‹ Aliénistes et philanthropes; les Pinel et les TukeChapitre 3 sur 35 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

le regret de l'échec et l'amertume inspirée par l'indifférence et l'injustice de ses contemporains. Mais pour ceux qui connaissent le beau caractère du grand citoyen d'York, il n'est pas douteux que, placé dans les mêmes circonstances que Pinel, il aurait montré le même héroïsme et les mêmes vertus.

On possède mieux la nature des hommes, si l'on peut pénétrer le milieu où ils ont vécu et ne rien ignorer de ceux qui les entouraient. C'est pourquoi, à côté de la grande figure de Pinel, j'ai songé à grouper les portraits de ses trois frères, de ses deux fils et d'un de ses neveux.

Dans ma thèse inaugurale et dans un travail sur les aliénistes français, je m'étais borné à reproduire l'œuvre du réformateur, du médecin des quartiers spéciaux de Bicêtre et de la Salpêtrière. Il me reste aujourd'hui à parler du professeur de l'Ecole de santé, de l'auteur de la Nosographie philosophique.

Au point de vue de la médecine mentale, la suppression des antiques abus reste encore dans les mémoires, et il n'est guère permis d'ignorer que Pinel, rompant avec des traditions séculaires, a proclamé le droit qu'ont les aliénés d'être traités, non comme des coupables, mais comme des malades. Quant à son manuel si longtemps classique, bien peu en ont fait la lecture. Plus d'un jeune aliéniste, en effet, ignore les leçons du passé et ne se tient au courant que des théories soi-disant nouvelles ; plus d'un, uniquement soucieux de réunir en un cadre commun des états dissemblables, juge le diagnostic facile là où de plus expérimentés hésiteraient à se prononcer. Evidemment, ils ne connaissent pas cette pensée de Pinel : « On sait la destinée éternelle de toutes les hypothèses en matière de science et leur versatilité. » Sans doute, il serait puéril de nier les progrès accomplis depuis un siècle, mais la marche en avant continue, et il est permis de croire que certaines classifications récentes passeront encore plus vite que les anciennes. La science mentale, ainsi que se plaisait à le répéter Jules Falret, attend encore son Linné .

4 AVANT-PUOPOS.

A un autre point de vue, Pinel a rendu à son pays un service signalé. Il lui a donné Esquirol, et c'est à l'école de ce grand clinicien que se sont formés des hommes tels que Jean-Pierre Falret, Georget, Galmeil, Bayle, Foville, Moreau de Tours, Leuret, Baillarger. Sans ces noms célèbres, que serait aujourd'hui la psychiatrie française ? Pinel demeure donc le chef incontesté de cette brillante pléiade d'aliénistes, qui ne sont que ses continuateurs. Si l'on voulait, suivant une de ses expressions favorites, « étaler de l'érudition et faire le savant de collège », it serait facile de lui appliquer les vers jadis adressés par Horace à

César Auguste :

Micat inter omnes Julium sidus, velut inter ignés Lima minores.

Il n'est guère possible de parler de William Tuke sans citer ceux qui ont contribué, soit avec lui, soit dans la suite, à l'œuvre de la Retraite et à l'amélioration du sort des aliénés en Angleterre, c'est-à-dire son fils, son petit-fils et son arrière petit-fils. Il fut donné au dernier de cette lignée de philanthropes, l'un des aliénistes les plus distingués qu'ait produits son pays, d'assister au centenaire de la Retraite ; le ai juillet 1892, des médecins anglais et fiançais, réunis autour de lui sous les vieux ormes plantés par son bisaïeul, célébrèrent, avec l'amitié de deux races autrefois rivales, les grands noms de Pinel et de Tuke.

Ainsi désormais demeurent unis, dans une même renommée, les deux amis des aliénés, les deux philanthropes qui, à la même époque et sans se connaître, inaugurèrent, chacun dans sa patrie, l'ère de délivrance et de rénovation. La reconnaissance des peuples ne doit-elle pas aller à eux plus qu'à tout autre, et prouver que, malgré le dire du bon Malherbe, il n'est pas donné aux seuls poètes de décerner aux grands hommes :

« Les belles feuilles toujours vertes Oui gardent les noms de vieillir. *

PLAN DE L'OUYHACiK

La première partie de ce travail, consacrée aux Pinel, commence par la biographie et l'œuvre du professeur à l'Ecole de santé, du médecin de Bicêtre et de la Salpêtrière, Philippe Pinel étant étudié comme éducateur, nosographe, thérapeute et aliéniste. De ses trois frères, dont nous esquissons ensuite un rapide portrait, deux ont exercé la médecine ; le dernier, après avoir été doctrinaire, puis curé assermenté de Saint-Paul-Cap-de- Joux, renonça au sacerdoce pour s'adonner au professorat. Scipion, le fils aîné de Philippe, a laissé une œuvre scientifique importante ; le cadet, s'étant fixé au Brésil, y devint planteur. Quant à Casimir Pinel, neveu de Philippe et fils de Louis, d'abord médecin militaire, il fonda une maison de santé et s'adonna à l'étude des maladies mentales.

La seconde partie contient la biographie et l'œuvre des Tuke, Vient d'abord William, le fondateur de la Retraite d'York, puis son fils Henry qui le seconda dans sa lutte pour la suppression des abus, son petit-fils Samuel, surnommé « l'ami des aliénés », enfin Daniel Hack Tuke, célèbre non seulement pour sa philanthropie, mais encore pour ses travaux en médecine mentale.

La lecture de certains ouvrages, rendue pénible par une accumulation de notes qui ne laissent guère subsister, à chaque page, que quelques lignes de texte, m'a amené à donner à mon travail une troisième partie. J'ai reporté à la fin du livre toutes les notes, sauf les indications bibliographiques et quelques rares

Page 1