encore misanthropes ou moroses. » L'année suivante paraissait son célèbre traité des maladies mentales (i).
Mais, sur cette question, l'assentiment fut loin d'être unanime. « Il est bien regrettable, dira plus tard Forbes-Winslow, que le terme de folie morale ait été introduit par le docteur Prichard dans notre nomenclature pathologique. Le mot est généralement combattu dans nos cours de justice ; il a donné lieu à beaucoup de chicanes et de disputes ; son adoption a malheureusement exposé notre profession à l'animosité et au blâme, et a, suivant moi, causé un préjudice matériel à la force morale du témoignage médico-légal » (2). Et Forbes- Winslow déclare qu'il ne s'agit pas uniquement d'une maladie des facultés morales, et qu'on peut souvent, grâce à un examen minutieux, déceler un délire latent et des troubles intellectuels. Il est nécessaire d'ajouter que, tout en rejetant la doctrine de Prichard, il admet la folie partielle ; penser autrement, déclaret-il, serait anti-philosophique, illogique, injuste, contraire aux faits positifs, et les deux tiers des aliénés deviendraient responsables de leurs actes devant les tribunaux (3).
Haek Tuke est d'avis qu'une maladie (4) au sujet de laquelle
(1) A /réalise on insanity and other disorders affecting the minci by Prichard,
Cl The Letlsomian Lectures delivered befon> the médical socicly of London, 1852. The journal of psyehological medieineand mental pathology. 1854, vol VII, p. 427,
(3) .Même endroit, p. 410.
(4) Moral insanity. British médical association 1884. The journal of mental science 1885. Vol. XXXI, p. 174, 284.
Congénital moral Def'ect. The journal of mental science, 1885. Vol. XXXb p. 360, 435.
Prichard and Symonds in especial relation to mental science. The journal of mental science, 1891. Vol. XXXVII, p. 339.
A dictionary of psychological medicine. Moral insanity. Vol. 11, p. 813.
ŒUVRE DE HACIv TUKE. 'Ml')
règne une celle divergence de vues parmi les aliénistes, mérite d'êtie étudiée sans parti-pris ni passion, el il expose ce qu'il entend par folie morale. La nature morale de certains individus, dès le premier âge, offre un vif contraste avec celle des autres membres de la famille ; et pourtant ils ont vécu dans le même milieu, soumis aux mêmes influences. Chez eux ni la rigueur, ni la bienveillance ne parviennent à éveiller les sentiments moraux ou à réfréner les tendances immorales. Enfants, en dépit de toute éducation familiale ou scolaire, ils restent des êtres incorrigibles, menteurs ou voleurs, cruels à l'égard des autres enfants ou des animaux, et parfois manifestent une dépravation précoce ; parvenus à l'âge adulte, il peut leur arriver de contrevenir aux lois ou de commettre un acte criminel. L'examen de l'état mental ne fait souvent découvrir aucune lésion des facultés intellectuelles, et pourtant ce sont des malades, n'ayant pas la responsabilité de leurs actes. D'autre part un individu qui n'a manifesté, dans le jeune âge, aucune singularité, peut éprouver un choc suivi d'une modification du caractère avec perversion morale aboutissant quelquefois à l'homicide. Dans un assez grand nombre de cas, la folie morale se complique d'épilepsie ; cette dernière maladie peut, en effet, affecter une partie de l'organisme mental de préférence à une autre ; elle lèse le plus généralement la mémoire, mais elle peut aussi, tout en la respectant, pervertir la nature morale au point de pousser à l'homicide.
De ce qui précède, Hack Tuke conclut qu'il est des cas où le poids de l'affection peut porter sur la nature morale, tandis que les facultés de raisonnement et de perception demeurent, sinon intactes, du moins assez peu touchées pour ne pas éveiller l'attention. Il admet bien que dans certains cas de folie morale, il se développe avec le temps des conceptions délirantes systématisées ; mais, ajoute-t-il, si un crime est commis avant l'apparition des troubles intellectuels et à la période des troubles émotifs, on peut déclarer qu'il y avait simplement, à cette époque, la folie morale. Il pense donc que les partisans et
les adversaires de la doctrine pourraient se mettre d'accord en considérant la folie morale comme la période de début d'une maladie mentale qui atteint les facultés intellectuelles aussi bien que les facultés morales. Dans certaines affections cérébrales, les troubles mentaux précèdent parfois les troubles moteurs ; de même ici les symptômes sont tout d'abord ceux de la perversité morale, les conceptions délirantes ne venant s'y ajouter que plus tard. 11 est aussi des cas de folie sénile où les écarts moraux sont les premiers à attirer l'attention, l'affaiblissement des facultés, l'apoplexie et la paralysie se montrant plus tardivement. Hack Tuke reconnaît que le diagnostic n'est pas toujours aisé entre la folie morale et la dépravation morale, et plus que dans toute autre forme d'aliénation mentale, il juge nécessaire de bien étudier l'individu, sa nature, son organisation, ainsi que ses antécédents morbides.
11 considère cet état mental comme procédant d'un défaut d'inhibition, par perte du pouvoir de régulation et de contrôle des centres supérieurs ; aussi avait-il songé à remplacer le terme de folie morale par celui de « inhibitory insanity. »
Bien que la folie morale de Prichard et la manie sans délire de Pinel ne soient pas identiques, le médecin de Bicêtre et de la Salpêtrière n'en a pas moins signalé une forme particulière de folie d'origine émotive. « Cette sorte de manie, écrivait-il en i8oï, est même si commune que j'en ai vu huit exemples à la fois dans l'hospice, et qu'on lui donne le nom vulgaire de folie raisonnante » (t). Peu d'années après, un médecin de l'hôpital de la Charité de Lyon (2) attribuait la manie sans délire à une altération des fonctions du grand sympathique (3), et en 18 12, un aliéniste distingué, directeur d'une maison de santé à Paris (4), écrivait : Il est une autre forme qui « existe sans nulle
(1) Traité médico-philosophique sur Valiénalion mentale, An IX, p. 23. Dans la 3e édit., 1809, p. 93, 155, 156, 157, 158 et 159.
(2) Amard, L. V. F.
(3) Traité analytique de ta folie et des moyens de la guérir. Lyon, 1807.
(4) Dubiisson, J. R., Jacquelix.
OEUVRE DK HACK TUKE. 'Ml
ait (Mal ion dans les facultés de l'entendement, c'est-à-dire sans aucun délire, e1 qui csi spécialemeni caractérisée par des actes de fureur. Cette espèce de manie, bien remarquable, ne présente, dans ceux qui en sont les t listes victimes, le moindre désordre dans les fonctions intellectuelles ; ils jugent, raisonnent cl se conduisent bien, mais ils sont entraînés, pour le moindre sujet, souvent sans cause occasionnelle, et seulement par un penchant irrésistible, et par une sorte de perversion des affections morales, à des emportements maniaques, à des actes inopinés de violence, à des explosions de fureur » (i).
Ces maniaques sans délire, bien que raisonnant en apparence correctement, ne présentent pas moins un délire des actes manifeste. N'en est-il pas de même pour beaucoup de fous moraux ? Hack Tuke nous montre un homme qui, dès l'enfance, fît preuve, non seulement de propensions à la cruauté, mais d'une véritable fascination à l'aspect du sang ; couper la gorge à un cheval lui procurait une sensation délicieuse, et à n'importe quel moment, la vue du sang réveillait en lui les pires instincts. Cette passion, que Hack Tuke appelle mania sanguinis, n'a pas été sans attirer l'attention des romanciers, et l'auteur âe^ Mystères de Paris en a su tirer le type du Chourineur qui, chargé d'abattre des chevaux et des moutons, éprouvait une sensation intense ; au régiment la vue du sang ressuscitait ses instincts meurtriers. Les criminels raisonnants, qu'Esquirol a nommés monomaniaques homicides, furent souvent frappés par la loi, et à ces jugements applaudirent parfois, non seulement des personnes étrangères à notre profession, mais des médecins de renom. Un célèbre professeur à l'Ecole de Strasbourg (2), étudiant le cas de Papavoine, condamné à mort et exécuté pour avoir égorgé, en présence de leur mère, deux enfants qu'il voyait pour la première fois, s'exprime ainsi : « Le ministère public ne vit dans cette cause qu'un de
1) Dissertation sur la manie. Paris, 1812, p. 20. Voir également Des ve'sanies on maladies mentales. Paris, 1816, p. 201. (2) Fodéré.
ces hommes atrabilaires devenus injustes par l'infortune, qui rendent tout le genre humain complice de leurs adversités, qui, animés d'une soif de vengeance, frappent sans choix les pauvres créatures qui se présentent à eux ; ou bien, comme l'un de ces monstres cruels, pour qui c'est une délicieuse volupté que de verser le sang et de faire couler des larmes » (i). Et il ajoute : « L'accusé fut donc jugé avoir agi avec préméditation, et quoique à plaindre, il fut bien jugé » (2). Inutile d'insister sur l'étrangeté d'une pareille opinion ; si l'on considère Papavoine comme un aliéné criminel, il fut évidemment mal jugé, mais si l'on n'en fait qu'un assassin vulgaire, il n'est nullement à plaindre. Du reste le même auteur dit encore, à propos d'un nommé Léger qui, vivant dans les bois comme une bête fauve, enleva un jour une jeune fille, lui ouvrit le corps, but du sang et suça le cœur : « Saisi heureusement par la justice, en vain voulut-on aussi tirer de crimes aussi inouis une raison pour faire déclarer ce monstre monomane, il fut reconnu qu'il n'avait d'ailleurs donné aucun signe de folie, et qu'il ne s'était retiré dans les bois que pour y assouvir avec plus de liberté ses deux passions dominantes, le goût de verser le sang et un penchant désordonné pour la lubricité, d'où il fut condamné à la peine capitale qu'il avait au-delà méritée » (3). Mais Hack Tuke prend soin de constater que si certains malades atteints de folie morale commettent des crimes, ce serait une grave erreur d'envisager la maladie uniquement à ce point de vue. Nombre d'entre eux n'attirent pas l'attention publique, et ils continuent à passer pour des êtres raisonnables. Ces fous moraux de Hack Tuke sont les malades que Trélat dénomme fous lucides, qui « répondent exactement aux questions qu'on leur fait, ne paraissent point aliénés aux observateurs supeificiels, et souvent ne se laissent pénétrer et deviner que dans la vie intime. Là, ils sont d'autant plus nuisibles, d'autant plus
(1) Essai médico-légal. Strasbourg, 1832. p. 214.
(2) Ibidem.
(3) Même ouvrage, p. 210.
dangereux, que les personnes qui souffrent de leur présence ne rencontrent, pendant longtemps, aucune sympathie, aucun point d'appui au dehors. Gommenl croire aux persécutions, aux
violences de ceux qui montrent, dans leurs relations, tant de politesse et tant de douceur. Tel est le raisonnement dont on se paye, et la vérité n'est reconnue que quand il n'est plus temps. Ce ne sont pas seulement les gens du monde qui se trompent en pareille circonstance, mais même des médecins » (i). Qui, parmi nous, n'a pas rencontré de ces déséquilibrés qui empoisonnent l'existence des leurs, de ces dégénérés moraux qui présentent, comme dit Régis, les stigmates caractéristiques : amoralité, inaffectivité, indomptabilité, impulsivité (2).
Hack Tuke, convaincu de l'existence de la folie morale, proclamait irresponsables les victimes de cet état pathologique ; la perpétration d'un délit ou d'un crime les rend donc justiciables non des tribunaux, mais des asiles d'aliénés. En toutes circonstances, par la plume et par la parole, il combattit pour cette idée, pensant avec Trélat, que : « Quand la conviction du médecin est faite, son devoir est de la faire partager aux autres » (3).
Bien que n'admettant pas en lui-même le terme de monomanie, il reconnaît que la doctrine renferme néanmoins une part de vérité. « Personne, dit-il, ne saurait douter qu'un individu, même sous l'empire d'une terrible delusion, d'une hallucination ou d'une impulsion irrésistible, ne puisse rester capable de dresser un bilan exact, ou encore, s'il est homme de loi, de donner à son client un avis judicieux. La folie partielle, envisagée dans ce sens, doit donc être admise » (4). Il pense d'autre part que, de nos jours, il serait imprudent d'employer devant les tribunaux le terme de monomanie ; mais il réclame pour le médecin expert le droit d'affirmer, en certains cas dé-
1) La Folie lucide. Paris, 1861. Avant-propos, p. X. lâj Précis de Psychiatrie. 1" édit., 1884, 3e édit., 1906. • '.) La Folie lucide, p. 350.
(4) Dictionan/ of psychological medicine. Vol. II, p. 811.
terminés, qu'il s'agit d'une folie partielle, le jugement pouvant s'exercer sur beaucoup de points avec rectitude, tout en restant faussé sur d'autres par les idées délirantes.
Pour les aliénés délinquants ou criminels, il demande donc L'excuse de l'irresponsabilité, partielle ou totale suivant les cas, mais n'admet point qu'on les laisse en liberté, car la société, si elle n'a pas le droit de punir un malade, a le devoir de l'empêcher de nuire à lui-même et aux autres. Tout magistrat concevant des doutes sur l'état mental d'un inculpé, devrait, suivant lui, être tenu de prescrire une enquête médicale ; les experts pourraient faire placer le prévenu en observation et demander, en cas d'aliénation confirmée, la transformation de ce placement provisoire en placement définitif ; le jury criminel serait autorisé à ordonner, sur l'avis des experts, l'internement dans un asile (i).
Par contre, il réfute l'opinion de ceux qui, considérant les vicieux comme des aliénés, se refusent à les punir. « Proclamer, dit-il, que ceux qui commettent de grands crimes sont irresponsables, serait une dangereuse erreur » (2).
Hack Tuke a fait une étude spéciale des idées qu'il appelle impératives (3^ et qu'il définit ainsi : « des suggestions morbides, des idées qui s'imposent impérieusement. Le malade est douloureusement conscient de leur domination sur ses désirs et sa volonté. Très fréquemment il y a prédisposition héréditaire à l'aliénation mentale. » L'idée impérative doit, suivant lui, être soigneusement distinguée de l'idée fixe : celle-ci induit le malade en erreur, tandis que l'idée impérative exerce sur lui une tvrannie intellectuelle dont il est la victime eons-
(1) Mental experts and criminal responsibility . Journal of Mental Science. Vol. XXVI. p. 126 et vol. XXVIII, p. 3o.
(2) The Journal of Mental Science, 1894. Vol. XL, p. o9o (Mcdico psychological Association. Fifty third annual meeting". Discussion on moral insanity).
(3 Impérative Ideas outside insane delusion British Médical Association, july 1890).
Dictionnri/ of psychological medicine. Vol. II, p. 678. Impérative Ideas (The Neurologïcal Society, 1894. Brain, 1894, p. 179.
eiente. Chez des personnes non délirantes, les idées impérativcs provoquent parfois des attitudes ou des aetes insolites, et ceux qui en souffrent, bien que passant souvent, aux yeux des gens du inonde, pour sains d'esprit, éprouvent parfois un tel état de détresse que l'asile seul est capable de les protéger efficacement.
Les médecins ont toujours semblé se complaire à forger des expressions nouvelles, qui souvent sonnent d'étrange manière aux oreilles des non initiés. Jadis il recouraient volontiers au latin, que nos pères possédaient mieux que nous. En France, depuis surtout que les études grecques, ayant périclité, sont devenues l'attribut d'une élite, les disciples d'Asclépios se piquent de paraître érudits ; d'ailleurs, avec un bon dictionnaire, la difficulté n'est pas insurmontable, et vu l'ignorance générale, on n'a guère à redouter d'être compris. S'il s'agit de maladies ou de symptômes nouvellement décrits, leur donner un état civil n'a rien que de légitime ; mais l'amour du néologisme ne conduit-il pas quelquefois à un simple démarquage des noms ? Celui qui n'est qu'un parrain marron passe bientôt pour le père véritable, et à force de l'entendre répéter, il finit souvent lui-même par le croire. Ilack Tuke, excellent humaniste ainsi que ses aïeux, n'était pourtant pas partisan du néologisme, surtout lorsqu'il s'agissait d'états pathologiques déjà connus. Aussi n'approuvait-il pas l'expression de paranoïa. (( L'étymologie grecque, faisait-il observer, nous est de peu de secours pour nous aider à comprendre la classe particulière de cas à laquelle ce terme doit être appliqué » (i). Estimant que l'on n'avait fait qu'introduire de la confusion et de l'obscurité dans la nomenclature, il déclarait suffisante la dénomination ancienne de « systematized delusional insanity » (2). On sait d'ailleurs que le mot paranoïa n'esl pas de date récente, et que sous ce titre Vogel désignait, il y a près d'un siècle et
(1) Dictionary of psychological metiieine. V '. II, p. 887.
(2) Animal meeting" of the Britisb Médical Association. Nottinoham July, 1892. Section of psychology.
demi, sa neuvième classe de maladies, c'est-à-dire les affections mentales (i).
La folie peut-elle être invoquée comme cause suffisante de divorce ? Cette question, aujourd'hui à l'ordre du jour en France, fit, il y a dix-neuf ans, l'objet d'une intéressante discussion à la section de psychologie de la British Médical Association (2). Hack Tuke y prit une part active, déclarant ne reconnaître, comme pouvant légitimer la dissolution du mariage, que la dissimulation de l'état d'aliénation de l'une des parties. Les membres présents, à une très faible majorité, furent d'avis que l'incurabilité reconnue après un temps spécifié d'observation, devrait être une cause suffisante de divorce.
Dans le courant de l'année 1869, Hack Tuke, parcourant un journal, fut vivement frappé par l'histoire suivante : Un voyageur atteint, durant un séjour à Manchester, d'une forte attaque de rhumatisme fébrile, et craignant de rester immobilisé dans une chambre d'hôtel, avait résolu de regagner Londres immédiatement. Etendu sur les coussins d'un compartiment, et en proie à une abondante transpiration, il éprouvait de violentes palpitations, des douleurs généralisées et une intolérable rage de dents, quand tout à coup se produisit un accident, dont il se tira sain et sauf, mais très ému et radicalement guéri. C'est en lisant ce récit que Hack Tuke conçut la première idée du travail intitulé Influence de V esprit sur le corps à l'état de santé ou de maladie (3). Il s'y proposait : i° de réunir tous les exemples authentiques parus dans les divers ouvrages, médicaux ou autres, ainsi que ceux dont il aurait personnellement connaissance ; 20 de donner à ces faits plus d'intérêt et de valeur en les plaçant sur une base physiologique bien définie ; 3° de montrer le pouvoir et l'étendue de cette influence, non seulement comme cause de troubles de la sensation, du mouvement et des fonc-
(1) Definiliones generum morborutn. Gœttingue, 1764.
(2) British Médical Association . July, 1892. Section of psychology.
(3) Illustrations of the influence of Ihe min I upon Ihe body in health and diseuse. Lonrton, 1872, 2e édit., 2 vol., 188i.
lions organiques, à l'état de santé, niais aussi son importance comme remède pratique dans les maladies ; 4° de fixer autanl que possible, par quelles voies et quels moyens s'exerce cette influence ; 5° d'élucider la nature et l'action de ce qu'on entend généralement par imagination.
Sous le nom de corps, il comprend toutes les sensations, générales ou spéciales, les mouvements et les fonctions organiques ; sous celui d'esprit, l'intelligence, l'émotion et la volonté, dont l'influence s'exerce, soit en bien soit en mal, sur les nerfs sensilifs, moteurs, vaso-moteurs et trophiques, provoquant, pai leur intermédiaire, des modifications de la sensation, de la contraction musculaire, de la nutrition et de la sécrétion.
Si l'attention se concentre sur une partie du corps à laquelle correspondent certains phénomènes, l'imagination crée des idées qui sont en relation directe avec ces phénomènes et parfois s'imposent avec force, surtout lorsque s'y joint l'attente d'un événement heureux ou pénible. Un rôle important peut également être joué par l'imitation, qui n'est que le résultat d'une idée déterminée, soit par une impression sensorielle, soit par l'imagination, et qui implique la réflexion ou la contrepartie physique d'une image mentale.
Bien que désireux de distinguer, autant que possible, les états émotifs des états intellectuels, Hack Tuke a été amené à envisager, sous le terme émotion employé dans un sens large, ces états complexes qui comprennent aussi bien un élément idéatif ou intellectuel, qu'affectif ou émotif.
L'action de la volonté, dans la production de sensations ou de mouvements en une région déterminée du corps, consiste surtout à diriger et à fixer l'attention sur cette région.
Une idée pouvant être instantanément suivie d'une émotion, et celle-ci donner lieu à un acte de la volonté, il y a une étroite relation entre les états intellectuels, émotifs et de volition, mais, suivant Tuke, l'influence de l'intelligence serait surtout sensorielle, celle de l'émotion fonctionnelle, et celle de la volonté motrice.
L'ouvrage eut, dès son apparition, un grand succès, et une seconde édition, en deux volumes, était publiée en i884. Hack Tuke en eut sans doute, s'il avait pu vive quelques années de plus, édité une troisième, tenue au courant des progrès de la science. En présentant ce travail, son but était moins de donner une production originale qu'une oeuvre de vulgarisation ; aussi se livra-t-il à un labeur acharné et continu. Rien de ce qui avait été écrit sur les rapports du corps et de l'esprit n'était ignoré de lui. et il ne manquait jamais, au cours de ses voyages, tant en Angleterre qu'à l'étranger, de prendre sur toutes choses des informations précises. C'est ainsi que visitant Gheel, en 1862, il avait trouvé encore vivace le souvenir de Dymphna, la princesse irlandaise qui, devenue chrétienne, avait fui sa patrie pour échapper aux persécutions de son père. Les anciennes superstitions s'étaient atténuées ; quelques aliénés cependant étaient encore conduits à la chapelle, mais si, après deux neuvaines consécutives, la guérison n'était pas obtenue, c'est que la sainte refusait son intercession. En France il fut à Lourdes, et fréquenta la Salpêtrière à l'époque où florissaient les expériences d'hypnotisme. Dans la vie normale, les rares promenades que lui permettaient ses nombreuses occupations étaient utilisées au profit de ses recherches personnelles. C'est ainsi que se trouvant un jour au Crystal Palace et passant devant une machine électrique, il lui vint à l'idée que l'homme chargé de cet appareil pouvait le renseigner sur la puissance d'imagination du public, et il apprit que beaucoup de femmes se croyaient électrisées dès qu'elles avaient saisi les poignées, avant le passage du courant ; mais dans ce cas, aucune con traction n'était remarquée. A table même, Hack Tuke observait et classait dans sa mémoire tout fait lui paraissant digne d'intérêt. Ayant vu, dans un dîner, le maître de la maison faire remporter une crème à la cuisine, sous le prétexte qu'elle était tournée, et la savourer ensuite, la croyant confectionnée à nouveau, Hack Tuke en concluait que l'imagination peut agir
sur le sens du goût et déterminer certaines sensations particulières (i).
On sait que l'attente d'une douleur la l'ail souvent paraître plus vive ; par contre, si l'attention est détournée, la douleur peut sembler moins intense. .John Hunier se déclarait capable, en concentrant sa pensée sur un point quelconque du corps, d*\ éveiller une sensation. Partant du même principe, Ilack Tuke conclut à la possibilité d'éviter ou d'atténuer une sensation pénible, en éloignant la pensée du point où cette sensation doit se produire. Ayant un jour un rendez-vous chez son dentiste, pour une extraction dentaire, il devait être soumis à l'action du gaz hilarant. L'application de l'anesthésique n'ayant pu avoir lieu, l'opération fut pratiquée quand même et presque sans douleur, le patient s'étant ingénié à ne pas songer à sa mâchoire, et à n'imaginer que des idées agréables. Fort de ce fait personnel, il s'étonne que les traités concernant les anesthésiques ne mentionnent pas davantage l'anesthésie psychique. On y avait pourtant songé et plusieurs chirurgiens avaient eu recours au sommeil artificiel. C'est ainsi que Jules Gloquet faisait, en 1829, l'ablation d'une tumeur du sein (2). Quatorze ans plus tard, Elliotson publiait un certain nombre de cas traités suivant cette méthode (3), qui eut des partisans convaincus (4), et à laquelle, peut-être, on aurait recouru da-
(1) Mon père se plaisait à conter l'anecdote suivante :
A un dîner de la Société médico-psychologique, un aliéniste bien connu, dont la mort remonte à plus de trente années, déclara qui; le vin qu'on venait de servir était détestable. Le sommelier ayant reçu l'ordre de lui apporter le même sous l'étiquette d'un cru fameux, il le goûta longuement, en connaisseur et, le proclamant de première qualité, invita ses collègues à ne pas en accepter d'autre. Ceux-ci s'en divertirent entre eux, mais n'eurent pas la cruauté' de le détromper.
(2) Celte opération eut lieu le 12 avril 1829, et l'observation en fut communiquée à l'Académie de médecine. Jules Cloquet la résumait à nouveau, le 31 janvier 1837, devant l'Académie de médecine, au cours d'une discussion sur le magnétisme, et le 14 décembre 1*59, devant la Société de chirurgie, dont ttroca avait appelé l'attention sur l'anesthésie chirurgicale provoquée par l'hypnotisme.
(3) Numerous cases ofsurgical opérations wilhoutpain in the mesmevicstate, 1843.
(4) Introduction of mesmeris-n info Indi.it, 2e édit., 1856. L'auteur, James Esdaile, a relaté 261 opérations pratiquées par lui sur des Indous.
vantage, si l'éther et le chloroforme ne l'avaient pas plus sûrement remplacée.
« La grande influence, dit Hack Tuke, exercée sur le corps par les états mentaux, ne peut-elle pas être appliquée pratiquement dans un but thérapeutique ? Ce pouvoir indiscutable peut-il être contrôlé et dirigé ? Devons-nous, de propos délibéré, créer un choc mental » (i) ? A ce dernier point de vue il conseille la prudence ; la peur, par exemple, a pu produire des effels bienfaisants, mais il faut songer aux conséquences possibles, et s'abstenir de la provoquer, « Qui peut, disait Esquirol, calculer les effets de la frayeur, et par conséquent, qui oserait en faire usage comme d'un moyen curatif » (2) ?
Tuke pense que le médecin doit exercer une influence générale sur ceux qu'il est appelé à traiter, en déterminant chez eux ces états mentaux qui, dans les maladies, agissent sur le corps d'une façon bienfaisante. Cette influence consiste dans la manière d'adresser la parole, d'inspirer confiance, de donner de l'espoir. Il est un remède, déclarait Pinel, « auquel j'ai donné toujours la plus grande part aux succès que j'ai obtenus auprès des malades ; c'est l'attention constante de me présenter à eux, et de leur parler avec un visage ouvert et serein et un ton inébranlable de confiance » (3) . Hack Tuke montre combien il importe de savoir éveiller la volonté et par suite la résistance, de diriger l'espoir vers un but donné et d'amener l'esprit à compter sur l'effet certain du médicament indiqué. C'est la même idée, exprimée par Virey en ces termes énergiques : « Le vrai médecin philosophe sait qu'il faut magnétiser la confiance de son malade » (4). Parfois même il est possible, sans qu'aucun remède ait été administré, de concentrer l'attention sur une partie du corps, avec attente du résultat promis.
(li Illustrations of the Influence of the Mind upon the Body, 1884, vol. Il, p. 231.
(2) Des Maladies mentales. Pari?, 1838, t. 1, p. 329.
(3) Journal gratuit de Santé, 1790, p. 19.
1 Dictionnaire des Srirnces médicales, t. 29, p. i)55. Paris, 1818.
OEUVKK DR HACK TUKÉ. 387
Hack Tuke ne croit pas à la transmission d'un fluide spécial, et les phénomènes di\ers du mesmérisme ne sont pour lui que le résultai des impressions sensitiVes <i de l'expeclation. donnant en l'avenir de la thérapeutique psychique, il admet toutefois qu'on ne sain ail \ recourir avec profit sans mettre au préalable l'économie dans un étal spécial qui permette à l'esprit d'influencer le corps avec le summum d'intensité possible. « Tels sont, ajoufe-t-ii, les effets résultant du braidisme ou hypnotisme, avec ou sans sommeil provoqué » (i).
La question des phénomènes de l'hypnose et la possibilité de les utiliser en thérapeutique ont toujours préoccupé Hack Tuke. En i865, dans un travail intitulé Folie artificielle ou Braidisme (2), il faisait remarquer que si le rêve et le somnambulisme naturel ressemblent beaucoup à la folie, le somnambulisme artificiel ou braidisme présente; une analogie frappante avec certaines formes de maladies mentales et offre un vaste champ d'expériences. Les troubles cérébraux qui accompagnent la folie artificielle lui paraissent être de même nature que ceux de certaines formes de folie et ne pas déterminer de lésions anatomiques ; l'état mental serait donc le même, et le pronostic de ces maladies pourrait être envisagé d'une façon plus favorable. Le traitement moral, ou plutôt psychique, opérerait en agissant d'une façon systématique sur l'attention, et le médecin devrait acquérir sur son malade un empire suffisant pour changer le cours de ses pensées et les diriger de l'état morbide vers l'état de santé. Indépendamment du traitement psychique, on pourrait aussi, par l'hypnotisme, restaurer le sommeil et accélérer la guéri son.
A la suite d'une conférence faite, en 1880, à la British Médical Association (3), Hack Tuke faisait paraître, dans le Journal of Mental Science (4), un article intitulé Hypnosis redi-
(1) Illustrations of Ike influence of the mind upon tke body, 1884, vol. II, p. 269.
(2) Artificial insanity or Braidism. Journal of Mental Sciences, july, 1 86:5 . |3) Par le Professeur Preyeh, d'Iéna.
4 Vol. XXVI, p. 531.
vipus. Examinant les phénomènes de l'hypnotisme et les conditions du sommeil somnambulique, il concluait que l'étude des modifications rapides provoquées dans la circulation et l'innervation du cerveau pouvait conduire à un traitement, non magnétique, mais physiologique.
Un hypnotiseur danois (i) ayant donné une séance à l'hôpital de Bethléem, Hack Tuke ne manqua pas d'y assister et en tira les matériaux d'un travail sur l'état mental dans l'hypnotisme (2).
En mars 188/1, il présentait à la British Médical Association un nouveau travail, intitulé Sleep walking and hypnotism (3), où il exposait les résultats d'une enquête, commencée depuis plusieurs années en Angleterre, sur les causes et la nature du somnambulisme naturel ou provoqué. A une réunion de la même société, en juillet 1890, il prenait part à une discussion sur l'hypnotisme envisagé comme agent thérapeutique, et sou haitait que la question fût examinée avec un esprit vraiment scientifique. La société, réprouvant les exhibitions publiques, chargea une Commission, dont Hack Tuke fut nommé membre, d'étudier les phénomènes de l'hypnotisme et de rechercher leur valeur thérapeutique.
Une nouvelle discussion sur le même sujet avait lieu, en 1892, à la British Médical Association (4) ; le docteur Geo. Robertson, qui avait récemment étudié l'hypnotisme à Paris et à Nancy, lui reconnaissait une certaine valeur pour combattre l'insomnie, l'excitation, les douleurs, et pour vaincre, dans l'intérêt des malades, la résistance morbide, en suppléant au restraint. Hack Tuke fit remarquer que les insuccès de cette méthode chez les aliénés pouvaient tenir à un défaut d'habileté suffisante ; suivant lui, au point de vue de l'intérêt f v-
(1) Carl Hausex.
(2) Journal of Mental Science, vol. XXIX, p. iio, 124.
(3) Môme journal, vol. XXXI, p. 610.
(4) Annual meeting of the British Médical Association, h)ld at NoWingham, july, 1892.
sonne! du malade, il n'y avait pas plus de raison de repousser l'hypnotisme que l'électricité ou la morphine, dont l'abus peut également offrir de graves inconvénients.
Enfin, dans le Dictionary of PsycJiological Medicine il rédigeait les articles traitant du sommeil et du somnambulisme.
« L'inhibition, dit un physiologiste célèbre (i), peut produire soudainement ou très rapidement des effets si considérables, dans l'état hypnotique, qu'il sérail de la plus haute importance de s'en servir comme moyen thérapeutique » (2). Hack Tuke avait la même foi dans l'avenir, et espérait que les phénomènes de l'hypnotisme, mieux étudiés, pourraient un jour être appliqués, avec profit, au traitement des aliénés ; mais comme la pratique en est délicate et non exempte de dangers, il estimait qu'elle ne devrait être confiée qu'à des hommes instruits et expérimentés, assez sûrs d'eux-mêmes pour n'agir qu'à bon escient, et avec autant de prudence que de décision. Il savait en effet, comme le dit Hippocrate, que « la timidité est fille de la faiblesse, comme l'audace de l'ignorance » (3).
Le traitement moral des aliénés fut la préoccupation constante de Hack Tuke. Aussi attachait-il une importance extrême à tout ce qui pouvait détourner leur attention des pensées morbides, plaçant au premier rang les distractions et les exercices quotidiens de plein air. « Si l'oisiveté est un fléau pour les personnes saines d'esprit, c'est une source d'infortune et d'ennui pour les aliénés, surtout à l'époque de la puberté et de l'adolescence. L'existence d'un aliéné oisif est misérable et sans intérêt ; ses idées morbides galopent sans frein, et les mauvaises habilites, le besoin de quereller ou de détruire se trouvent favorisés par le manque d'occupation ou d'amusements déterminés. La marche, les jeux, les distractions diverses demandent à être encouragés, mais doivent avoir pour complément quelque
(1) Brown-Sequard.
(2) Newypnology% par James Braid. Traduction française du Dr Jules Simon, avec préface de Brown-Sequard. Paris, 1883, Préface p. X.
(3 Ï7C7coxpaTOua Nouoa.
occupation utile, sous peine de perdre leur efficacité » (i). Le travail, source générale de santé pour l'esprit et le corps, est tout particulièrement favorable aux aliénés, car « il remplace leurs idées morbides par des pensées nouvelles et salutaires, ravive les habitudes familières d'activité quotidienne, restaure le respect de soi-même en montrant au malade qu'il est bon à quelque chose, et favorise, au point de vue physique, le bon état général. Le travail au dehors est certainement le meilleur, et le jardin et la ferme constituent d'incomparables modes de traitement. Les travaux d'atelier ont une aussi grande utilité pour les amateurs que pour les artisans. La peinture et l'imprimerie offrent également une occupation intéressante... Les travaux de cuisine et de buanderie conviennent aux femmes de la classe inférieure, tandis que les occupations des femmes du monde doivent être celles dont elles ont l'habitude. Soigner les autres malades est une utile occupation pour les deux sexes, autant que la chose peut se faire sans inconvénient » (2). Le travail sera encouragé par des éloges et l'octroi de certaines faveurs dont peuvent être privés ceux qui refusent de s'occuper. « Inutile de déclarer, remarque Tuke, que le refus de travail ne peut, en aucun cas, justifier une punition quelconque » (3).
Mais si l'on doit encourager les occupations, il est des cas où elles seront absolument interdites et le malade soumis à l'alitement. « Le repos au lit a été, sans aucun doute, trop négligé pour le traitement des aliénés, notamment dans la mélancolie, et souvent on a nui au malade en le contraignant à prendre de l'exercice ou à chercher des distractions... Le cerveau a faim de repos, et il est non seulement inutile, mais mauvais, de vouloir, par l'excitation du théâtre et du concert, restaurer son énergie épuisée » (4).
I Diclîonary of Psycholoywal Medicine. Vol. 11. i> 1315.
(2) Loco citato.
(3) Loco citato.
(4) Loco cilato.
Hack Tuke convient qu'il n'esl pas bon, en règle générale, de discuter avec un aliéné sur ses conceptions délirantes, e1 de prétendre le convaincre de son erreur, mais il ajoute que tous les cas ne comportent pas la même solution, et que c'est généralemenl un devoir d'exposer franchement la réalité.
On sait que les protagonistes du non-restraint absolu ont été Charlesworth, Gardiner Hill et surtout John Conolly. L'arrière petit-fils du fondateur de La Retraite ne pouvait rester indifférent à une réforme qui provoqua des discussions passionnées. Dans un ouvrage paru en i85/j (i), il étudiait la situation des aliénés dans les différents pays, exposant l'état de la question sans parti-pris, en historien impartial. Il constatait que le système du non-restraint ne pouvait être pratiqué avec avantage que dans un asile bien organisé et bien dirigé, avec des gardiens conscients de leurs devoirs, doués d'un caractère irréprochable et naturellement humains.
Mais Tuke était trop modéré en toute chose, trop respectueux des opinions d'autrui, pour taxer d'inhumanité les aliénistes qui jugeaient parfois nécessaires de recourir à un autre mode de traitement ; il n'était pas de ceux qui qualifiaient de procédé inadmissible de restraint le recours, même momentané, à des gants rembourrés. « Qu'un malade, disait-il, soit maintenu par des gardiens vigoureux ou fixé dans son lit par des moyens spéciaux, ce n'est qu'une question de procédé et non de principe, puisque dans les deux cas on emploie le restraint » (2). Et il protestait contre « le fanatisme qui fait un fétiche du système du non-restraint » (3), reconnaissant que toute réaction, à ses débuts, est trop radicale, par crainte du retour en arrière. Il s'agit, pour lui, d'une simple question de mesure el d'opportunité, et l'on doit pratiquer le non-restraint, à moins
(1) Prizo e-say of the Society for improving- the condition of the insane, entitl^d : The progressive chauffes whinh hâve taken idace sime the lime of Pinel in the moral management of the insane and the varions contrivances which tiare been adopled instead of mechanical restraint.
± Dictionary of Psychological Medicine. Vol. II, p. 1318.
(3) Loco citato.
de juger le restreint indispensable. Cette opinion si sage a prévalu, et Hack Tuke vécut assez pour voir un Act du Parlement reconnaître le restraint et déterminer les cas où l'on pourrait y avoir recours.
Il est évident qu'avec les procédés en usage aujourd'hui dans les asiles, une surveillance continue est indispensable, et que le personnel doit être doué d'une éducation spéciale et recruté avec soin. « Il ne peut y avoir qu'une opinion, disait Hack Tuke, sur les lourds devoirs qui leur incombent, le degré d'autorité qu'ils possèdent naturellement, et l'extrême importance de choisir des hommes et des femmes doués des qualités essentielles pour bien s'acquitter de leurs fonctions. On attend beaucoup d'eux, et par conséquent tout devrait être fait pour les préparer au poste qu'ils remplissent et le rendre aussi peu pénible que possible » (i). Tel est le but que s'est proposé l'Association médico-psychologique de Grande Bretagne et d'Irlande en instituant des certificats délivrés après examen et à la suite d'un stage de deux ans dans les asiles, avec enseignement spécial. Cet enseignement porte sur les soins à donner aux malades et comprend des notions générales sur les affections mentales ainsi que sur la petite chirurgie, de manière à permettre aux infirmiers d'assurer le secours immédiat en cas d'accident ou de blessure. Le succès couronna les efforts de l'Association, et sept ans après la création de ce diplôme, 2,000 infirmiers et infirmières avaient subi l'examen avec succès.
Le sort des malades, à leur sortie des asiles, ne préoccupait pas moins Hack Tuke et, en 1879, il participait activement à la fondation de la société de patronage connue sous le nom de the After-Care Association, dont le but est « de faciliter la rentrée dans la vie sociale et domestique des femmes sorties convalescentes des maisons d'aliénés. » Il se consacra, avec son dévouement accoutumé, au développement de cette œuvre aujourd'hui prospère. En 1886, il devenait président permanent
(1) Même ouvrage, vol. Il, p. 692.
des séances du comité, et une quinzaine de jours avant sa mort, il s'acquittait encore de ses fonctions.
(( Peut-être, disait un jour Mack Tuke en parlant de Philippe Pinel, pourra-t-on trouver, dans votre pays, un homme plus grand que lui dans le monde médical, en se plaçant à un point de vue exclusivement médical ; mais je suis sûr que vous penserez avec moi, qu'il n'y a pas eu en France de médecin plus réellement grand, si on le juge d'après l'élévation de ses sentiments, de son dévouement à ses semblables infortunés. » On peut sans doute aussi citer en Angleterre, au point de vue purement médical, des médecins plus grands que Hack Tuke, mais on en trouverait peu qui aient contribué avec autant d'ardeur et d'esprit de suite aux progrès de la psychiatrie et à l'amélioration du sort des aliénés. Il avait un nom à soutenir, et il le fît vaillamment. Après une existence laborieuse, consacrée à l'étude et au soulagement de toutes les misères, il est mort entouré de respect et d'estime, laissant la réputation d'un modeste et d'un sage, d'un savant et d'un homme de bien.