PREMIÈRE PARTIE
Vie de Philippe Pinel.
Saint-Paul-Cap-de-Joux, aujourd'hui simple bourgade située sur les bords de l'Agout qui la sépare de Damiatte, fut jadis l'une des places fortes de la vicomte de Lautrec, en pays d'Albigeois, et son nom se trouve maintes fois cité dans les fastes du Languedoc. Au cours des guerres religieuses qui, vers le début du XIIIe siècle, vinrent ensanglanter le Midi de la France, les bandes de Simon de Montfort ravagèrent la contrée et détruisirent la ville florissante de Lavaur, qualifiée par un concile de sedes satance atque errons hœritici primaria. Ce fut, dit Pierre de Vaux de Cernay, « avec une allégresse extrême », que les Croisés y brûlèrent des hérétiques sans nombre.
Ces tristes souvenirs n'étaient pas encore entièrement effacés à l'époque de la Réforme. Les habitants de Saint-Paul embrassèrent pour la plupart la doctrine nouvelle, tandis que leurs voisins de Lavaur demeuraient fidèles à la foi catholique, d'où haines tenaces et fréquentes querelles. En i585, le roi de Navarre, désirant s'aboucher avec le duc de Montmorency, lui donnait rendez-vous à Saint-Paul. L'année suivante, la ville, surprise
8 LES PhNEL ET LES TUKE.
par les troupes du baron d'Ambres (i), ne dut son salut qu'aux gens de Castres, accourus à la rescousse. Mais en 1625, assiégée par le maréchal de Thémines, elle fut emportée après un assaut meurtrier. Les assiégés se réfugièrent à Damiatte et s'y défendirent opiniâtrement. Obligés enfin de capituler, le vainqueur leur accorda la vie sauve, à la condition qu'ils ne porteraient pas les armes pendant six mois. Ils se retirèrent à Castres, et le maréchal de Thémines fit mettre le feu aux deux villes. De nouvelles maisons sortirent bientôt des décombres, mais les temps héroïques étaient passés ; les habitants vécurent désormais paisibles, et le commerce des grains et de la soie ramena peu à peu la prospérité dans le pays.
Au début du XVIIIe siècle, Barthélemi Pinel exerçait la médecine à Saint-Paul. Ses deux fils s'étant fait recevoir maîtres en chirurgie, le cadet s'établit à Damiatte, tandis que l'aîné, Philippe, demeurait près de son père, et s'unissait, le 11 février 17/i/j, à une jeune fille nommée Elisabeth, ou plus familièrement Isabeau Dupuy. De ce mariage naquirent sept enfants. Quatre seulement survécurent ; ils s'appelaient Philippe, Charles, Louis et Jean-Pierre.
Le souvenir des luttes passées demeurait encore vivace dans la contrée, et une sourde animosité divisait les catholiques et les protestants. Le fait suivant peut donner une idée de cet état d'esprit. Un jour, Philippe Pinel (le père) revenait de Lavaur avec un de ses clients et amis, nommé Vidal, riche négociant et l'un des notables protestants du pays. Une bande d'hommes du peuple se groupe sur la route, leur lançant des pierres et les traitant de huguenots. « Prenez les devants à bride abattue, dit-il à son compagnon ; je me charge de tenir tête à cette canaille. » Et maintenant son cheval, il interpella ses agresseurs. « Suis-je huguenot, leur dit-il ? Est-ce qu'on ne me connaît pas à Lavaur comme catholique ? Mais quand même je ne
(1) Ambres est aujourd'hui une commune d'environ 900 habitants, située à i kilomètres de Lavaur.
le serais pas, vous est-il permis d'insulter d'honnêtes gens qui ne vous disent rien el qui viennent dans votre ville pour leurs affaires particulières ? » Troublés, sinon convaincus par ces paroles, ils se dispersèrent, le laissant sans encombre poursuivre son chemin. Tolérance et libéralisme ne furent-ils pas toujours la marque distinctive des Pinel ?
Le jeune Philippe naquit le 20 avril 17^5, non pas à Saint- Paul-Cap-de-Joux, comme l'écrivent certains de ses biographes, mais au lieu dit d'En-Roques, paroisse de St-André-d'Alayrac, commune de Gibrondes, aujourd'hui Jonquières (1). C'est dans ce village, situé à environ une lieue de Castres, que sa mère, alors en visite chez ses parents, fut prise des douleurs de l'enfantement. Mais Philippe Pinel parlait toujours de Saint-Paul comme de son pays natal ; ses ancêtres y étaient nés et il y resta jusqu'à l'adolescence.
Le jour où l'enfant fut apporté dans la demeure paternelle, son aïeul Barthélemi, pour célébrer l'heureux événement, planta dans le verger un pommier connu désormais dans la famille sous le nom d'arbre de Philippou. De bonne heure, le jeune Philippe montra d'heureuses dispositions. Sa première éducation se fit sous les yeux de sa mère, femme pieuse et distinguée. Il n'avait que i5 ans quand elle mourut ; cette perte l'atteignit profondément. Son père fit alors venir d'Albi un prêtre fort instruit ; l'abbé Gorse, qui devint plus tard maître de pension à Saint-Paul, et dont le nom est resté cher à la famille, enseigna au jeune homme les éléments du français et du latin. Ses progrès furent rapides et, sur l'avis de son précepteur, il fut envoyé à Lavaur, au collège des Doctrinaires, pour y achever ses humanités. Les Doctrinaires, qui suivaient la règle des Oratoriens, étaient des éducateurs consommés.
Sa réputation l'avait précédé à Lavaur, et un riche bourgeois de cette ville le demanda, malgré son jeune âge, comme pré-
(1) Voir à l'appendice son acte de naissance.
cepteur de ses enfants, s'engageant à subvenir à tous ses besoins. A partir de ce moment, non seulement il ne fut plus à charge aux siens, mais il sut économiser pour leur venir en aide. Chaque semaine, le jeudi et le dimanche, il suivait allègrement la route qui mène de Lavaur à Saint-Paul ; le lendemain, il repartait au point du jour. C'est également à Saint-Paul qu'il venait passer ses vacances. On le voyait alors sortir de bonne heure, ayant un fusil à la main et dans la poche quelque ouvrage d'un de ses auteurs favoris, Térence, Virgile, Horace ou Tite- Live ; il allait, pacourant les bords de l'Agout ou les vallons d'Escalibert, en quête du gibier. Pourtant la chasse était la moindre de ses distractions. Le plus souvent, il déposait son arme, et prenant son livre, s'oubliait vite en compagnie du vieil auteur, dans le silence des champs.
Son père était, au contraire, un fervent disciple de saint Hubert, et il s'efforçait vainement d'inspirer à son fils le goût de son exercice favori. On aimait à ce propos, dans la famille, à rappeler les deux anecdotes suivantes : Une fois, tous deux se trouvaient dans leurs vignes, quand une perdrix vint à s'élever. Le père l'ajuste et l'abat. Au même instant, il entend un cri, un grain de plomb venait, par hasard, d'atteindre l'enfant à l'épaule droite. Cet accident, qui n'eut aucune suite fâcheuse, n'empêchait pas le jeune Philippe d'accompagner son père, toutes les fois qu'il partait pour la chasse ; mais c'était pur dévouement filial, car la vocation lui manquait. Un jour, tous deux étant assis dans les champs, « vois-tu cette alouette, lui dit tout à coup son père, elle plane dans les airs ; eh bien, je vais la faire tomber. » Elle vint en effet s'abattre à leurs pieds. Alors l'enfant, tout ému, s'écria : « On ne l'entendra plus chanter. » Déjà se manifestaient la sensibilité et la pitié qui furent la caractéristique de sa vie.
Cependant l'évêque de Lavaur, ayant entendu vanter ses brillantes dispositions, s'efforçait de l'attirer dans le clergé, et pour obtenir l'appui de la famille, il fit entrevoir la possibilité d'ob-
tenir un canonicat. La ville de Saint-Paul, avant sa destruction au cours des guerres religieuses, possédait une vieille abbaye, dont les ruines existaient encore au temps de Pinel ; sous l'inlluence de leurs évêques, les pères avaient fini par se séculariser et constituer un chapitre de chanoines. Mais les bâtiments étant devenus inhabitables, les quelques chanoines qui composaient encore ce chapitre conservèrent titre et revenu, sans obligation à la résidence. Ce revenu, de 3oo francs par tête environ, était le produit d'une belle métairie située en territoire de Damiatte, et chaque père de famille caressait l'espoir d'obtenir un tel bénéfice pour un de ses enfants. Donc, sur les instances de ses parents et de ses professeurs, le jeune Philippe consentit à prendre la soutane et à recevoir les ordres mineurs. Il se livra dès lors aux études de son nouvel état, s'assimilant les saintes écritures, et faisant même des cours de théologie. « Pur et simple dans ses attachements, écrivait plus tard un de ses frères, il avait atteint déjà une vingtaine d'années sans que l'on remarquât en lui la moindre dissipation ni aucune de ces frivolités si communes à cet âge. Grave dans ses manières, dans son air, dans sa démarche, on distinguait en lui l'homme de lettres solidement aimable et le penseur profond. Il joignait à ces avantages une piété ardente, et, comme il avait de bonne heure distingué le culte extérieur d'avec la religion vraiment évangélique, sans mépriser l'un il s'attachait spécialement à l'autre par la rigoureuse pratique de tous ses devoirs. Nous étions cinq frères et une sœur, nous le regardions comme un père, et loin de le tutoyer, c'était toujours le vous respectueux que nous employions avec lui dans toutes nos relations domestiques. Sa décence, sa régularité, sa vie patriarcale nous imposaient à son égard une vénération qui ne se démentait jamais. Toutes les fois que de Lavaur il venait à Saint-Paul, il veillait scrupuleusement sur notre conduite, il nous assemblait le soir avant de nous coucher pour faire la prière, et le matin de bonne heure pour remplir le même devoir au commencement de la journée. Il ne fallait dans ces moments ni rire, ni jouer. »
Pinel resta quatre ans à Lavaur, occupé surtout de l'étude des lettres et de la philosophie ; on négligeait alors les sciences dans l'enseignement. Il donnait aussi quelques leçons en ville. Déjà famillier avec les écrits de Locke et de Condillac, les tendances de son esprit analytique et classificateur se manifestaient sans entraves. Malgré ses principes religieux, il subissait déjà l'influence d'un siècle où, chacun philosophant plus ou moins, Rousseau et Voltaire régnaient en maîtres sur les intelligences.
Après avoir dit adieu aux Pères de la Doctrine, pour lesquels il conserva des sentiments inaltérables de gratitude et d'estime, il vint s'établir à Toulouse dans une modeste chambre d'étudiant. Une maison amie le reçut comme précepteur. Il avait 22 ans ; c'était en 1767. Un nouvel horizon allait s'ouvrir devant lui.
Toulouse, comme beaucoup d'autres capitales de province, possédait une Université. Son Parlement et les Etats généraux du Languedoc lui donnaient une grande importance. Une concentration fâcheuse n'avait pas encore tout absorbé dans Paris. Les cahiers de l'Assemblée constituante attestent la vitalité de ces grands centres de la province. L'hiver, les familles riches des environs y affluaient pour jouir des distractions et des plaisirs à la mode. Pinel, en passant devant le Capitole, devait songer à la légendaire Clémence Isaure, qui, d'après la tradition, avait renouvelé l'ancien collège de la gaie science et institué les jeux floraux. Ami des lettres et de la poésie, il se présenta au concours et remporta un prix.
Mais des travaux plus sérieux remplissaient ses loisirs. Une thèse, soutenue devant la Faculté des lettres pour prendre le grade de maître ès-arts, en fait foi. En voici le titre : De la certitude que l'étude des mathématiques imprime au jugement dans son application aux sciences. Il fut reçu avec éloges.
Tout en étudiant avec fruit les mathématiques, Pinel, dont la curiosité était insatiable, se tourna vers les sciences naturelles. La physiologie et la médecine l'attirèrent plus particulièrement.
Obéissait-il au secret désir d'être agréable à sou père ? Dès lors, il travailla en vue du doctorat en médecine. Il \i\ait de ses leçons, satisfait et à l'aise, car il avait peu de besoins.
Des années qu'il passa à Toulouse, dans le calme et Ja médiocrité, s'il ne nous est rien parvenu qui intéresse le biographe, il n'en faudrait pas conclure qu'il vécut absolument dans la retraite. Travailleur infatigable, on dut le remarquer dans les hôpitaux, dans les bibliothèques. Il s'y créa sans doute, par l'aménité et la franchise de son caractère, des relations scientifiques et littéraires. Mais il ne se liait qu'à bon escient ; il choisissait ses amis. On a vu qu'il était timide ; sans fuir le monde, il ne le rechercha jamais. Gardeil, un des meilleurs traducteurs français d'Hippocrate, était alors professeur à la Faculté de Toulouse. Est-ce lui qui développa le goût de Pinel pour le vieux médecin grec ? Le nom de Gardeil n'est cité dans aucun de ses écrits.
Quel fut le sujet de la thèse de médecine de Pinel ? Nous l'ignorons ; on n'a pas conservé à Toulouse le registre des actes de cette époque. Il la soutint le 22 décembre 1773.
Parmi les écoles de médecine les plus célèbres, celle de Montpellier était alors au premier rang. Lorsque Pinel s'y rendit, au commencement de 1774, Boissier de Sauvages, l'auteur de la Nosologie méthodique, venait de mourir, avec une réputation exceptionnelle. Avec lui avaient disparu les théories iatro-mécaniques de Boerhaave, mitigées par la doctrine stahlienne. Mais les maîtres illustres ne manquaient point. Pinel vit naître la gloire de Barthez. « Barthez, dit-il, donnait alors des leçons publiques sur la physiologie et la matière médicale, et joignait à l'éclat d'un vrai talent l'érudition la plus vaste et l'élocution la plus facile. Mais plein de confiance en lui-même, et prenant toujours un ton aflîrmatif et dogmatique, il se livrait à des discussions métaphysiques et spécieuses sur le principe de la vie, et il semblait qu'en le prenant pour guide, on ne dut jamais rencontrer ni difficulté, ni obstacle dans l'étude et l'exercice de
l'art de guérir. Quel grave sujet de méditation pour un jeune médecin avide de s'instruire et nourri de l'étude des sciences exactes que cette succession d'opinions versatiles mises en opposition avec la marche qu'on suivait dans d'autres sciences, et les maximes de la médecine antique » (i). Ce qu'il y a de piquant, c'est que le métaphysicien Barthez était lui-même profond mathématicien, dogmatique par habitude, et sceptique par nature.
Pinel n'était plus un tout jeune homme lorsqu'il vint s'asseoir sur les bancs de la Faculté de Montpellier. Fidèle à la rigoureuse méthode des sciences exactes, il ne se montrait pas facile aux hypothèses. Tel il était alors, tel on le verra plus tard, ni humoriste, ni solidiste, mais assez enclin à la doctrine iatro-mécanique, et admirateur de Baglivi, dont il devait donner une édition (2). Passionné pour l'étude, il amassait des matériaux, en attendant de les utiliser dans la pratique. « Durant un séjour de quatre années que je fis à Montpellier, écrivait-il, c'est-à-dire depuis 177/4 jusqu'à la fin de 1778, je me bornai à fréquenter les cours publics de médecine, à suivre la pratique des hôpitaux et à remonter aux vrais principes de la médecine ancienne et moderne » (3).
Outre Barthez, l'Ecole de Montpellier comptait alors plusieurs professeurs d'un mérite supérieur : Lamure, physiologiste émiment et ingénieux ; Gouan, dont le cours de zoologie et les herborisations étaient très suivis ; Venel, qui eut pour élève Chaptal ; enfin Leroi et Vigaroux, sans parler de Bordeu et de ceux qui, comme lui, illustraient à Paris l'école d'où ils étaient sortis.
Pinel, à peine débarqué à Montpellier, y était recherché par un des principaux habitants de la ville pour diriger l'éducation
1 Nosographie philosophique, 4e édit, 1810, t. I. .Méthode d'étudier en médecine, p. 13.
(2) Gkorgii Baglivi. Opéra omnia medicopractiea et anatomica, novem editionem mendis innumeris expurgatam notis illustravit et pra-fetus est. PI. Pinel, D. M. Parisiis, 1788, 2 vol. in-8.
:\ Nosographie philosophique, 6e édit., 1818. t. I. Manière d'étudier en médecine, p. 73.
de son fils. On a souvent fait allusion, en parlant de Pinel, à la maison hospitalière de M. Benezech. Le jeune homme confie à ses soins, devint, quelques années après, un habile officier du génie. Pinel avait alors 29 ans ; il sentait sa forée et ne cessait d'augmenter ses connaissances. Plus on sait, plus on veut savoir. Combien de savants restent toute leur vie de simples étudiants. A Montpellier, le théâtre scientifique était, sans contredit, beaucoup plus vaste qu'à Toulouse, et les moyens de s'instruire plus nombreux. Si Gouan avait mérité les suffrages de Linné, Pinel, comme zoologiste, aurait pu, à la suite de divers mémoires qu'il publia sur cette branche des sciences, faire honneur à son tour au professeur de Montpellier. Une lecture, faite en 1777, à la Société royale de cette ville, viendrait au besoin à l'appui de cette assertion.
On a avancé, mais sans preuves, que le nom de Pinel avait été mis sur le même rang que celui de Guvier, lors de la vacance de la chaire d'anatomie comparée, en 1790, au Jardin des Plantes de Paris. Si le fait est exact, le choix que le Gouvernement fit du grand naturaliste, du futur historien des révolutions du globe, aurait été profitable à tous deux. À cette époque, Pinel était déjà médecin de la Salpêtrière, et le f\ décembre 1794, il avait été nommé professeur à l'Ecole de santé.
La ressource ordinaire des jeunes gens sans fortune est l'enxignement et la littérature. Pinel sut tirer profit de ses connaissances variées. Une industrie, qui florissait alors à Montpellier, est celle de fabricateur de thèses. Méthodique, ordonné, Pinel avait fait deux parts de son temps. Après avoir assuré sa subsistance par un travail rémunéré, libre et dégagé de soucis, il approfondissait et comparait les différents systèmes de la médecine. C'est ainsi qu'il philosophait. Tout ce qu'il observait, il le notait pour s'en servir plus tard. Excellent latiniste, il rédigeait les thèses qu'on lui confiait. Les sujets d'hygiène avaient ses préférences. Là, rien que des faits, et pas de spéculations stériles. C'est de ce labeur et surtout de ses leçons de mathématiques qu'il tirait ses moyens d'existence.
A Montpellier, Pinel se lia d'amitié avec Chaptal, malgré une notable différence d'âge. Des goûts semblables les rapprochaient, l'amour du beau et la recherche du vrai. Chaptal, admirablement doué et ayant porté ses investigations sur une foule de sujets, ressemblait à un homme embarrassé de ses richesses. Indécis, flottant, il ne voyait pas nettement le but ; tantôt c'était la poésie, tantôt la philosophie ou la médecine qui, s'emparant de lui, l'absorbaient. Il fallait montrer le chemin à cette intelligence inquiète ; c'est ce que fit Pinel. « Mon jeune ami, lui dit-il, il est urgent de vous guérir ; pour cela je ne vous demande qu'une légère complaisance, c'est de lire avec moi, chaque jour, quelques pages de Montaigne, de Plutarque et d'Hippocrate. » Il ne s'agissait, comme on le voit, que de médecine morale. Par la méthode de substitution et sous l'influence de ce traitement, l'équilibre fut bientôt rétabli dans les facultés du jeune savant, cas remarquable de thérapeutique psychologique.
Une autre liaison qui n'a pas été non plus sans influence sur Pinel, remonte également à cette époque. Un étudiant anglais, dont le nom, que nous n'avons pu trouver, a eu, paraît-il, quelque retentissement dans son pays, l'initia, à charge de revanche, aux difficultés de la langue anglaise. Une grande partie de la littérature médicale d'outre-Manche se déroula ainsi sous leurs yeux. Si Pinel lisait Hippocrate dans le texte grec, il ne tarda pas à lire et à traduire Cullen, dont la Faculté d'Edimbourg était fière à juste titre. C'est avec ce jeune Anglais, aimable et gai compagnon, que Pinel quittera Montpellier pour Paris.
Paris était alors la capitale du monde civilisé. Ce n'est pas que la Faculté de médecine y attirât la jeunesse. Rivée à la routine et aux traditions séculaires, elle était sans aucun prestige à côté de l'Académie de chirurgie et de la Société royale de médecine qui venait de se fonder. L'esprit nouveau manquait à ce vieux corps. S'il soufflait quelque part, ce n'était certainement pas rue de la Bûcherie. Mais revenons à nos voyageurs.
Tous deux cheminaient un jour pédestrement, chacun avec son mince bagage sur le dos, observant et prenant des notes, lorsque le bailli d'une bourgade qu'ils traversaient, s'avisa de les faire arrêter, on ne sait sous quel prétexte. Peut-être n'avaientils pas salué Mme la baillive ou Mme l'élue ; toujours est-il qu'il fallut s'expliquer. Ils n'avaient pas de papiers. Ils rirent de l'aventure. Vers 18^0, vieux l'un et l'autre, mais arrivés à une notoriété glorieuse, s'étant revus, ils ne se rappelèrent pas sans plaisir, en dînant ensemble à la Salpêtrière, les moindres incidents de ce voyage, un petit verre de vin d'Arbois, qu'il adorait, égayait le sobre Pinel.
L'année 1778 rappelle une date solennelle dans l'histoire de l'esprit humain. C'est l'année où Voltaire et Rousseau, ces deux grandes puissances du XVIIIe siècle, descendirent dans la tombe. Tous deux avaient eu et avaient encore des disciples fervents, Rousseau surtout, dont le génie maladif avait remué plus profondément les âmes. Les germes qu'ils avaient semés levaient déjà et la moisson était proche. C'est au milieu des troubles, ou plutôt de l'effervescence des esprits encore émus, que Pinel fit son entrée à Paris, sans bruit, sans équipage, impatient d'aller serrer la main de son ami Chaptal. Quel bonheur de se revoir ! On parla bien entendu, dès les premières entrevues, du philosophe de Genève, et il fut convenu qu'on irait visiter son tombeau à Ermenonville. Tout le monde se rendait dans l'île comme à un pèlerinage, jusqu'à la reine qui s'y montra. Que Pinel soit revenu d'Ermenonville vivement impressionné, il n'y a rien là qui doive surprendre. Le tableau qui s'y offrait aux regards était fait à souhait pour émouvoir. Mais qu'au sortir de cette excursion il ait été aussi bouleversé que l'a prétendu Pariset, nous oserions presque en douter. Si Pinel était sensible, la sensiblerie à la mode lui était inconnue. Il était vrai et naturel dans ses impressions.
Il se logea dans le quartier des Ecoles, autrement dit le quartier latin. Il avait retrouvé à Paris un de ses frères, Louis, plus
jeune que lui de six ans, et qui terminait ses études médicales. Les goûts de Pinel étaient simples, sa vie studieuse ; il était rangé, économe. Bien que ses ressources furent modestes, il avait une petite réserve. Malgré ses habitudes de travail, il profita des lettres de recommandation dont il s'était muni à son départ pour faire de nouvelles connaissances. Un membre de l'Académie des sciences, le géomètre Cousin, lui procura des leçons de mathématiques qui lui permirent de vivre en conservant son indépendance. Voici ce que Pinel écrivait à un autre de ses frères, alors au collège de l'Esquille, à Toulouse : « Quant à ma situation actuelle à Paris, elle est aussi agréable que je pouvais l'attendre ; comme les leçons de mathématiques sont beaucoup mieux payées ici qu'en province, je me procure une honnête aisance sans me déranger nullement de ce que mes études de médecine peuvent exiger ; je vis en mon particulier, en mangeant de temps en temps dans des maisons distinguées où je suis très bien accueilli. J'ai toute liberté d'assister aux cours publics, aux hôpitaux et aux bibliothèques ; je vais de temps en temps aux spectacles. Ainsi mon temps se passe dans un enchaînement de situations variées et agréables ; la culture des sciences et quelques amusements passagers le remplissent. Je jouis surtout de l'indépendance qui est conforme avec ma manière de penser. » Cette lettre renferme des appréciations curieuses ; Paris lui plaît, mail il prendrait cette ville en aversion s'il était obligé d'y exercer la médecine. « Je ne vois dans ceux qui exercent ici que bassesses et intrigues, et aucune de ces qualités qui méritent la considération et l'estime. » Ce qu'on sait des praticiens en vogue à cette époque ne justifie que trop le mot du comique : invidia medicorum pessima. Mais Pinel était sans besoins comme sans ambitions. <( D'ailleurs, ajoute-t-il, quand je voudrais me fixer dans ce séjour, le défaut de fortune m'opposerait toujours un obstacle ; il faut ici nécessairement du luxe et de la dépense. Au surplus, il semblera peut-être à certaines personnes que je suis long à
prendre un parti ; mais on sait la fatalité attachée à la profession du médecin. Il faut nécessairement être d'un certain âge pour inspirer la confiance ; rien ne peut suppléer au nombre des années, à moins d'aller se fixer dans une petite ville. Dans ce cas là, on y est toujours à temps. Quoiqu'il en soit, je trouverai toujours le bonheur en moi-même, et les vues de fortune seront subordonnées au plaisir d'être utile. C'est dans ce but que je me cultive et que je réserve mon âge de maturité à rendre à la société les devoirs qu'elle exige de chacun de ses membres. » Voilà l'homme, il était né pour faire le bien, sans calculs. Il suivait dès lors le sentier peu fréquenté de la sagesse.
La correspondance connue de Pinel se borne malheureusement à un petit nombre de lettres dont la plupart ont été publiées pour la première fois en 1859, dans la Gazette hebdomadaire de médecine, par le docteur Casimir Pinel, un de ses neveux, réunies ensuite en une brochure par le même, avec une notice biographique et des notes intéressantes. On n'y trouve que des sentiments élevés et le souvenir constant de la famille et du lieu natal. Pendant la Révolution, tout ce qui se dit, tout ce qui se fait à Saint-Paul l'intéresse. Il était animé d'un sage patriotisme, d'un amour sincère du progrès, mais il avait horreur du sang et de ceux qui le versaient au nom de l'égalité et de la liberté. Ses lettres sur la mort de Louis XVI, dont il fut témoin, et sur les factieux qui organisèrent la Terreur, font le plus grand honneur à son courageux bon sens et à la fermeté de ses convictions sans fanatisme.
A peine installé à Paris, il reçoit une lettre du plus jeune de ses frères, qui lui propose cette question : « Si les progrès de la législation sont les mêmes que ceux des sciences et des arts. » Dès le ier janvier 1779, Pinel lui répond, en examinant contradictoirement le sujet proposé. La donnée étant vague, la solution est peu précise ; il penche toutefois pour la négative. « Si l'on jette un coup d'œil sur les législations qui ont fleuri sur le globe, on verra que, dans l'institution de la société, chacune a précédé
la lumière des sciences et des arts qui suppose un peuple policé et amené par les circonstances et le cours des âges à cette autorité et à ce repos qui fait éclorc le germe des lettres. » Et il s'élève à des considérations historiques et philosophiques appuyées de la plus haute érudition, exposant l'état de la législation, des sciences et des arts chez les diverses nations, dans l'antiquité et dans les temps modernes. En Europe, le Code législatif des Anglais est le seul qui lui paraisse devoir fixer l'attention ; c'est là que le droit de l'individu est le mieux combiné avec celui du prince. « On ne dira pas que les Anglais doivent leur législation à l'état florissant des sciences et des arts qu'elle a précédé de plusieurs siècles. Quand ces fiers insulaires se sont distingués par leur génie et leur talent, leur législation était tout ce qu'elle pouvait être. C'est le patriotisme qui les a maintenus dans leurs revers, qui leur a fait trouver des ressources ; c'est à l'ardeur avec laquelle ils cultivent la politique qu'ils doivent leurs institutions modernes, leur commerce, leur agriculture, et si la connaissance des sciences naturelles a donné lieu à des établissements sages et a contribué à les perfectionner, il faut convenir que le fonds même de leur législation est du à toute autre cause. » Au contraire, en France, la législation est encore dans le chaos : « Qu'importe l'état florissant des sciences, le ton philosophique du siècle. Les intérêts de ceux qui gouvernent sont toujours séparés des vues sensibles et élevées de l'homme vraiment éclairé ; je le vois ici à Paris. Les philosophes vivent dans l'oubli et la retraite, ou s'ils paraissent quelquefois dans les cercles, ce n'est que parce qu'on a plaisir à s'entretenir avec eux ; du reste, leurs maximes sont opposées à celles des gens du monde ; ceux-ci les regardent comme des êtres bizarres, qui jouent leur rôle dans la société, mais ils sont écartés surtout du gouvernement et du cabinet des princes, qui n'aiment que les gens propres à les flatter et à étendre leur pouvoir. Il faut cependant convenir que la foule des écrits philosophiques qui paraissent, répandent la lumière sur certains objets, et opèrent
de temps en temps quelque révolution utile ; mais qu'est-ce, si on le compare avec le système entier de la législation. » Il ne se doutait pas, en écrivant ces lignes, du prochain cataclysme qui allait renverser l'ancien régime et faire place aux institutions nouvelles.
Philippe Pinel, après un séjour de quelques années à Paris, avait presque résolu d'aller se fixer en Amérique. La guerre de l'indépendance venait de finir ; l'enthousiasme en France durait encore. Mais quel motif avait-il de s'expatrier ? Rien de précis sur ce point. Peut-être ce projet naquit-il des conversations qu'il avait avec Franklin chez Mme Helvétius. Le salon de Mme Helvétius était depuis longtemps le rendez-vous de cette société d'Auteuil qui comptait des savants illustres tels que Lavoisier, Condorcet, Savary, Thouret, Cabanis, Roussel. Pinel y fut introduit par ces deux derniers, et séduit comme tous par la sagesse du « bonhomme Richard. » Un tel Américain ne pouvait que lui donner une idée favorable de l'Amérique. Il paraît qu'il balança longtemps, mais enfin, tout bien considéré, il renonça à émigrer. « Quelque avantageux que soit le projet d'aller en Amérique, écrivait-il à un de ses amis (i), cependant je crois maintenant que je resterai ici. » La fortune le touchait moins que la science, comme on le voit dans les lettres qu'il adressait à son frère de Toulouse, et à un de ses amis les plus chers, Desfontaines, alors chargé d'une mission botanique dans les Etats barbaresques. Le savant botaniste avait plus d'un rapport avec son ami le médecin : mêmes goûts studieux, même simplicité de mœurs. Pinel savait choisir ses amis.
La modeste aisance qu'il devait à ses leçons s'accrut encore des produits de sa plume. Rientôt de solides articles, insérés dans les recueils périodiques de médecine, le firent connaître avantageusement du public médical. Le Journal de physique en publia un assez grand nombre. En 178/1, on lui confiait la di-
( I ) Lettre du 27 ncvcmïjrc 1784, adressée au naturaliste Desfontaines, à Alger.
rection de la Gazette de santé, qu'il garda jusqu'en 1789. La fin du XVIIIe siècle vit naître beaucoup de recueils de propagande qui poursuivaient la tâche des encyclopédistes, en attendant la publication de l'Encyclopédie méthodique. Les mémoires et les prix de l'Académie royale de chirurgie et de la Société royale de médecine frayèrent la roule à ces publications périodiques. Les journaux scientifiques les plus en vogue étaient alors le Journal de médecine et de chirurgie, de Roux, et le journal de Fourcroy, la Médecine éclairée par les sciences physiques.
Dans sa lettre à Desfontaines, Pinel qui, en envoyant à son ami un extrait de l'éloge académique de d'Alembert, lui avait déjà parlé du magnétisme animal, revient sur ce sujet, lequel tenait en éveil tous les esprits curieux. Le merveilleux passionnait les dernières générations d'un siècle qui fut encore plus sentimental que philosophique. « Le Gouvernement, dit-il, désire depuis longtemps que le public soit éclairé sur cette espèce de manie qui n'a eu de vogue que par le crédit de ses partisans. Enfin, je crois qu'on vient de lui porter le dernier coup en le mettant à la scène. Il vient de paraître aux Italiens une pièce intitulée les Docteurs modernes, dans laquelle Mesmer et Deslon, ces deux chefs de secte, sont joués avec une gaieté et une plaisanterie charmante. On éclate de rire dans cette pièce, et si vous étiez ici, vous y trouveriez un excellent antidote contre la mélancolie. Rien n'a paru consterner les Mesmériens autant que ce dernier coup ; mais, quoiqu'il en soit, il y a, parmi les dames, un zèle extrême pour cette nouvelle médecine, et comme il faut certains attouchements et un certain développement d'induction chez le médecin qui magnétise, elles trouvent tout cela très gentil. Moi-même, j'ai voulu être instruit du secret pour savoir à quoi m'en tenir, et j'ai fréquenté le baquet, et même magnétisé chez M. Deslon pendant environ deux mois. Cela a abouti à quelque petite aventure galante, et, quand la raison s'endort, j'ai un peu de penchant à prescrire aux dames la charmante manœuvre du magnétisme. Pour les hommes, je les repousse
tous durement, el je les envoie dans un magasin de pharmacie. Du reste, nous plaisanterons sur cette affaire quand vous reviendrez. »
On voit qu'au besoin Pinel savait badiner et rire, « passer du grave au doux, du plaisant au sévère. » Il n'oubliait pas les succès du célèbre docteur Pomme, dont la grande réputation se fit par les femmes, bien qu'il traitât parfois leurs vapeurs avec beaucoup de dureté. Les nerfs jouèrent un rôle considérable au XVIIIe siècle. L'article de Fouquet, dans le Dictionnaire encyclopédique de d'Alembert et Diderot, et le traité spécial de Tissot sur les maladies nerveuses (i), témoignent de l'état psychologique d'une époque qui vit successivement les folies de Saint- Médard, les utopies des Théosophes et les jongleries de Mesmer, en attendant les convulsions de la Terreur. Les circonstances de milieu préparaient excellemment Pinel, né observateur, à l'étude des maladies mentales, considérées comme des manifestations individuelles d'un état général, qui alla successivement, en passant par tous les degrés de l'aliénation, de la manie simple au délire furieux, puis à la démence.
Mais si Pinel se plaisait à railler Mesmer, son scepticisme n'allait point jusqu'à repousser sans discussion tous les faits relatifs au magnétisme animal. Il se réservait, suspendant son jugement sur certains faits qui lui semblaient présenter un caractère de merveilleux, propre à inspirer la défiance. Il écrira plus tard : « Je n'en suis pas moins disposé à suivre d'un œil curieux tous les résultats des recherches faites par M. de Puységur, et à profiter des lumières ultérieures qu'elles pourront répandre sur la médecine, et surtout sur l'aliénation mentale. Loin qu'on doive chercher à éviter le choc des opinions, on doit le regarder comme le moyen le plus sûr de conduire à la vérité et de faire disparaître l'erreur » (2).
(1) Traité des nerfs et de leurs maladies. Paris, 1782, 4 vol. in 12.
(2) Xosographie philosophique, 6e édit., 1818, t. III, p. 145.
Cet homme, qui aimait tant les anciens, ne rejeta pourtant jamais de parti pris une doctrine nouvelle ; partisan de la libre discussion, il avait foi dans l'avenir. Toutes les découvertes, tous les problèmes scientifiques l'intéressaient, même celui de la navigation aérienne. « Quant aux ballons, écrivait-il à Desfontaines, on n'a pas encore rempli le projet de passer le détroit de Calais ; mais, ces derniers jours, on vient d'en construire un aux Tuileries et de le faire partir à Calais pour profiter du premier vent favorable qui pourra le transporter sur les côtes d'Angleterre. C'est M. Pilâtre de Rozier qui doit le monter, et qui va recevoir des compliments des Anglais ou une épitaphe de ses compatriotes. » La dernière partie de la prédiction ne devait pas tarder à s'accomplir. La lettre à Desfontaines est datée du 27 novembre 1784 ; Pilâtre de Rozier périssait dans sa tentative, le i5 juin de l'année suivante.
Philosophe laborieux, Pinel était aussi un esprit pratique ; il ne philosophait qu'après avoir assuré sa vie. Sa position s'était sensiblement améliorée. « Le journal dont je suis chargé, écritil, m'assure une honnête existence, sans me mettre dans la dépendance de personne, mais cependant en me rendant aussi utile que je puis ; par là ma vie est partagée entre des occupations actives et l'étude du cabinet. Je jouis tour à tour du bruyant fracas de la capitale et des délices de la solitude, et d'une société très réservée d'amis choisis » (1). Quelques mois après, insistant sur ce point, il écrira encore : « Du reste, mes affaires vont très bien ici, et je puis me passer désormais de montrer les mathématiques. J'ai quelques maisons de finance dont je suis le médecin, et d'ailleurs je fais des traductions de livres anglais, ce qui me rapporte au-delà de ce qu'il me faut pour vivre très décemment. Dans ce moment ci, je suis à traduire les Institutions de médecine pratique du Dr Cullen, et j'en retire mille livres. Je ne suis plus chez M. Villemont. J'ai
(1) Lettre à son frère Jean-Pierre, du 12 janvier 1784.
pris un appartement plus décent dans la rue des Maçons (i), hôtel des Quatre Nations, tout près de M. Savary. Ainsi je puis maintenant suivre mon goût sans que rien le contrarie, et, en général, je passe les matinées chez moi, et livré à l'étude ; mon goût me porte à avoir une pratique très circonscrite, à voir peu el à observer beaucoup. Je renoncerais à la médecine, s'il me fallait être sans cesse à trotter par les rues. Je travaille vivement à mon Hygiène... » Tout cela est charmant, et inspiré par cette bonhomie naïve qui s'accordait chez lui avec le sens exact des choses pratiques. L'observateur scrupuleux se révèle dans ce dédain des préoccupations de clientèle, qui ont fait la fortune, sinon la gloire, de tant de médecins célèbres de leur vivant. Pour Pinel, la médecine était moins un métier lucratif qu'une profession libérale, qui concilie la bienfaisance et la curiosité. Cette conviction décida de toute sa vie. Jamais carrière ne fut mieux remplie que celle de ce grand et savant homme. Il eut aussi le mérite d'initier son pays aux travaux des médecins de cette école d'Edimboug, qui a tant contribué aux progrès de la doctrine médicale, en associant à la médecine une philosophie simple et sévère, philosophie qui prouvait par l'exemple combien Sydenham, le premier des praticiens, était bien inspiré en se livrant à la direction du sage Locke, le plus illustre des médecins philosophes. Pinel appartenait à cette école, représentée en France par Gondillac.
Le titre de docteur régent de la Faculté de médecine conférait certains privilèges. Des médecins illustres de la Faculté de Montpellier, tels que Bordeu, Astruc, Ferrein, avaient été obligés de se soumettre aux exigences d'une corporation jalouse de ses prérogatives, et impitoyable pour les étrangers. On connaît les démêlés de Théophrate Renaudot avec le spirituel et intolérant Guy Patin. L'esprit de la corporation était toujours le même. Le titre de docteur régent était indispensable aux médecins prati-
(1) Rue des Maçons-Sorbonne, aujourd'hui rue Champollion.
ciens. Pinel concourut trois fois pour l'obtenir. Vains efforts ! Une timidité invincible paralysait ses facultés. Ce n'est que peu à peu, avec beaucoup de peine, qu'il s'habitua à parler en public. Au troisième concours, en 178.4, il se trouva avoir pour concurrent un ancien gendarme dont il avait écrit la thèse à Montpellier (le sujet choisi était celui-ci : De l'équitation et de l'hygiène du cavalier). Ce compétiteur, dont l'aplomb égalait l'ignorance, ne doutait de rien. C'était un Gascon, à la voix éclatante, au visage épanoui, Pinel bien que solidement constitué, ne payait pas de mine ; il était d'une taille au-dessous de la moyenne et l'autre était un géant. Les épreuves se faisaient en latin ,ce qui veut dire que si l'on s'entendait, on ne se comprenait guère. Aussi Pinel fut-il battu ; le gendarme eut la préférence du jury et fut acclamé sans hésitation. Pinel, tout en maudissant son échec, en plaisanta avec ses amis.
C'est ainsi que quelques années plus tard, dans un concours célèbre à la Faculté de Montpellier, pour la chaire de clinique médicale, l'illustre Fouquet disait à son compétiteur, l'emphatique Baumes, qui lui, du moins, ne manquait pas d'un certain mérite : « Monsieur, je cède à la puissance de vos poumons. »
Cependant Pinel ne perdait point de vue ses travaux de prédilection. « Je travaille vivement à mon hygiène », écrivait-il à à Desfontaines. Ce travail, dont l'auteur a publié de nombreux fragments dans la Gazette de santé, n'a jamais été livré à l'impression. L'hygiène prenait rang dans la médecine, où elle devait être définitivement introduite par Halle, émule et successeur de Lorry. Remarquons que l'homme qui se préparait, par de solides études, à opérer dans la médecine une révolution mémorable, n'était alors rien officiellement.
Quelle simplicité de mœurs révèle sa lettre à Desfontaines ! Un appartement dans un hôtel meublé, quelques clients, le strict nécessaire, mais une indépendance absolue, un travail opiniâtre. Cette simplicité d'autrefois contraste avec nos mœurs républicaines actuelles ; il est vrai que la vie est devenue plus
difficile sous tous les rapports. La plupart des hommes qui préparaient la chute de l'ancien régime avaient en général le désir de bien faire plutôt que l'amour du bien-être.
Pinel était occupé, à cette époque, non seulement à traduire les Institutions de Cullen, mais aussi à rédiger un abrégé des Transactions philosophiques de la Société royale de Londres, antérieure à notre Académie des sciences. Trois volumes de cette importante collection lui avaient été confiés. C'est dans l'un d'eux qu'on trouve l'observation si curieuse d'un dormeur du nom de Samuel Clinton (i). Pinel fut sans doute frappé de l'étrangeté du fait. Nourri de la philosophie de Locke et de Condillac, le problème de la folie attira de bonne heure son attention. Son esprit était naturellement porté aux études psychologiques ; plus tard, il inclina même vers l'idéologie, sans aller toutefois aussi loin que Cabanis et Destutt de Tracy. Pour ceuxci, en effet, le cerveau était le « moi », et les faits psychologiques ne différaient pas essentiellement des faits physiologiques. Les uns et les autres étaient le produit de l'organisme animal. Pinel, à propos de ces délicates questions, se tenait prudemment sur la réserve, le problème de l'âme ou du moi lui paraissant insoluble. Son scepticisme, dicté par la prudence, se rapproche assez de celui de Barthez, dont le vitalisme était une protestation, au nom du bon sens, contre les excès de la doctrine mystique de l'animisme. L'esprit d'observation le ramenait à l'intelligence exacte des phénomènes pathologiques.
En 1783, un ami de Pinel, dont il a rapporté l'histoire, était atteint d'un accès de manie dont les conséquences furent funestes. Il le voyait tous les jours. L'observation indique la méthode que l'auteur suivait dès lors. Il cherchait visiblement la vérité dans la réalité. De là une étude plus attentive de l'aliénation mentale et de ses diverses formes. Erudit comme il l'était,
(1 Relation d'un sommeil extraordinaire d'un homme qui vivait à Tinsbury, près de Bath [Abrégé des Transactions philosophiques de ia Société royale de Londres, 6e partie, 1790, p. 256).
il se convainquit bien vite que les premiers observateurs, Hippocrate Celse, Arétée, Galien, Gœlius Aurelianus, Alexandre de Tralles, étaient les auteurs qu'il devait relire et méditer de préférence. Les principes de ces maîtres de l'ancienne médecine, expression de la vérité, n'avaient rien perdu en traversant les siècles. Les nombreux essais qui avaient renoué la tradition, depuis Jean Wier, devaient aboutir à une théorie purement empirique, il est vrai, mais qu'il faut considérer comme le point de départ de toutes les doctrines médico-psychologiques qui se sont produites depuis Pinel.
Sur ces entrefaites, l'occasion se présenta pour lui de se livrer sur un théâtre moins restreint à l'étude de la folie ; il commença alors et fit pendant cinq années des observations sur la manie et sur l'application des remèdes moraux dans une pension d'aliénés, la maison de santé Belhomme. A partir de ce moment, des articles ou des mémoires sur la folie se succédèrent sans interruption dans les journaux où il écrivait. Nous en indiquerons plus loin les titres. Pinel avait trouvé sa voie.
Comme tous les travailleurs, il savait distribuer son temps, de manière à en avoir toujours assez pour se consacrer un peu à des distractions préférées, ou à des études de prédilection. C'est ainsi qu'il suivait certains cours au Jardin des plantes, et, en particulier, au Collège de France, celui de Delille, qui expliquait et commentait Virgile, en lisant les vers du poète latin avec un talent de diction incomparable. Dans une lettre à son plus jeune frère, à la date du 26 avril 1780, il lui rappelle que s'il l'a engagé autrefois à traduire quelques passages de l'Enéide, c'était uniquement afin de lui faire sentir les difficultés d'un pareil travail. Puis, examinant ses essais, il lui donne les plus sages conseils. Pour lui, il faut consulter longtemps ses forces avant de se laisser aller à sonder la pensée d'autrui. « Parce que l'abbé Desfontaines, dit-il, a fait des platitudes, il ne s'ensuit pas qu'il faille entreprendre une traduction de Virgile. » Puis il énumère les qualités d'un fidèle interprète.
En 1780, paraissait sur la réforme à opérer dans les hôpitaux un travail que Pinel dut lire avee intérêt. C'est le rapport de Colombier, intitulé : instructions sur la manière de gouverner les insensés et de travailler à leur gaérison dans les asiles qui leur sont destinés (i). « Des milliers d'insensés, dit Colombier, sont renfermés dans des maisons de fous, sans qu'on songe seulement à leur administrer le moindre remède ; le demi-insensé est confondu avee celui qui l'est tout à fait ; le furibond avec le fou tranquille ; les uns sont enchaînés, les autres libres dans leur prison. Enfin, à moins que la nature ne vienne à leur secours en les guérissant, le terme de leurs maux est celui de leurs jours, et, malheureusement, jusque là la maladie ne fait que s'accroître au lieu de diminuer. »
Pinel, on l'a vu, n'avait pas attendu la publication de ce rapport pour se livrer à l'étude de l'aliénation mentale et à la recherche du traitement le plus convenable de la folie. Mais si la réforme des hôpitaux avait été décrétée sur un rapport antérieur de Necker, le 22 avril 1781, ce n'est qu'après un autre rapport de Bailly (2) qu'il fut question, en 1787, d'en commencer l'exécution. Comme il arrive souvent, ces deux rapports ne sortirent pas des cartons du ministère. Il fallait une impulsion plus vigoureuse pour changer la face des choses. Il importe de dire toutefois que, même avant la Révolution, la grosse question de l'assistance des malades préoccupait les philanthropes et les savants. Le rapport célèbre de Tenon (3), dont l'esprit se trouve condensé dans le mémoire spécial de Cabanis sur les hôpitaux (4), est une preuve incontestable de la sollicitude qu'on
(1) Dans le Journal de médecine, 1785, vol. LX1V, p. 529, sans nom d'auteur; et Paris, 1785, in-4°.
(2) Rapport des commissaires chargés de l'examen du projet d'un nouvel Hôtel- Dieu, lu par Bailly. à l'Académie royale des Sciences, le 22 novembre 1786.
(3) Mémoire sur les hôptiaux de Paris, 1788, in-8°.
(4) Quelques principes et quelques vues sur les secours publics, dans Œuvres complètes de Cabanis. Paris, 1823, t. II, p. 189. Chapitre VII intitulé : Des maisoiis publiques et charitables de fous, p. 275.
avait pour les malades traités dans ces établissements. Il est juste de remarquer aussi que la plupart des réformateurs de l'assistance publique obéissaient à des sentiments d'humanité tout à fait généreux, non mélangés de préoccupations administratives. Malgré ces essais, la première transformation du service des aliénés était réservée en définitive à Pinel.
En 1777, Pinel avait lu, à la Société royale de Montpellier, un mémoire relatif aux mouvements partiels des extrémités. « On doit avoir regret, dira-t-il plus tard à propos d'un autre mémoire lu, en 1786, à l'Académie des sciences, sur l'application des mathématiques au corps humain et sur le mécanisme des luxations en général, on doit avoir regret que l'application de la mécanique au corps humain n'ait pas participé dans ce siècle au mouvement général qui a porté si loin les autres sciences physico-mathématiques. Elle n'a fait presque aucun pas depuis Borelli jusqu'à nous, tandis que l'anatomie et la mécanique, prises séparément, ont été entièrement renouvelées. » Gomme Pinel avait beaucoup de lumières en tout ce qui touchait à la médecine, il ne pouvait ignorer le grand succès qu'avaient eu les travaux de Haies sur la statique des plantes et des animaux, traduits successivement de l'anglais par un grand médecin (1) et un incomparable naturaliste (2), non plus que le retentissement des doctrines contraires de Boerhaave, de Frédéric Hoffmann et de Stahl dans l'Université de Montpellier, où l'illustre Boissier de Sauvages, versé dans les mathématiques, prépara, par ses savants mémoires sur des questions très ardues de physiologie, les recherches qui devaient aboutir à l'une des plus belles œuvres du mathématicien et physicien Barthez, le Traité de la mécanique de l'homme et des animaux (3).
(4) Boissieu bE Sauvages. Statique des animaux. Genève, 17i4, in-4".
(2) Buffon. Statique des végétaux. Paris, 1735.
(3) Nouvelle mécanique des mouvements de V homme et des animauc. Carcassônne, 1798, in-4°. Une partie de cet ouvrage avait déjà été publié dans le Journal des Savants de 1783 à 178S.
Depuis Pitcairne, les Anglais, que Pinel connaissait bien, suivaient l'impulsion que les plus remarquables géomètres et physiciens de la Société royale de Londres avaient donnée à la médecine scientifique. Du reste, en France même, les doctes mémoires de Claude Perrault avaient ouvert la voie à cette physiologie philosophique qui, tout en se réclamant de Descartes et de Stahl, et avec tout le respect possible pour l'âme, travaillait à réduire toute la philosophie de la nature à un problème de mécanique. Buffon n'avait-il pas adopté la théorie cartésienne de l'automatisme ? Aussi, prévoyant les objections qu'on pourrait lui adresser, Pinel prend soin d'ajouter dans une note : « On ne doit pas craindre que je veuille renouveler les abus de ce qu'on appelle mécanisme en médecine. » Il est convaincu que c'est un système qu'il faut entièrement abandonner. Le fait est que Pinel se rapprochait beaucoup de Baglivi, qui accordait comme il pouvait les théories de la fibre motrice avec le plus pur naturisme et le culte d'Hippocrate. Malgré son amour de l'observation, Pinel conserva les habitudes de son esprit mathématique. C'est pour cela que Baglivi, en dépit de Halro-mécanisme de ses idées, lui plaisait tant, et qu'il en a donné une édition soignée, qui parut en 1788. Pourvu qu'on observât bien, pourvu que le médecin se considérât comme le serviteur et l'interprète de la nature, peu importait le raisonnement dont l'observation était le prétexte. Il est vrai que la théorie qui subordonne les faits les mieux observés à l'esprit de système, peut mener loin dans la pratique. Aussi l'empirique est-il généralement plus près de la nature et de la vérité que celui qui met sa raison à la place de la réalité. « Natura?, non hominis voce, dit Baglivi, loquitur Hippocrates, medicorum Romulus cui nec œtas prisca vidit parem in re medica, nec videbit futura » (1).
Pinel, qui pensait, comme Baglivi, que le livre le plus ins-
(1) Baglivi. Opéra omnia. Lyon, 1745, p. 2.
tructif en médecine est le malade lui-même, s'inclinait devant ces oracles renouvelés de Bacon. Mais, bien que mathématicien très distingué et peut-être pour cela même, il n'hésitait pas, à propos de ces théories, à citer ces graves paroles de d'Alembert : « On a voulu réduire en calcul jusqu'à l'art de guérir, et le corps humain, cette machine si compliquée, a été traité par nos médecins algébristes comme la machine la plus simple et la plus facile à décomposer. C'est une chose singulière de voir ces auteurs résoudre d'un trait de plume des problèmes d'hydraulique et de statique capables d'arrêter toute la vie les plus grands géomètres » (i). Ce fut le sens clinique de Pinel qui le préserva des excès d'une méthode qui a séduit beaucoup de médecins par son exactitude spécieuse et son apparente facilité. S'il ne s'en est pas entièrement préservé dans sa Nosographie philosophique, il a su la tenir à l'écart dans ses travaux sur la médecine mentale, où l'observation clinique pure ne laisse qu'une petite place à la théorie, malgré le faible de l'auteur pour les classifications et les nomenclatures.
Observateur philosophe, il chercha dans l'aliénation mentale les causes qui peuvent la déterminer. En 1787, il publiait dans son journal, la Gazette de santé, un article fort curieux sous ce titre : « Les accès de mélancolie ne sont-ils pas toujours plus fréquents et plus à craindre durant les premiers mois de V hiver ? » et, en 1789, un autre ayant pour titre : « Observations sur le régime moral qui est le plus propre à rétablir dans certains cas la raison égarée des tnaniaques. » Les questions de pathogénie ne lui faisaient pas perdre de vue la thérapeutique qui est la fin de la médecine.
Plusieurs autres mémoires complétèrent la série de ces essais qu'on peut regarder comme le prélude de travaux beaucoup plus importants et assez nouveaux en France, où la pathologie mentale, peu familière à la généralité des médecins, ne reposait
(1) Encyclopédie. Discours préliminaire des éditeurs, t. I, p. 54.
point sur des faits cliniques bien observés. La plus grossière routine présidait au traitement inhumain des aliénés. L'un de ces travaux, intitulé : Réflexions médicales sur L'état monastique, parut en 1790 dans le Journal gratuit de santé, et un autre en 1791, dans le journal de Fourcroy, la Médecine éclairée par les sciences physiques. Ce dernier traitait de la mélancolie suicide.
En 1791, le 3o août, la Société royale de médecine, à la veille de disparaître, ainsi que l'Académie royale de chirurgie et la Faculté, proposait un prix sur la question suivante : Indiquer les moyens les plus efficaces de traiter les malades dont l'esprit est aliéné avant Vâge de la vieillesse. Pinel concourut. Si son mémoire fut mentionné dans la séance publique qui eut lieu l'année suivante, on ignore, faute de documents, s'il obtint un prix. On avait alors bien d'autres préoccupations. Le mémoire portait pour épigraphe ces paroles de Celse : Gerere se pro cujusque natura necessarium. » Thouret était membre de la Commission d'examen ; le mémoire de Pinel l'avait frappé. Il connaissait l'auteur, et, à quelque temps de là, il se rappela quelle était sa valeur dans une circonstance décisive. On était alors en 1792, en pleine tourmente révolutionnaire. Le 10 août venait de s'inscrire dans l'histoire en attendant les cinq terribles journées du mois de septembre. Pinel était libéral, mais c'était un libéral de 1789, et s'il adopta avec enthousiasme les principes politiques de la Constituante, on le vit répudier avec indignation et dégoût les excès qui se produisirent plus tard sous la Terreur. Une de ses lettres atteste la répulsion que lui inspiraient les factieux qui déshonoraient la République par leurs instincts pervers.
Officier municipal pendant quelque temps, il fut vite guéri de toute ambition administrative ; les régions plus sereines de la science convenaient mieux à sa nature. « Tu fais bien de parler avec horreur, écrivait-il à son frère le doctrinaire, devenu curé de Saint-Paul, des exécutions sanglantes qui ont eu lieu s. 3
à Paris le 21 septembre et les jours suivants, et je t'avoue n'avoir jamais éprouvé un sentiment de consternation pareil à celui que cette série d'événements atroces a fait naître dans mon cœur et dans celui de tous les hommes honnêtes et éclairés. Si nous pouvions avoir un entretien ensemble, je t'indiquerais la suite des intrigues lâches qui ont pu les provoquer. Je t'avoue que je me félicite de n'avoir point été dans ce moment officier municipal ; sans faire ici parade de sentiments fermes et généreux, j'aurais fait tout au monde pour les empêcher, ou je me serais fait tuer moi-même, car je regarde comme une flétrissure éternelle pour ceux qui étaient à la tête de l'administration, cette violation déplorable de toutes les lois de la justice. Je t'avoue que depuis la première année de la Révolution, que j'ai été avec les autres électeurs de 1789, à la tête de la municipalité pendant plus d'un mois, j'ai été guéri de tout désir de me rejeter dans ce tourbillon, surtout dans un pays où l'homme audacieux et pervers parvient si facilement, avec de l'astuce et une politique adroite, à singer le vrai patriotisme et à s'élever à tout. Les élections de Paris pour la Convention nationale se sont passées au milieu des proscriptions et de la terreur, et je t'avoue que, quand on voit un Marat assis à côté de nos législateurs, on doit peu regretter de n'avoir point été porté sur la liste de la capitale. Au reste ce n'est pas par quelques membres qu'il faut juger la Convention nationale ; il parait, au contraire, que la grande majorité est saine et éclairée, puisqu'elle domine tous les orages qu'excitent les passions aigries... Les départements paraissent avoir été dirigés par l'amour du bien public dans le choix de leurs députés, et il faut convenir qu'on a élu en général des hommes connus par leurs lumières et leur patriotisme. Mais quelle tache immense ont-ils à remplir, puisque, pour s'en acquitter dignement, il faudraiî un caractère aussi grand que celui de Solon ou de Lycurgue, et des lumières encore plus étendues. J'ai assez de relations avec ceux qui marquent le plus dans l'Assemblée pour pouvoir te dire que, au milieu des débris
de l'ancien régime, il \ a un très grand embarras à construire un édifice stable. Dans le gouvernement, comme dans toute chose, il est facile de renverser et de détruire, mais rien n'est plus difficile que de construire à nouveau avec solidité, surtout quand on a affaire à une nation mobile, variable et amie de la nouveauté. Pour moi, qui ai aussi bien étudié l'esprit des gouvernements de l'antiquité que la médecine, je t'assure que je suis un peu effrayé quand je songe à la désorganisation complète où nous nous trouvons et à la nécessité de rétablir un ordre fixe et irrévocable. Que de têtes dans la Convention qui n'en sentent même pas la difficulté. »
Le 7 juillet précédent, Pinel assistait à la séance de l'Assemblée législative où l'évêque métropolitain de Lyon, Lamourette, obtint un si brillant succès par le discours plein de sagesse et de modération qu'il y prononça. Tous les partis semblèrent un moment s'entendre. Accord bizarre et imprévu, mais de peu de durée, et que la journée du 10 août fit complètement oublier. La lettre de Pinel sur cette séance mémorable est d'autant plus curieuse qu'elle exprime admirablement l'état général des esprits. « Nous étions ici, comme ailleurs, écrivait-il à son frère Louis (i), dans de grandes perplexités, à cause de nos divisions intestines, autant que par les approches d'une guerre formidable, mais les hommes éclairés craignaient encore moins les suites de la guerre que nos dissensions, par la mésintellignece continuelle qui régnait entre le pouvoir exécutif et le législatif, et, de plus, par une diversité d'opinions sans fin, qui mettait continuellement aux prises les membres du corps législatif, ce qui donnait lieu à des factions sous le noms de Jacobins, de Feuillants, de Royalistes, etc., en sorte que les esprits faibles ne savaient plus à quoi s'en tenir ; d'ailleurs, quoique en général les amis de la Constitution, sous le nom de Société des Jacobins, fussent bien intentionnés, il s'y mêlait continuelle-
(1) Lettre du 7 juillet 1792.
ment des brouillons, qui faisaient mépriser les autorités constituées, et qui, par des déclamations outrées, portaient le peuple à la révolte ; et vous avez appris, sans doute, ro qui s'est passé le 20 juin, dans le château des Tuileries. Cette scène, quoiqu'en puissent dire les gens de parti, a pénétré de douleur tous ceux qui veulent le bien public ; car, si le représentant héréditaire de la nation n'est point respecté, il n'y a plus alors de gouvernement, plus de corps social, et il ne resterait plus qu'à s'entr'égorger les uns les autres ; aussi cette nouvelle avait répandu la joie parmi les émigrés et les puissances ennemies de la France. Nous étions donc ici à Paris dans des transes très \ ives, surtout à l'approche de la Fédération, puisque le choc des factions pouvait devenir terrible, et qu'on ne pouvait point prévoir la fin du désordre.
Aujourd'hui, samedi 7 juillet, la scène change entièrement par la réunion de tous les esprits, et je vais te dire ce qui est arrivé à l'Assemblée nationale. M. Lamourette, évêque métropolitain de Lyon, est monté à la tribune, en sa qualité de député, et voici, en abrégé, le discours qu'il a tenu : — On vous a proposé, Messieurs, des mesures générales sur la sûreté de l'Etat, mais la véritable cause de nos maux est ici. Une partie de l'Assemblée accuse l'autre de vouloir renverser la Monarchie constitutionnelle en établissant une République ; celle-ci accuse à son tour la première de vouloir détruire l'égalité politique, en établissant les deux Chambres ; c'est là la source de divisions qui déchirent le royaume et qui causent tous nos malheurs. Voulez-vous anéantir les espérances funestes de nos ennemis ? Voulez-vous remporter une victoire éclatante et sur l'Autriche et sur Coblentz ? Réunissez-vous, déclarez, par un nouveau serment auguste et solennel, que vous détestez également tout ce qui pourrait porter atteinte à l'intégrité de la Constitution... Foudroyez à la fois et le système de la République et celui des deux Chambres, et que M. le Président indique un jour et une heure pour cette cérémonie touchante. — On a crié : à Tins-
tant, à l'instant, et l'Assemblée tout entière se lève, les bras tendus vers le eiel, et prononce, d'une voix unanime, le serment proposé par l'évêque de Lyon.
Il faut avoir vu cette scène mémorable pour s'en faire une jusle idée. Aussitôt l'Assemblée a rempli confusément l'enceinte de la salle, au milieu des acclamations du peuple et de ses propres membres, en bénissant cette heureuse réunion ; dès le soir même, les corps administratifs et judiciaires, la municipalité, les ministres, sont venus partager les sentiments profonds que l'Assemblée éprouvait, et la joie pure que cette séance doit inspirer aux bons citoyens... » On sait que l'évêque constitutionnel de Lyon paya de sa tête l'effort qu'il fit en vain pour conjurer le désordre menaçant.
Mais les affres de la Terreur ne suspendaient point les nécessités de la vie ; au commencement de cette année, Pinel s'était marié. 11 connaissait depuis trois ans, dit-il, la jeune fille qu'il épousait. Elle était orpheline et d'un excellent caractère, âgée de 2/1 ans ; elle devait avoir plus tard une petite aisance. La solitude pesait à cet homme studieux ; il voulait dans son intérieur un autre lui-même qui eût sa confiance. A ce propos, il écrivait à son frère Louis, alors maire de Saint-Paul : « Etant obligé d'être servi par des étrangers, je suis dupé de mille manières, et je ne puis éviter cela qu'en épousant, comme je le fais, une personne économe et rangée ; d'ailleurs, une fois qu'on est parvenu à un certain âge, on sent le besoin du mariage pour retrouver les soins de l'amitié dans la personne avec laquelle on doit passer ses jours... Je prie mon père de m'envoyer de suite son consentement à peu près dans ces termes : je donne mon consentement pur et simple au mariage de mon fils aîné, Philippe Pinel, avec demoiselle Jeanne Vincent, fille légitime de feu Jean Vincent et de Françoise Gindre, habitants de Gevingey, département du Jura, entendant que ce mariage sera contracté suivant les formes civiles et ecclésiastiques. » Deux fils naquirent de cette union qui lui procura le
bonheur qu'il avait rêvé. Mme Pinel mourut vers 1812.
La médecine n'échappa point aux réformes de la Révolution. Jusqu'à l'organisation nouvelle de l'enseignement, en l'an III, la médecine et la chirurgie avaient été séparées. On n'ignore pas que, pendant des siècles, la chirurgie fut tenue en tutelle par la médecine, et que celle-ci, dont l'enseignement était tombé si bas, fut à son tour émancipée par la chirurgie. Le collège des chirurgiens de Saint-Côme se mit sur un pied d'égalité avec la Faculté, en faisant soutenir des thèses pour la maîtrise. Ce fut Louis qui donna l'exemple. La fusion des deux branches de l'art rencontra d'ardents adversaires parmi les chirurgiens. L'élégant Richerand fut un des plus acharnés. Les diplômes de médecin et de chirurgien étaient conférés à Paris par des corporations distinctes et rivales. Il paraît, écrit Pinel à son frère Jean-Pierre, le 18 novembre 1792 « que dans le nouvel état de choses, l'éducation du médecin et du chirurgien sera commune, et que cet état n'en deviendra que plus respectable, parce que l'on exigera plus de lumières. Il faut convenir que dans l'actuelle désorganisation de presque tous les états de la société, la profession de médecin est celle qui joue un des plus beaux rôles. »
Le 19 septembre 1790, la Société royale de médecine, consultée, avait adressé à l'Assemblée nationale, un projet d'organisation de la médecine en France, contenant en germe à peu près tous les progrès qui ont été réalisés depuis. Mais rien n'avait été fait officiellement pour réunir dans la pratique et dans l'enseignement les deux branches de l'art de guérir, et l'on attendra pour cela jusqu'au i/j frimaire de l'an III (4 décembre 179^). Pinel, lors de la création de l'Ecole de santé, fut nommé à la chaire de physique médicale et d'hygiène, conjointement avec Halle, fondateur en France de l'enseignement de l'hygiène. En 1790, il succédait à Doublet dans celle de pathologie interne, qu'il occupa jusqu'en 1822, où une mesure de réaction intempestive le priva de son titre de professeur.
La Nosograpliic philosophique fut le fruit de cet enseignement ; mais c'est moins par cet ouvrage, qui fut classique pendant un quart de siècle, que par ses leçons et ses écrits sur la folie, que Pinel a illustré son nom. Son titre de « bienfaiteur des aliénés » est celui qui sauvera à tout jamais sa mémoire de l'oubli.
Pinel fut nommé médecin de Bicêtre par décret du 25 août 1793. Il n'est pas inutile de faire connaître ses impressions sur les événements de son temps ; quelques-unes de ses lettres, écrites au plus fort de la Terreur, témoignent de ses sentiments ainsi que de son esprit judicieux. La lettre écrite à son frère Louis, le 21 janvier 1793, à l'occasion de la mort de Louis XVI, est datée de Paris. C'était le soir, il venait d'assister, comme garde national, à l'exécution de l'infortuné monarque. La narration est d'une simplicité touchante : « Je ne doute pas que la mort du roi ne soit racontée diversement, suivant l'esprit de parti, et qu'on ne défigure ce grand événement soit dans les journaux, soit dans les bruits publics, de manière à défigurer la vérité ; comme je suis ici à la source, et que, éloigné par principe de tout esprit de parti, j'ai trop appris le peu de cas qu'il fallait faire de ce qu'on appelle aura popularis, je vais te raconter fidèlement ce qui est arrivé. C'est à mon grand regret que j'ai été obligé d'assister à l'exécution en armes, avec les autres citoyens de ma section, et je t'écris le cœur pénétré de douleur, et dans la stupeur d'une profonde consternation.
Louis, qui a paru entièrement résigné à la mort par des principes de religion, est sorti du Temple vers les 9 heures du matin, et il a été conduit au lieu du supplice dans la voiture du maire avec son confesseur et deux gendarmes, les portières fermées. Arrivé près de l'échafaud, il a regardé avec fermeté ce même éehafaud, et dans l'instant le bourreau a procédé à la cérémonie d'usage, c'est-à-dire qu'il lui a coupé les cheveux qu'il a mis dans sa poche, et aussitôt Louis est monté sur l'échafaud ; le roulement d'un grand nombre de tambours qui se faisaient
entendre, et qui semblaient apostés pour empêcher le peuple de demander grâce, a été interrompu d'abord par un geste qu'il a fait lui-même, comme voulant parler au peuple assemblé ; mais à un autre signal qu'a donné l'adjudant du général de la Garde nationale, les tambours ont repris leur roulement, en sorte que la voix de Louis a été étouffée, et qu'on n'a pu entendre que quelques mots confus, comme : je pardonne à mes ennemis, etc. ; mais, en même temps, il a fait quelques pas autour de la fatale planche où il a été attaché, comme par un mouvement volontaire, ou plutôt par une horreur si naturelle à tout homme qui voit approcher sa fin dernière, ou bien par l'espoir que le peuple demanderait sa grâce, car quel est l'homme qui n'espère pas jusqu'aux derniers moments. L'adjudant du général a donné ordre au bourreau de faire son devoir, et, dans l'instant, Louis a été attaché à la fatale planche de ce qu'on appelle la guillotine, et la tête lui a été tranchée, sans qu'il ait eu presque le temps de souffrir, avantage qu'on doit du moins à cette machine meurtrière, qui porte le nom d'un médecin qui l'a inventée. Le bourreau a aussitôt retiré la tête du sac, où elle s'engage naturellement, et l'a montrée au peuple. Aussitôt qu'il a été exécuté, il s'est fait un changement subit dans un grand nombre de visages, c'est-à-dire que, d'une sombre consternation, on a passé rapidement aux cris de Vive la nation, du moins la cavalerie qui était présente à l'exécution, et qui a mis ses casques au bout de ses sabres. Quelques citoyens ont fait de même, mais un grand nombre s'est retiré le cœur navré de douleur, en venant répandre des larmes au sein de sa famille. Comme cette exécution ne pouvait se faire sans répandre du sang sur l'échafaud, plusieurs hommes se sont empressés d'y tremper, les uns l'extrémité de leur mouchoir, d'autres un morceau de papier, ou toute autre chose, pour cou server le souvenir de cet événement mémorable, car il ne faut pas se livrer à des interprétations odieuses. Le corps a été trans porté dans l'église Ste-Marguerite, après que des commissaires
de la municipalité, du département et du tribunal criminel ont eu dressé le procès-verbal de l'exécution. Son fils, le ci-devant Dauphin, par un trait de naïveté qui intéresse beaucoup en faveur de cet enfant, demandait avec instances, dans son dernier entretien avec son père, d'aller l'accompagner pour demander sa grâce au peuple.
11 me serait facile de m'étendre sur le jugement qu'a prononcé l'Assemblée nationale, et de faire valoir jusqu'à quel point la prévention et la haine ont éclaté. Je suis certainement loin d'être royaliste, et personne n'a une passion plus sincère que moi pour la prospérité de ma patrie ; mais je ne puis me dissimuler que la Convention nationale s'est chargée d'une responsabilité bien redoutable, et qu'en outre, elle a dépassé ses pouvoirs. Dans tous les gouvernements réguliers, le pouvoir législatif, le pouvoir judiciaire et le pouvoir exécutif sont essentiellement distincts, ou bien il règne la plus effrayante tyrannie, car si le corps qui a le pouvoir de faire les lois a aussi celui de les appliquer suivant ses caprices et de les faire exécuter, quel est le citoyen dont la sûreté et la propriété ne sont pas menacées ? Le corps législatif avait sans doute le droit de créer un tribunal ou une commission pour le jugement du ci-devant roi, prévenu d'avoir favorisé l'entrée des troupes étrangères dans la France, encore ne pouvait-on le juger que d'après les lois de la Constitution, qui déclare dans deux cas la déchéance du roi. En supposant qu'on eût nommé une commission extraordinaire, c'était encore aux ministres, au Conseil exécutif provisoire, de nommer les membres de ce tribunal ; il aurait fallu établir un jury de jugement et un jury d'accusation, et observer, à la rigueur, toutes les formalités du Code pénal. Alors la Convention eut été à couvert, et ne se fût pas exposée au repentir trop tardif d'avoir commis la plus grande infraction aux lois éternelles de la justice. Dans le jugement du roi Charles Ier, tu sais bien que le Parlement d'Angleterre se garda bien de se charger de sa condamnation, et l'on eut recours à la formation d'un tribunal ; ce
sont là des règles que les moindres connaissances en politique rendent sensibles. La Convention nationale a passé par dessus toutes les formes, et l'on a vu l'exemple révoltant d'un d'Orl... qui vota contre son propre parent, et d'une foule de forcenés, prédicateurs éternels du massacre et d'une haine envenimée contre le roi Louis.
Si l'on se livre à des considérations politiques, on voit bien, d'un autre côté, dans quel abîme de maux peut nous plonger un jugement aussi illégal et aussi précipité, tandis qu'il paraît que la majorité de la nation aurait seulement voté pour la réclusion. Si tu connaissais comme moi, tous les ressorts perfides que les méchants font mouvoir pour entraîner dans le piège les députés sans expérience ; si tu pouvais, comme moi, te former une idée des astuces perfides, de l'audace impudente et effrénée avec lesquelles se montre le crime dans les temps de révolution et de trouble, en vérité, tu serais à jamais dégoûté de vouloir te mêler de politique. Tu sais que, dans les premiers temps de la Révolution, j'ai eu aussi cette ambition, mais ma vie, ainsi que celle de mes confrères, a été tellement en danger lors même que je ne demandais que la justice et le bien du peuple, j'ai conçu une si profonde erreur pour les clubs et les assemblées populaires, que je me suis, depuis cette époque, éloigné de tous les postes publics qui ne se rapportent point à ma profession de médecin... » Il fallait du courage pour écrire une lettre semblable à une pareille époque. Tout philosophe qu'il fût, Pinel n'était pas homme à s'incliner prudemment devant le fait accompli. Ses convictions républicaines n'allaient pas jusqu'à la maxime jusque datum sceleri. Nul sophisme ne vint fausser cette conscience droite, à une époque où les rhéteurs et les sophistes prenaient volontiers le masque de la sagesse. Encore une fois, les lettres de Pinel, en trop petit nombre, font honneur à son caractère. Né pour le bien, il ne se fît jamais le complice des méchants.
La réforme des hôpitaux, décrétée par le gouvernement, et
demandée si éloquemment à la tribune de l'Assemblée constituante par La Rochefoucauld, allait recevoir un commencement d'exécution à Bieêtrc. Thouret et Cabanis, membres de la Commission et partisans déclarés des réformes, n'hésitèrent pas sur le choix du réformateur. Ils connaissaient Pinel, ils appréciaient son rare mérite et son caractère. Ils craignaient d'abord sa trop grande modestie ; mais, quand ils eurent parlé au nom du devoir, Pinel céda à leurs instances et se dévoua noblement à l'œuvre de rénovation. Nommé par décret du 25 août 1793, il entra en fonctions le 11 septembre comme médecin des infirmeries, dont dépendait le service des aliénés. Tout y était à refaire, comme dans l'ordre politique et social. Une réforme complète, radicale, était indispensable. Depuis plusieurs siècles, les aliénés étaient exactement traités comme les pires des malfaiteurs. Le traitement, livré à des serviteurs mercenaires, semblait défier la raison et l'humanité. Contre l'aliénation, qui est la pire des infortunes, on ne connaissait que la violence. Nul choix ne pouvait être plus heureux que celui de l'homme éclairé qui devait substituer l'humanité à la barbarie. Comme Cabanis, Pinel pensait que l'étude de la médecine élève l'âme, agrandit le domaine de l'intelligence et entretient les sentiments généreux des natures indépendantes. Ce philanthrope était doué d'une nature énergique. L'amour de la bienfaisance soutint son courage, et il sut déployer dans son entreprise la plus grande activité. Tout son temps, toutes ses forces, il va les consacrer désormais au soulagement des malheureux, après avoir étudié à fond leurs tristes infirmités. Voici comment il esquisse son programme de bienfaisance : « Il importe en médecine, comme dans toutes les autres sciences, de compter pour beaucoup un jugement sain, une sagacité naturelle, un esprit inventif dépouillé de tout autre privilège. Il faut peu s'informer si tel homme a fait certaines études d'usage, ou rempli certaines formalités, mais s'il a approfondi quelque partie de la science médicale, ou s'il a découvert quelque vérité utile. L'exercice de
la médecine, durant près de deux années dans l'hospice de Bicêtre, m'a fait vivement sentir la nécessité de réaliser ces vues pour faire faire quelques progrès à la doctrine do l'aliénation mentale. Les écrits des auteurs anciens et modernes sur cet objet, rapprochés de mes observations antérieures, ne pouvaient me faire sortir d'un certain cercle circonscrit ; et devais-je négliger ce que le spectacle des aliénés, pendant un grand nombre d'années, avait pu apprendre à un homme, M. Pussin, doué d'un sens droit, très appliqué à son devoir, et chargé de la surveillance des aliénés de l'hospice ? Le ton dogmatique du docteur fut dès lors abandonné ; des visites fréquentes, quelquefois pendant plusieurs heures du jour, m'aidèrent à me familiariser avec les écarts, les vociférations et les extravagances des maniaques les plus violents ; dès lors, j'eus des entretiens réitérés avec l'homme qui connaissait le mieux leur état antérieur et leurs idées délirantes ; attention extrême pour ménager toutes les prétentions de l'amour-propre ; questions variées et souvent répétées sur le même objet, lorsque les réponses étaient obscures ; point d'opposition de ma part à ce qu'il avançait de douteux ou de peu probable, mais renvoi tacite à un examen ultérieur pour l'éclaircir ou le ratifier ; notes journalières tenues sur les faits observés, etc. » (i).
On voit par cet extrait quelle était la bonne foi, la sincérité, la curiosité de cet observateur, qui ne craignait pas d'associer à ses investigations le savoir empirique d'un surveillant, dont l'expérience lui fut si utile et qui resta pour lui un auxiliaire dévoué.
Qu'était alors Bicêtre ? Un vaste pandémonium rempli de toutes les misères ; ici des voleurs, là des assassins. La chaîne en partait pour se rendre à Rochefort, à Toulon ou à Brest. Plus loin étaient les aliénés. Dans l'origine, cet hospice portait
(1) Traité médico-philosophique sur Valiénation mentale, 2.* relit., 1809. Introduction, p. 29.
le nom de Grange aux Gueux (ou aux Queulx). Propriété vers 1284 du cardinal de Winchester (d'où par corruption Bicêtre), puis vers 1/100 du duc de Berry, Bicêtre fut transformé sous Louis XIII en Gominanderie de Saint-Louis, il servi! de retraite alors, jusqu'à la construction des Invalides, aux officiels et aux soldats estropiés. En 1660, il fut compris au nombre des dépendances de l'Hôpital général.
La première réforme à faire était l'abolition des chaînes ; car l'usage des chaînes de fer pour contenir un grand nombre d'aliénés était encore, dit Pinel, dans toute sa vigueur. Toutefois, pour cela, il fallait non seulement l'autorisation du Bureau central, mais encore l'assentiment de la Commune, soupçonneuse et jalouse de son autorité absolue. L'esprit de Marat y dominait toujours. La loi des suspects n'avait pas disparu. Les massacres de septembre conseillaient la prudence. Pinel, d'après le récit de son fils Scipion, « prend le parti de se rendre luimême à la commune de Paris, et là, répétant ses plaintes avec une chaleur nouvelle, il exige la réforme d'un traitement si monstrueux. — Citoyen, lui dit un des membres de la Commune, j'irai demain à Bicêtre te faire une visite, mais malheur à toi si tu nous trompes, et si tu recèles les ennemis du peuple parmi tes insensés. — Le membre de la Commune qui parlait ainsi était Couthon. Le lendemain, il arriva à Bicêtre.
« Couthon est peut-être lui-même un spectacle aussi étrange que celui qu'il vient voir ; privé de l'usage de ses deux membres inférieurs, il semble une fraction humaine plantée sur un autre corps, et, du haut de sa difformité, laisse tomber, d'une voix molle et féminine, des sentences impitoyables, des sentences de mort, car la mort est la seule logique qui règne en ce moment. Couthon veut voir et interroger lui-même les fous les uns après les autres ; on le conduit dans un quartier, mais il ne recueille que des injures ou même de sanglantes apostrophes, et n'entend, au milieu de cris confus et de hurlements forcenés, que le bruit glacial des chaînes qui retentissent sur
des dalles dégoûtantes d'ordures et d'humidité. « Fatigué bientôt de la monotonie et de l'inutilité de ses recherches, Couthon se retourne vers Pinel : — Ah ça, citoyen, lui dit-il, es-tu fou toi-même, de vouloir déchaîner de pareils animaux ? — Citoyen, lui répond celui-ci, j'ai la conviction que ces aliénés ne sont si intraitables que parce qu'on les prive d'air et de liberté, et j'ose espérer beaucoup de moyens différents. — Eh bien ! fais-en ce que tu voudras, je te les abandonne ! Mais je crains bien que tu ne sois victime de ta présomption.
(( Maître désormais de ses actions, Pinel commence dès le jour même son entreprise, dont il ne se dissimule pas les difficultés réelles, car il s'agit de rendre libres environ cinquante furieux, sans que cette mesure devienne nuisible ou dangereuse pour les autres aliénés paisibles. Il se décide à n'en déchaîner que douze, pour le premier essai ; la seule précaution qu'il croit devoir prendre, est de faire préparer un nombre égal de camisoles, de ces gilets en toile forte et à longues manches qui peuvent s'attacher derrière le dos de l'aliéné quand on veut le réduire à l'impuissance de mal faire.
<( Le premier auquel Pinel s'adresse, est le plus ancien dans ce lieu de misère ; c'est un capitaine anglais, dont personne ne connaît l'histoire, et qui est là, enchaîné, depuis quarante ans, Il est regardé comme le plus terrible de tous les aliénés ; ses gardiens ne l'approchent qu'avec circonspection, depuis que, dans un accès de fureur, il a frappé, d'un coup de ses menottes, un des servants à la tête, et l'a tué sur le coup. Il est garrotté avec plus de rigueur encore que les autres ; cette rigueur et l'abandon complet auquel elle condamne ne font qu'exaspérer son caractère, naturellement furieux. Pinel entre seul dans sa loge, et l'aborde avec calme. — Capitaine, lui dit-il, si je vous faisais ôter vos fers, et si je vous donnais la liberté de vous promener dans la cour, me promettriez-vous d'être raisonnable et de ne faire de mal à personne. — Je te le promets, mais tu te moques de moi ; ils ont tous trop peur et toi aussi. — Non
certes, je n'ai pas peur, puisque j'ai six hommes pour me faire respecter s'il le faut. Mais croyez à ma parole, devenez confiant et docile ; je vous rendrai la liberté, si vous vous laissez mettre ce gilet de toile au lieu de ces chaînes si pesantes.
« Le capitaine se prête de bonne grâce à tout ce qu'où exige de lui, mais en haussant les épaules et sans articuler un mot. Après quelques minutes, ses fers sont complètement détachés, et l'on se retire en laissant la porte de sa loge ouverte. Plusieurs fois, il se lève sur son séant et retombe ; depuis si longtemps qu'il est assis, il a perdu l'usage de ses jambes ; eniin, au bout d'un quart d'heure, il parvient à se tenir en équilibre, et, du fond de sa loge obscure, il s'avance en chancelant vers la porte. Son premier mouvement est de regarder le ciel, et il s'écrie en extase : Que c'est beau ! Pendant toute la journée, il ne cesse de courir, de monter les escaliers, de les descendre, en disant toujours : Que c'est beau ! Le soir, il rentre de lui-même dans sa loge, dort paisible sur un lit meilleur qu'on a préparé, et, durant deux années qu'il passe encore à Bicêtre, il n'a plus d'accès de fureur, il se rend même utile dans la maison, en exerçant une certaine autorité sur les fous, qu'il régente à sa guise, et dont il s'établit comme le surveillant.
(( Son voisin de captivité n'est pas moins à plaindre que lui ; c'est un ancien officier français, qui est aux fers depuis trentesix ans, et qui a été frappé jadis d'une de ces manies terribles dont on voit encore assez d'exemples fréquents de nos jours. Doué d'une intelligence faible et facile à fanatiser, il s'est imaginé, dans ses mystiques et sévères méditations, qu'il était destiné par Dieu au baptême du sang, c'est-à-dire à tuer sur terre les chrétiens, afin de leur épargner l'enfer, et de les envoyer directement jouir au céleste séjour des béatitudes réservées aux bienheureux. Sa burlesque idée a produit un crime atroce, et c'est par un de ses propres enfants, c'est en lui enfonçant un couteau dans le cœur, qu'il a préludé à l'exécution de sa mission homicide. Déclaré fou par le Parlement, et conduit à
Bicêtre, il a été pendant de longues années tourmenté de son délire frénétique. Enfin, le calme est revenu, mais sans la raison. Maintenant, il est muet et immobile, mais ce n'est plus qu'un spectre décharné, assis sur sa pierre. Ses membres sont toujours chargés des mêmes chaînes qu'on lui a mises autrefois et qu'il n'a plus la force de soulever ; on les lui a laissées, peut-être plus par habitude que par souvenir de son action cruelle. Pour lui, il n'y a plus d'espoir d'amélioration. Pinel le fait transporter dans un des lits de l'infirmerie. Les jambes de ce malheureux sont tellement raidies et contractées qu'il ne peut les étendre ; son agonie se prolonge encore quelques mois et il meurt sans s'être même aperçu de sa délivrance.
« Le troisième présente un singulier contraste ; c'est un homme dans la force de l'âge et dont les yeux sont étincelants ; il a la parole hautaine et les gestes dramatiques. Dans sa jeunesse, il a été homme de lettres. Doué alors d'une humeur facile et douce, et d'une brillante imagination, il faisait de beaux rêves d'amour et d'honneur qu'il traduisait en romans passionnés ; il écrivait sans cesse, et, pour se livrer avec plus d'ardeur à ses compositions favorites, il finit par s'enfermer dans sa chambre, où bien souvent il passait la journée sans prendre d'aliments et la nuit sans dormir. Pour l'achever, une passion malheureuse vint exalter encore ses idées ; il s'éprit des charmes d'une de ses voisines, bonne et honnête fille, comme elles le sont toutes d'abord, mais qui se fatigua bientôt du pauvre auteur ; elle lui fut infidèle et ne lui laissa même pas la consolation de pouvoir douter de son malheur. Aussi, pendant près d'une année, sa douleur fut amère et concentrée, puis un beau jour, il reconnut tout le ridicule de son désespoir, et passant d'un extrême à l'autre, il se livra avec emportement aux plaisirs et aux excès de tout genre ; ce fut au milieu d'une orgie que sa raison s'égara complètement, et que, conduit à Bicêtre, dans l'état de manie la plus extravagante, il fut jeté, il y a douze années, dans la loge où il agite encore avec violence les chaînes qui le retiennent.
<( Ce malade étant plus turbulent que dangereux, et ne pouvant même pas comprendre le bien que l'on veut lui faire, il faut employer la force pour lui ôter ses chaînes. Dès qu'il se sent libre, il se met à courir circulairement dans la cour jusqu'à ce qu'il tombe épuisé. Son agitation dure encore quelques semaines, mais elle n'est plus violente comme autrefois ; les prévenances de Pinel et l'intérêt tout particulier qu'il porte à ce malade ont bientôt rétabli sa raison ; mais par malheur, il veut rentrer dans le monde si bouleversé alors, et se jette dans les factions politiques ; le 8 thermidor, sa tête tombe sur l'échafaud.
(( Pinel vient d'entrer dans la quatrième loge ; c'est celle de Chevingé, dont la délivrance est peut-être un des faits les plus mémorables de cette journée. Chevingé était soldat aux gardes françaises et n'avait au service qu'un défaut, celui de l'ivrognerie ; mais, une fois que sa tête était montée par le vin, il devenait querelleur, violent et d'autant plus dangereux que sa force était prodigieuse. Ses excès, assez fréquents, le firent renvoyer de son corps, et il eut bientôt dissipé ses faibles ressources. Ensuite, la honte et la misère le plongèrent dans un tel découragement que son intelligence en fut altérée ; il crut, dans son délire, qu'il était devenu général, battit ceux qui ne voulaient pas reconnaître son grade et sa qualité, et c'est à la suite d'une lutte assez violente qu'il fut amené à Bicêtre, dans l'exaltation la plus furieuse.
« Il était garrotté depuis dix années et avec plus de soin encore que ses compagnons, parce que, souvent, il était parvenu à rompre ses fers par la seule force de ses mains. Une fois entre autres, qu'il s'était procuré ainsi quelques moments de liberté, il défia tous les gardiens réunis de le faire rentrer dans sa loge avant qu'il les eût tous fait passer sous sa jambe, et en effet, il exécuta cette inconcevable prouesse sur les huit hommes qui voulaient se rendre maîtres de lui. Depuis lors, sa force était passée en proverbe à Bicêtre.
« Déjà Pinel, en le visitant plusieurs fois, avait reconnu dans Chevingé, une excellente nature sous cette exaltation sans cesse irritée par un traitement trop cruel ; il lui avait promis d'améliorer bientôt son sort, et cette promesse seule l'avait rendu plus calme. Enfin, Pinel lui annonce qu'il n'aura plus de fers. — Et pour te prouver que j'ai confiance en toi, lui dit-il, et que je te regarde comme un homme fait pour le bien, tu vas m' aider à délivrer ces malheureux qui n'ont pas leur raison comme toi ; et si tu te conduis ainsi que j'ai lieu de l'espérer, je te prendrai à mon service et tu ne me quitteras plus.
<( Jamais, dans une intelligence humaine, révolution ne futplus subite ni plus complète ; les gardiens eux-mêmes sont saisis de respect et d'étonnement devant le spectacle que leur donne Chevingé ; à peine délivré, le voilà prévenant, attentif, et suivant de l'œil tous les mouvements de Pinel, pour exécuter ses ordres avec autant d'adresse que de promptitude ; le voilà qui fait entendre aux aliénés des paroles de raison et de bonté, lui qui, tout à l'heure, était encore à leur niveau, mais devant lesquels il se sent grandi de toute sa liberté.
« Cet homme que les chaînes ont dénaturé pendant les plus belles années, et qui, sans doute, aurait traîné sa vie entière dans cette longue agonie de lui-même, cet homme devient désormais un modèle de conduite et de reconnaissance ; plusieurs fois, en ces temps difficiles, il sauve la vie à Pinel... Pendant la disette, il part chaque matin de Bicêtre, et ne rentre qu'avec d'abondantes provisions... Toute sa vie, enfin, n'est que dévouement continuel envers son libérateur. Chevingé est plus qu'une grande leçon pour la science, c'est encore la conquête d'une honnête nature, et ce n'est pas sans émotion moimême que je retrouve dans cette scène que je raconte, le nom d'un serviteur qui partagea plus tard les jeux de mon enfance, et qui est resté cher à mes souvenirs.
« Auprès de Chevingé, dans la loge voisine de la sienne, se trouvent trois malheureux soldats prussiens... Us s'opposent
violemment à ee que leurs fers soient détachés. Quand ils sont libres, ils ne veulent pas sortir de leur prison, et restent dans leur position habituelle. Soit chagrin, soit défaut d'intelligence, ces malheureux étrangers semblent insensibles à la liberté dont ils peuvent jouir.
« Après eux vient un singulier personnage, un de ces hommes dont la manie est d'autant plus tenace qu'elle ne s'attache qu'à une seule idée, mais extravagante et pleine d'orgueil ; c'est un ancien ecclésiastique, qui se dit et se croit être le Christ. Son extérieur répond à toute la vanité de sa croyance ; il a le maintien grave et mesuré ; son sourire doux et sévère tout à la fois, repousse toute espèce de familiarité ; il n'y a pas jusqu'à l'arrangement de sa chevelure, longue et pendante de chaque côté, sur une figure d'expression, pâle, intelligente et résignée, qui ne lui donne une singulière ressemblance avec une belle tête du Maître dont il a pris la place. Si vous pensez le confondre avec cette apostrophe si naturelle : si tu es celui que tu prétends être, si tu es Dieu enfin, brise tes chaînes et fais-toi libre à l'instant ; — il vous répond avec une fierté modeste : — Frustra tentabis Dominum tuum, c'est en vain que tu tenteras ton Seigneur. — C'est le sublime de l'arrogance humaine en délire. La vie de cet homme est un roman tout entier, dans lequel l'exaltation religieuse joue le premier rôle. 11 a fait à pied le pèlerinage de Cologne et de Rome ; ensuite, il est parti pour l'Amérique et s'est aventuré au milieu des peuplades sauvages pour les convertir à la foi. Mais toutes ces courses et tous ces voyages, loin de le distraire, ont fait tourner son idée dominante en vraie manie ; et, à son retour en France, il s'est publiquement annoncé comme étant celui dont il venait au loin de répandre la parole. Arrêté par la police et conduit devant l'archevêque de Paris, il fut enfermé à Bicêtre, comme impie ou aliéné ; de lourdes chaînes lui furent mises aux pieds et aux mains, et depuis douze années il supporte avec une rare patience ce long martyre et les sarcasmes continuels auxquels
l'expose sa manie. Raisonner avec de pareils malades, c'est prêcher en vain à des êtres qui ne peuvent ni ne veulent comprendre, mais Pinel ne cherche pas à combattre son délire par d'inutiles paroles ; il le fait déchaîner en silence, et ordonne expressément que chacun imite sa réserve et n'adresse plus un seul mot à ce pauvre aliéné. Cette défense, qui est observée rigoureusement, produit sur cet homme si gonflé de lui-même, un effet bien plus sensible que les fers et le cachot ; il se sent humilié d'un abandonnement et d'un isolement si nouveau pour lui, au milieu de son entière liberté. Enfin, après de longues hésitations, on le voit, de son propre mouvement, venir se mêler à la société des autres malades ; dès ce jour, il revient à des idées plus justes et plus sensées, et, en moins dune année, il est assez bien rétabli pour avouer lui-même toute l'absurdité de son délire et pouvoir sortir de Bicêtre » (i). Tel est le récit fait par Scipion Pinel, d'après ses souvenirs de famille et les notes laissées par son père. Dans l'espace de quelques jours, cinquante-trois malades furent délivrés de leurs fers. « Les mêmes aliénés, remarque Pinel, qui, réduits aux chaînes pendant une longue suite d'années, étaient restés dans un état constant de fureur, se promenaient ensuite tranquillement avec un simple gilet de force et s'entretenaient avec tout le monde, tandis qu'auparavant on ne pouvait en approcher sans les plus grands dangers ; plus de cris tumultueux, plus de vociférations menaçantes ; leur état d'effervescence cessa par degrés » (2). Cette démonstration de l'efficacité du nouveau traitement était aussi claire que possible. Les faits triomphaient des préjugés. Mais l'erreur a la vie dure quand elle
(i) Traité corn/Jet du régime sanitaire des aliénés. Paris, 1836. pp. 56 à 63.
« Ce fait, dit Scipion Pinel, est célèbre dans les annales de la science; mais ces curieux détails, dont j'ai pu trouver une partie dans les notes mêmes de mon père, devaient sortir enfin de l'oubli dans lequel ils sont restés si longtemps. »
(2) Traité médko-philosopkique sur l'aliénation mentale, 2e édit., 1800, préface, note de la première page.
s'appuie sur une longue tradition. Pinel eut le regret de ne pas voir la fin de cette coutume barbare et routinière de châtier les aliénés comme des criminels, avant de quitter Bicêtre pour la Salpêtrière, où il allait poursuivre la même réforme des vieux abus. Ce n'est en effet qu'un peu plus tard que les dernières chaînes furent enlevées des loges, en attendant que les loges fussent elles-mêmes plus sainement aménagées.
« Les aliénés, obscrve-t-il à ce propos, loin d'être des coupables qu'il faut punir, sont des malades dont l'état pénible mérite tous les égards dus à l'humanité souffrante, et dont on doit rechercher, par les moyens les plus simples, à rétablir la raison égarée » (i). C'était le raisonnement de Jean Wier sous une forme plus moderne. Le vulgaire conservait encore beaucoup de la superstition, qui assimilait les fous aux sorciers, aux possédés. Du reste, si les circonstances n'étaient plus les mêmes, bien des réminiscences du passé subsistaient sous un autre nom.
Si Pinel ne fut pas témoin à Bicêtre des massacres qui eurent lieu dans les prisons en septembre 1792, massacres à propos desquels il rapporte un fait mémorable qui trouvera sa place ailleurs, il assista en 179^ à l'enlèvement et à la destruction des objets du culte religieux. C'était dans l'après-midi ; les vieillards et les infirmes murmurèrent dans leurs salles ; on allait procéder dans celle des aliénés à la même brutale cérémonie. Quel effet cette mesure produirait-elle sur eux ? Pinel crut de son devoir de s'y opposer, en exprimant aux iconoclastes envoyés par l'autorité le désir formel que cette partie de leur tâche fut confiée au surveillant de l'hospice. Comme médecin, l'accomplissement des instructions reçues lui appartenait de droit. Ils se retirèrent. Bien que naturellement timide, Pinel était plein de courage et de sang-froid quand il fallait résister à la malveillance. Encore une fois, les circonstances politiques et sociales, au milieu desquelles il opérait sa réforme, grandissent singuliè-
(1) Même ouvrage, p. 202.
rement le réformateur. Malgré l'habileté de Pussin et les moyens auxquels il eut recours, certains mélancoliques furent consternés et irrités.
Plus d'une visite politique troubla d'ailleurs la tranquillité relative de Bicêtre pendant les deux années que Pinel y passa. <( La Terreur, dit Dupuytren dans un article publié par le Journal des Débats, avait rempli cette maison de prêtres et d'émigrés rentrés. Pinel osa s'opposer à l'extradition d'un grand nombre d'entre eux, sous le prétexte qu'ils étaient atteints d'aliénation » (i). On insistait, son opposition redoubla. Cet homme si doux se montra de plus en plus énergique dans sa résistance. Il sauva ainsi, par sa fermeté, la vie à plusieurs personnes, parmi lesquelles Dupuytren cite, sans le nommer, un prélat assis, en 1826, sur un des principaux sièges épiscopaux de France.
La courageuse supercherie de Pinel est d'autant plus admirable que son humanité envers les suspects et les persécutés pouvait lui coûter la vie. L'idée seule de l'abolition des chaînes avait déjà inspiré des soupçons, comme si, sous une apparence d'humanité, se cachaient des intentions coupables. La conduite de Pinel dans cette dernière circonstance ne fit qu'accroître ces soupçons et augmenter les méfiances. Aussi un attroupement se forma-t-il un jour sur son passage, et il fut arrêté par des forcenés qui l'entraînèrent en criant : à la lanterne ! Sans laide de son domestique, un ancien soldat alerte et vigoureux qui les mit en fuite (c'était Chevingéj, on ne sait pas ce qui aurait pu advenir. Ils se dispersèrent en proférant des menaces.
C'est vers ce temps qu'eut lieu la mort tragique de Gondorcet. Décrété d'accusation et obligé de se cacher, Pinel et Boyer lui avaient procuré un asile dans une rue peu fréquentée, la rue Servandoni. Une maison meublée y était tenue par une dame Vernet, femme à l'esprit élevé et au cœur chaud. « L'homme
(1) Journal des Débals du 7 novembre 1826.
que vous me recommandez est-il honnête ? » fut la seule question qu'elle adressa aux deux amis de l'infortuné proscrit. <( Alors qu'il ^ ienne, vous me direz plus lard son nom. » Mais le bruit des coups de hache devenant de plus en plus formidable, suivant l'expression d'un historien (i), Condorcet, tremblant pour sa bienfaitrice, et poussé peut-être par un vague espoir, trompa la surveillance de Mme Vernet et s'enfuit. On sait comment il mourut. La philanthropie de Pinel embrassait toutes les infortunes. 11 supportait le présent en faisant le bien et en travaillant.
C'est le 2 !\ floréal an III de la République (i3 mai 1795), qu'il prit possession de son service à la Salpêtrière. Pas plus que Bicêtre, la Salpêtrière n'était alors ce qu'elle est aujourd'hui, une véritable ville. Sur une partie de l'emplacement actuel de ce vaste hospice, s'élevait du vivant de Louis XIII un bâtiment qu'on appelait le Petit Arsenal, ou encore la Salpêtrière, à cause du salpêtre qu'on y fabriquait. Un édit de Louis XIV, de i656, prescrivit d'y construire un hôpital général « pour le renfermement des pauvres mendiants de la ville et des faubourgs de Paris. » L'hôpital général, d'après un arrêt du Parlement, de 1660, doit être pourvu aussi « d'un lieu pour le renfermement des fous ou folles. » La munificence royale et des libéralités particulières contribuèrent peu à peu à l'agrandissement de l'édifice.
Peu de temps après son entrée en fonctions dans sa nouvelle résidence, le i5 juillet, Pinel écrivait les lignes suivantes à son frère Jean-Pierre, qui avait quitté la soutane pour se marier. <( Je trouve toujours tous les agréments que je puis désirer à la Salpêtrière, et c'est une maison nationale infiniment plus tranquille et plus agréable à habiter que celle que je viens de quitter . » Et il ajoute, dans un post-scriptum : « J'oubliais de te dire que ma femme a donné le jour, il y a environ deux mois
(1) Louis Blanc. Uistoire de la Révolution française.
et demi, à un petit républicain qui donne les plus heureuses espérances. C'est pour moi une source de jouissances les plus vives. » C'est de Scipion Pinel qu'il s'agit, l'auteur de la physiologie de Y Homme aliéné et d'autres importants travaux de médecine mentale. On voit que, sans se désintéresser aucunement des événements qui se passaient sous ses yeux, ce sage ne perdait point sa sérénité d'esprit.
A propos du i3 vendémiaire an IV (5 octobre 1796), Pinel écrivait le surlendemain à son frère Jean-Pierre : « Je ne doute pas que ce qui s'est passé hier à Paris ne fasse beaucoup de bruit dans les départements, et, en effet, c'est une journée très désastreuse puisqu'elle a coûté la vie à beaucoup de monde. Voilà le fait sans rien défigurer, car tu sais que je suis éloigné de tout esprit de parti. Il y avait une grande fermentation dans certaines sections depuis la tenue des assemblées primaires, et trois ou quatre sections s'étaient déchaînées contre la Convention au sujet de la réélection forcée des deux tiers de cette assemblée. Décadi dernier était le terme fixé par les lois pour la dissolution des assemblées primaires ; et cependant les trois sections du Théâtre Français, de Pelletier et de la Butte-des- Moulins avaient déclaré que, pour conserver la liberté des opinions des électeurs, elles croyaient devoir se proroger ; les électeurs s'étant rassemblée le 11, ils furent cernés, et on les obligea à se séparer. Le lendemain, la fermentation fut au comble dans les sections ci-dessus, et la Convention prit sagement toutes les mesures de sûreté, c'est-à-dire qu'elle fit approcher les troupes de ligne qui étaient aux environs de Paris, et qu'elle fît mettre un appareil de défense dans toutes les avenues qui conduisaient aux Tuileries. Le i3 au soir, il y eut plusieurs provocations des sections insurgées contre les troupes ; on leur tira même des coups de fusil, de manière qu'il y eut quelques soldats tués. Alors on fît trois fois une proclamation aux citoyens tranquilles, de se retirer, surtout au poste du Pont-Neuf, qui était le plus menacé, ce qui ne produisit point d'effet ; en
sorte qu'il fallut en venir à quelques décharges de canons chargés à mitraille, ce qui balaya promplement la place, d'autant mieux que depuis longtemps les sections n'ont plus de canons. L'acharnement était si considérable que le lendemain i4 on a renouvelé l'attaque dans plusieurs postes avec une fureur qu'on ne peut concevoir, et c'est alors que l'action a été très meurtrière, surtout dans la rue Saint-Honoré : les troupes de ligne paraissaient calmes et invitaient les citoyens à être tranquilles, en déclarant que, s'ils ne cessaient point, on en viendrait aux dernières extrémités. Tout a été inutile, et il a fallu que le sort des armes en ait décidé. Il y a quelques bataillons de la Garde nationale qui ont cruellement souffert ; d'autant plus qu'ayant peu de munitions et point de canons, ils ont plusieurs fois foncé sur les troupes de ligne pour les leur enlever. Enfin, la fermeté qu'ont mise les chefs et le Comité de la Convention a triomphé, et le désarmement des sections mutinées a été aussitôt effectué. C'est en vérité, une chose déplorable que de malheureux citoyens, égarés et poussés par des insinuations perfides, se soient ainsi précipités dans la mêlée, sans discipline, sans chefs, sans presque aucunes munitions. »
On attribua sur le champ le mouvement insurrectionnel à des menées royalistes. Pinel ne parle, dans cette lettre, ni de Barras, ni de Bonaparte. « Si on laisse approcher l'insurrection royaliste, dira plus tard Edgar Quinet, c'est pour qu'elle ait l'odieux des premiers coups, et, en effet, ses tirailleurs s'étendent jusque sur le Carrousel. Mais aussitôt tout change ; la Convention se hérisse d'artillerie ; au centre du vaste carré qui la couvre est un homme de bronze, Napoléon Bonaparte... C'est là une figure qui ne ressemble en rien à celles qui se sont montrées jusqu'à ce jour dans la Révolution. Le citoyen fait place au militaire. »
Le 28 octobre, le Directoire succédait à la Convention. Le dernier acte d'énergie de la célèbre assemblée avait été le i3 vendémiaire.
Installé depuis le 2/j floréal à la Salpêtrière, Pinel s'applique
à y introduire aussitôt les mêmes changements qu'à Bicêtre. Partout même désordre, même confusion, mêmes besoins urgents. Les femmes y étaient exactement traitées comme les hommes à Bicêtre. Là aussi il y avait des chaînes à faire tomber, des loges infectes à démolir, et tout le personnel des infirmières à remplacer. Cette dernière réforme donna beaucoup de peine à Pinel par suite de la faiblesse du Bureau central qui reculait devant une mesure aussi radicale. La lutte dura plusieurs années. Avec le Directoire, la Révolution commençait à s'arrêter ; on voulait la paix à tout prix. Le plaisir était devenu la loi de tous ; on était avide de fêtes, de tranquillité, de bien-être ; on eut fait au besoin bon marché de la liberté. Tout occupé qu'il fût de la grande réforme du traitement de la folie, l'observateur philanthrope ne perdait pas de vue l'état moral de la société contemporaine. Il devait naturellement étendre le champ de ses observations et se préoccuper des courants divers de l'opinion publique. C'est ainsi qu'il s'évertua à déterminer les causes occasionnelles des aliénations mentales, en appliquant à la folie la considération des choses du dehors tant recommandée par Hippocrate. « Quelle époque, écrivait-il, plus favorable que les orages d'une révolution, toujours propres à exalter au plus haut degré les passions humaines, ou plutôt à produire la misère sous toutes ses formes » (i). Telles étaient précisément les conditions morales au milieu desquelles il se trouvait, lorsqu'il composa, à Bicêtre, la première édition de son Traité médico-philosophique sur la manie. Mais c'est seulement à la Salpêtrière qu'il y mettra la dernière main, et qu'il en reverra nettement et avec réflexion les chapitres. Il n'est question, dans cette édition primitive, d'aucune observation concernant les femmes. Toutefois, professeur de pathologie interne à l'Ecole de médecine, les nécessités de l'enseignement lui firent entre-
(1) Traité médico-philosophique sur l'aliénation mentale, 2e édit., 1809. Introduction, p. 30.
prendre et publier d'abord un autre ouvrage qui, dès son apparition, exerça une bien plus grande influence ; c'est de la Nosographie philosophique que nous voulons parler. La reconstitution de l'enseignement public ne pouvait aller sans la refonte des ouvrages didactiques. C'est au moment où les sciences auxiliaires ou collatérales prenaient leur essor qu'eut lieu la publication des livres nouveaux à l'usage des étudiants.
L'esprit de classification, né de l'esprit encyclopédique, dominait partout. L'autorité de Linné fut encore étendue par les œuvres magistrales de Sauvages et de Sagar. La zoologie et la botanique se renouvelaient par l'application des méthodes naturelles. La chimie nouvelle consistait essentiellement en une classification des corps d'après la composition de leurs éléments, à l'aide d'une nomenclature qui affectait les formules algébriques. Une réforme de l'anatomie descriptive fut tentée sur ce modèle par deux physiologistes célèbres, Chaussier et Dumas. Gomment les pathologistes se seraient-ils abstenus lorsque la classification des tissus allait fonder l'anatomie générale P Les élèves manquaient d'un livre élémentaire précis, et en rapport, comme classification, avec la méthode descriptive de l'histoire naturelle.
Celui que Pinel offrait au public satisfaisait aux besoins du temps, et, sans être parfait, il fut considéré en général comme l'expression d'un très grand progrès. L'auteur y proclamait la nécessité de tenir compte en nosologie de la structure et des fonctions des organes, en recherchant dans la distribution des tissus une base à la localisation des maladies. Aussi, sur l'avis motivé de l'Institut national, cet ouvrage fut-il proclamé par le Directoire exécutif, à la fête du ier vendémiaire an VII, comme une des productions qui honoraient le plus l'esprit français et la science contemporaine. Il fut traduit immédiatement dans plusieurs langues. Pendant plus de vingt-cinq ans, il a été dans les mains de tous les étudiants et a servi à leur éducation. Le succès de cet ouvrage classique était dû en partie aux
tendances de l'auteur dont le sens clinique se montre à toutes les pages, moins par les questions d'étiologie que par l'exposé des symptômes ; de sorte que la méthode descriptive faisait de ce manuel de nosologie un véritable traité de séméiotique. C'est à ce dernier point de vue surtout que l'épithète philosophique, dont on a tant abusé depuis, n'était point de trop dans le titre. La sixième et dernière édition paraissait en 1818, deux ans après le manifeste révolutionnaire de Broussais. De la grande influence qu'exerça l'œuvre de Pinel, on a un témoignage précieux. « Le citoyen Pinel, écrit Bichat dans son Traité des membranes, établit un judicieux rapprochement entre les structures différentes et les différentes affections des membranes ; c'est en lisant son ouvrage que l'idée de celui-ci s'est présentée à moi » (1).
En 1809, lors de la création des prix décennaux, la Nosographie philosophique, arrivée à sa troisième édition, fut placée par le jury en première ligne sur la liste des récompenses. On lit en effet dans les rapports de l'Institut : « Dans l'impossibilité où s'est mis le jury de proposer l'ouvrage d'un de ses membres (les Leçons d'anatomie comparée, de Cuvier), il croit de son devoir de donner la préférence à la Nosographie de M. Pinel, en accordant des mentions honorables aux ouvrages de MM. Corvisart, Bichat, Portai et Alibert. L'année suivante, l'Institut revenant sur cette décision, accordait en définitive le prix à Cuvier.
Par une fatalité singulière, ces deux noms de Cuvier et de Pinel se rencontrent souvent ensemble dans l'histoire des sciences depuis la Révolution. Ces deux hommes qui n'avaient de commun que l'esprit de classification et différaient tant par le caractère, semblent courir même fortune. Après avoir disputé à Cuvier une chaire faite pour lui et un prix qui lui revenait, Pinel finit par le remplacer dans la section de zoologie à
1) Traité des membranes, 3e édit., Paris, 1816, p. 29.
l'Académie des sciences, lorsque Cuvier fui élu secrétaire perpétuel de cette Compagnie. Enfin, ce fut Cuvier qui lit l'éloge académique de Pinel.
Revenons à la réforme qu'il accomplit à la Salpêtrière. Chaque service, comme à Bicêtre, portait le nom d'emploi ; voici en quelques mots l'impression que Pinel éprouva à la vue des loges : « Puis-je omettre de parler de ce qu'on appelle l'emploi des loges, où plus de six cents aliénées, entassées sans ordre et livrées à la rapacité et à l'inertie des subalternes, ne présentaient que l'image du désordre et de la confusion » (i). L'ordre y étant rétabli à la fin sous son impulsion puissante, il ajoute : « Ce sera maintenant à la médecine à compléter l'ouvrage et à recueillir non seulement les connaissances les plus précieuses sur les diverses espèces d'aliénation mentale, mais encore à rechercher toute l'étendue et les limites réciproqu3S du traitement moral et physique » (2). On voit qu'avec un bon sens pratique supérieur, Pinel commença, à la Salpêtrière comme à Bicêtre, par rétablir l'ordre dans les services ; l'observation clinique ne pouvait venir qu'après ces mesures préliminaires.
Des nombreux matériaux réunis dans cette direction résultera plus tard la seconde édition du Traité sur la manie. « L'histoire que M. Pinel a tracée de tant d'infortunes, dira Cuvier à l'Institut, n'est pas seulement un livre de médecine, c'est un ouvrage capital de philosophie et même de morale » (3).
Pinel arriva tard à la renommée, mais alors il la conquit vite, grâce à ses deux ouvrages fondamentaux qui lui assurèrent un des premiers rangs parmi les maîtres du nouvel enseignement, presque tous savants de grande réputation. Cet observateur sagace, à la parole difficile, devint populaire dans les Ecoles à
{{) La Médecine clinique, Paris, an X (1802 . Introduction, p. 37.
(2) laid.
(3) Recueil des éloges historiques lus dans les séance* publiques de VInstitut royal de France, par Cuvier, t. III, p. 379.
force de se rendre utile. Les élèves affluaient à ses cours, soit à la Faculté de médecine, où il enseignait la pathologie interne, soit à l'hospice de la Salpêtrière, où sa clinique était des plus suivies. On le regarda bientôt, à cause de sa science universelle, comme un chef d'école des plus autorisés. Aux yeux de Broussais, Pinel personnifiait le vieux système traditionnel sur les ruines duquel il voulait bâtir l'édifice de la médecine physiologique, dont le règne a été éphémère. Pendant quinze ou vingt ans, ces deux noms illustres furent comme les deux termes d'une antithèse, l'un représentant la tradition, l'autre la révolution.
Si Pinel n'avait pas l'éloquence de son collègue Corvisart (sa diction était, en effet, saccadée, pénible), l'absence des qualités brillantes de l'orateur élégant étaient largement compensées par d'autres plus solides. Pénétré de la vérité d'une doctrine fondée sur l'observation personnelle et sur l'expérience des siècles, son grand savoir et sa familière bonhomie captivaient également l'attention de ses auditeurs. Il abondait en aperçus ingénieux, en traits piquants, en anecdotes curieuses, imprévues, qui frappaient l'esprit en le saisissant. Pinel était parvenu, sans la chercher, à la popularité parmi les étudiants. Et comme il l'avait conquise par les bons moyens, la jeunesse lui resta toujours fidèle. Quant aux disciples de Pinel, ils l'aimaient et le vénéraient comme un père. Lorsqu'il parlait, on était surpris, étonné. Méridional, il avait le geste expressif. Cependant, il ne surmonta jamais sa timidité naturelle. D'ailleurs, comme La Fontaine, ainsi que le remarque Esquirol, il était distrait, mais, comme lui aussi, il cachait sous un air de bonhomie la pénétration la plus vive et la même finesse d'observation. Souvent absorbé dans ses réflexions, il fallait l'en tirer pour avoir son avis. Lui seul, on l'a dit encore, méconnaissait son propre mérite, et ignorait toute retendue de sa réputation. Quoique très pratique, il ne connut point les deux passions qui tourmentent le plus les hommes, l'ambition et la cupidité. Il ne sacrifia jamais à la vanité.
A propos de sa timidité, qui lui a été si préjudiciable, ou si l'on veut, de sa modestie, Guvier raconte que Lemonnier, pre mier médecin de Louis XVI, eut, à l'instigation de Desfontaines, leur ami commun, l'intention de le faire agréer parmi les médecins de la cour. Présenté aux filles de Louis XV, cette maudite timidité le rendit muet ; il n'ouvrit pas la bouche durant toute la durée de l'entretien. On prit de lui nue fausse idée, et il n'obtint pas la place qu'on voulait lui donner. En fut-il bien fâché au fond ? Plus tard, sous un autre régime, un ministre puissant, juste appréciateur de son mérite, lui ayant annoncé qu'il était inscrit pour la place de premier médecin de l'empereur. « Non, non, lui répondit-il, je n'y entends rien ; cela revient à Corvisart. » Et ajoutons qu'il avait raison. Corvisart, par la tournure de son esprit, devait convenir beaucoup mieux à Napoléon.
Cependant, à quelque temps de là, il fut nommé médecin consultant de l'empereur ; il parut flatté de cette marque d'estime. Cet honneur ne lui imposait aucune tâche. Il écrivait à ce sujet : <( Je viens de recevoir encore une marque de confiance du Gouvernement, et j'ai été nommé un des médecins consultants de l'empereur avant son départ pour l'Italie. Cette place est d'autant plus agréable pour moi qu'elle n'exige pas de service actif, et que les médecins consultants ne sont appelés que dans des circonstances très graves. » Il ajoute : « Il y a longtemps que mon ambition était remplie, à plus forte raison dans le moment actuel » (i). Pinel, et c'est ce qui expliquera sa pensée, avait été nommé chevalier de la Légion d'honneur le 28 messidor an XII (17 juillet 180^) (2) ; un an plus tôt, l'Académie des sciences l'accueillait dans son sein. Cuvier ayant été élu secrétaire perpétuel, il succédait à ce dernier dans la section d'anatomie et de zoologie. Avec les connaissances encyclopédiques qu'il possédait, il eut pu être admis dans toutes les sections.
(1) Lettre du 4 floréal an XIII (23 avril 180o).
(2) Voir à l'appendice la formule du serment trouvée dans les papiers de Pinel.
Au commencement du siècle, Pinel, la fortune lui souriant de toutes parts, se donna le luxe d'une maison de campagne. 11 s'y rendait régulièrement toutes les semaines, du samedi au lundi. C'était pour lui un temps de repos dont il jouissait avec bonheur, avec l'esprit d'un sage et non avec la vanité d'un parvenu. Ce séjour le ramenait à la solitude et à la méditation. Dans cette retraite, il n'avait pas à craindre les fâcheux ; une petite ferme était attenante à sa propriété, située dans un village du nom de Torfou, entre Etampes et Arpajon. Des fleurs et des plantes médicinales, qu'il cultivait lui-même, remplissaient son jardin ; la vie champêtre ainsi ordonnée lui plaisait naturellement en évoquant les souvenirs de sa jeunesse. Tout le monde le connaissait dans le pays qu'il parcourait en tous sens, les longues courses à travers la campagne étant un de ses plaisirs habituels. C'est dans l'intimité de la vie que se révélait son caractère. Comme il avait le cœur sur la main, il ne rebuta jamais personne. On savait que sa charité était inépuisable, et son extrême bonté dégénérant parfois en faiblesse, on en abusait à ses dépens. Ce sont là péchés véniels. Tout bienfaiteur est victime de ses instincts généreux.
Maire de Torfou pendant de longues années, il fit, comme administrateur de cette commune, et surtout comme médecin, tout le bien dont il était capable. Son nom y est resté vénéré. Esquirol, qui eut toujours pour son maître une très vive affection, allait le voir à Torfou aussi souvent qu'il le pouvait ; il s'y rencontrait parfois avec d'autres confrères plus jeunes que lui, Bricheteau, Rostan, Ferrus. Ces jours-là, le vin blanc d'Arbois revenait sur la table. Mais, si l'on en vantait le bouquet pour plaire à Pinel, on n'avait pas besoin d'en boire pour avoii de l'esprit et de la gaîté.
Ami de Daubenton, qu'il soigna à son lit de mort et dont il a raconté la maladie (i), Pinel se livra à Torfou, dans sa ferme,
(1) Dans la Nosographie philosophique, t. III, p. 58, ttans la Ie édit., p. 60, chins la 6e. Voir à l'appendice l'apoplexie de Daubenton, telle qu'elle se trouve décrite dans les notes manuscrit?s de Pinel.
sur les conseils de ce naturaliste agronome, à l'élève des mérinos. C'était la mode II ne fut pas heureux dans ses essais. Soit distraction ou manque de soins, il perdit ou on lui vola tous ses moutons. L'épreuve n'était pas encourageante.
C'est dans une lettre du 3 messidor an X (22 juin 180:^ que Pinel parle pour la première fois de Torfou. « J'ai acheté, écrit-il à un de ses frères, un domaine agréable et productif, où je vais me délasser par moments, et que j'augmente à mesure que l'occasion s'en présente, » 11 avait payé Torfou 60000 fr. comptant. Le produit qu'il en retira ne fut jamais très considérable. Le temps qu'il passait dans cette propriété, en plein air, dans les champs, était, ainsi qu'il le dit lui-même « le meilleur moyen d'éloigner les infirmités de la vieillesse. »
Pinel, dans la vie ordinaire, avait l'esprit vif et la répartie prompte. Pariset raconte que l'astronome Lalande, son collègue à l'Institut, lui ayant promis un article dans le Dictionnaire des athées, dont il projetait une édition nouvelle, le médecin aliéniste lui répondit aussitôt qu'il ne l'oublierait pas non plus dans la seconde édition de son Traité sur la manie. C'était, en effet, un étrange maniaque que ce savant homme qui affectait partout son athéisme et se vantait de manger des araignées. Il ne s'attendait point à pareille réponse. Naturellement pacifique, Pinel souffrait patiemment la critique, sauf à profiter des remarques des censeurs de sa doctrine, quand il les trouvait justes. Broussais qui, dans son ardeur batailleuse, l'attaqua violemment, avait commencé par défendre sa théorie médicale, ainsi que le prouve sa thèse sur la fièvre hectique. Peut-être est-il opportun de rappeler que fessent ialité des fièvres eut pour premier adversaire le Dr Castel qui, ne voyant rien audessus des anciens, était opposé à toute idée de progrès. Castel avait de la verve, et il l'exerça plus tard contre l'auteur de f Examen des doctrines (1). Comme tous les esprits solides et
(1) Réfutation de la doctrine médicale de M. te docteur Broussais, par Castel Paris, 1824.
convaincus, Pinel comptait sur le temps, ce grand justicier. Bon humaniste, il savait, comme dit Horace, que la fortune a des retours imprévus. La plupart des progrès de la médecine, d'Asclépiade à Broussais, ne sont au vrai que des révolutions dont l'histoire est fort curieuse. L'essentiel est que les systèmes provisoires que leurs auteurs croient éternels, durent assez pour contribuer au progrès, lequel naît lentement des réformes utiles. Pinel a favorisé par ses travaux l'évolution de la médecine, parce qu'il s'est attaché à l'observation sévère des faits, qui est la source de cette sagesse qu'on appelle l'expérience des siècles. Sa thérapeutique était simple et rationnelle comme celle de Sydenham.
Le proverbe suivant lequel nul n'est prophète en son pays, n'est pas toujours exact. Pinel resta le grand homme du pays d'Albigeois, et en particulier de Saint-Paul-Cap-de-Joux. Aussi recevait-il visites et lettres de nombreux Méridionaux. Les uns sollicitaient une recommandation, d'autres faisaient appel à son bon cœur pour leur avancer quelque argent, ses compatriotes ne pouvant admettre que sa fortune fut inférieure à sa réputation. Le plus souvent il cédait, mais en cachette, « car, écrivait-il à un solliciteur de ses parents, ma femme, qui est très amie de l'ordre et de l'économie, et qui, en mon absence, a eu connaissance des demandes qui me sont faites, est peu portée à y déférer, et prêche pour ses enfants, en sorte que pour le maintien de la paix, il faut user de beaucoup de réserve. » Il annonçait néanmoins l'envoi d'une centaine d'écus « mais, ajoutait-il, qu'il n'en soit jamais question dans les lettres entre nous. )> Cet homme, qui fit preuve de tant de calme et d'énergie aux jours sombres de la Terreur, redoutait les discussions conjugales.
Quoique fidèle aux principes de 1789, Pinel ne vit pas sans regret s'écrouler l'Empire, dont il n'avait pas eu à se plaindre. Gomme il était patriote, les désordres qui suivirent ce changement de régime l'affligèrent profondément ; mais sage comme
un philosophe, il observait les convulsions de la société avec le calme et la curiosité d'un vieux praticien. Son âge avancé et des occupations absorbantes le préservaient de l'agitation générale. 11 lui fut donné de constater encore une fois que les crises politiques et sociales favorisent étrangement l'éclosion de la folie La Restauration commença par honorer le mérite et les services de l'ancien médecin consultant de l'empereur. En 1818, le duc d'Angoulême, visitant la Salpêtrière, lui remit, au nom du roi, la croix de l'ordre de Saint-Michel. Voici quelques lignes de Pinel sur cette décoration : « Je ne te parlerai pas de ce que vous avez pu apprendre par la voie des journaux de la nouvelle décoration de l'ordre de Saint-Michel que j'ai reçue, par ordre du roi, lors de la visite que S. A. R. le duc d'Angoulême a faite à l'hôpital de la Salpêtrière en dernier lieu. Ce témoignage de la bienveillance du prince n'a pu qu'être encourageant dans une époque où la nation reprend de plus en plus sa dignité. » Pinel fut flatté, comme on le voit, d'une distinction qui lui était conférée sur le théâtre même de sa gloire, dans cet hospice de la Salpêtrière qui n'avait jamais eu d'hôte plus illustre. Mais il paraît qu'on ne le considérait pas comme un fervent admirateur du nouveau régime, puisqu'il fut du nombre des professeurs révoqués, lors de la dissolution de l'Ecole de médecine, sous le ministère de Corbière. Certains se montrèrent vivement affectés de cette décision ; Pinel se contenta de dire : « Au moins l'enseignement est-il assuré ? » Son abnégation ne s'arrêta pas là. Comme on l'engageait à faire valoir ses droits à une pension de retraite : « Non, non, s'écria-t-il, c'est à mon collègue *** qu'il faut penser ; pour moi je n'ai besoin de rien. » Cependant il n'était pas riche, et il avait 78 ans.
Quoiqu'il prétendît que ses fréquents séjours à la campagne lui rendaient facile l'accomplissement de ses devoirs professionnels, il sentait les atteintes de la vieillesse. Il s'était remarié, le 16 novembre i8i5, avec Marie-Madeleine-Françoise-Jacqueline de Lavallée, et la compagne de ses vieux jours se montra
f)8 LES PINEL ET LES TUKE.
digne du choix d'un pareil homme ; elle lui prodigua, sans discontinuer, les soins de la plus tendre affection. « Elle lui cacha, nous dit Casimir Pinel, leur position gênée, et fit tout au monde pour qu'il ne pût s'en apercevoir ; elle ne changea rien aux habitudes de son mari, se privant d'un autre côté pour pouvoir les satisfaire. » (i).
Philippe Pinel finit par ne plus guère quitter Torfou, et comme il était de notoriété publique qu'il avait eu plusieurs attaques d'apoplexie, certains de ses contemporains en ont conclu qu'il passa ses derniers jours dans un état de profond affaiblissement intellectuel. Son neveu Casimir s'élève contre cette opinion trop répandue. « Sans avoir, dit-il, toute l'activité et l'énergie de sa brillante intelligence d'autrefois, il avait conservé cependant l'intégrité de son jugement, la finesse de son esprit, l'appréciation des choses et le tact médical ; seulement il ne pouvait pas toujours rendre ses pensées comme il l'aurait voulu ; il avait la conscience de cette difficulté et des causes morbides qui l'occasionnaient. Aussi, lorsqu'il pouvait vaincre cet embarras de la parole, faisait-il connaître avec brièveté et netteté ce qu'il voulait dire. Il gardait ordinairement le silence, paraissait absorbé dans ses réflexions ou incapable d'attention, tandis qu'au contraire il ne perdait rien de ce qui se passait autour de lui. C'est ainsi que l'on était étonné parfois de l'àpropos et de la justesse de ses remarques laconiques, aphoristiques et pleines de sens. M. Ferrus m'a raconté plusieurs fois et m'a répété encore il y a quelques jours des faits dont il avait été témoin, et confirmant ce que je viens d'avancer. En voici un des plus remarquables. Un jour, pendant la dernière année de la vie de Pinel, on amène chez lui, à la campagne, une jeune fille qui venait de faire une chute et qui accusait une douleur très vive à la partie inférieure de l'un des avant-bras. Les médecins qui étaient présents, entre autres MM. Rostan, Ferrus et
(1) Gaze [le hebdomadaire de médecine et de chirurgie^ 1839, t. VI, p. 370.
VIE DE PHILIPPE PIXBL. fiO
Pinel fils, après avoir examiné attentivement cette enfant, déclaraient qu'ils ne trouvaient aucune lésion ; toutefois, comme les mouvements étaient très pénibles, et que la malade se plaignait de souffrir beaucoup, mon oncle, qui n'avait pas eu l'air de s'en occuper, s'approche et dit à ses confrères : — Cette fille est bien jeune, examinez donc la partie inférieure du radius, car il est probable qu'il y a un décollement de l'épiphyse. — Un nouvel examen, fait immédiatement, prouva la justesse du diagnostic que Pinel venait de porter » (i).
Le grand aliéniste fut surpris par la mort à la Salpêtrière, dans cet hospice où il avait passé une bonne partie de sa vie à servir la vérité avec désintéressement, et à faire le bien avec celte simplicité de cœur qui est propre aux grands philanthropes. « Mon père, écrivait Scipion à l'un de ses oncles, était revenu très bien portant de la campagne où il faisait sa résidence habituelle, le i5 octobre dernier ; il avait passé plusieurs jours à Paris dans un état de santé très satisfaisant, lorsqu'il fut pris tout à coup au milieu de la nuit d'un violent tremblement accompagné de tous les signes d'une congestion de sang vers la tête ; les premiers secours produisirent une amélioration très marquée, mais le lendemain nous reconnûmes tous les symptômes d'une fluxion de poitrine dont les progrès ne purent être arrêtés par tous les soins ni par les moyens les plus énergiques ; le troisième jour mon père succomba, le 20 octobre, à 6 heures du matin » (2). Dans une lettre écrite deux mois après, il donnait des détails sur les obsèques : « Si quelque chose peut consoler dans un pareil malheur, c'est de voir l'hommage que le publie rend à la mémoire de celui qu'on pleure. Aussi je ne pourrais vous décrire l'empressement et l'affluenee des personnes qui l'ont accompagné à sa dernière demeure. Incapable de voir ce qui se passait autour de moi, ce n'est que le lendemain
(1) Loco cifato, p. 371.
(2) Lettre à son oncle Jean -Pierre, du 7 novembre 1826.
que j'ai su avec quelle piété, presque filiale, tous ses anciens élèves s'étaient disputé l'honneur de tenir un des coins du drap mortuaire, avec quel attendrissement tous ses amis s'étaient réunis pour lui donner cette dernière marque de leur attachement... Nos vieilles femmes de la Salpêtrière, même les plus infirmes, se sont fait un devoir, spontanément, et par le temps le plus affreux, de suivre jusqu'à sa tombe, pendant plus de deux heures de marche, celui qui, pendant trente-deux ans, fut leur consolateur et leur bienfaiteur. Cet hommage si simple est peut-être plus éloquent que tous les panégyriques » (i).
Une statue, sur l'initiative de la Société médico-psychologique, a été érigée à Philippe Pinel, sur la place de la Salpêtrière, le i3 juillet i885 ; c'était un oubli qu'on réparait. Aucun lieu ne pouvait être mieux choisi pour consacrer, par un monument, la mémoire de sa science et de ses bienfaits. La cérémonie a été des plus touchantes et particulièrement honorable pour la médecine française qui, parmi ses gloires, n'en compte pas de plus pures.
Les deux portraits de Pinel, qui le représentent en pleine maturité et dans sa vieillesse, reproduisent les traits d'un homme non moins remarquable par ses facultés que par son inépuisable bonté. « Sa taille était petite, dit Dupuytren, sa constitution forte ; sa physionomie douce, vive, spirituelle et fortement empreinte des rides de l'âge, offrait quelque chose d'antique, et en le voyant, on eut imaginé voir un sage de la Grèce. »
(1) Au même, lettre du 20 janvier 1827.
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Œuvre de Philippe Pinel
« La mort, dit Cabanis, est le juge suprême des renommées ; sa main fatale arrache le masque au charlatan, mais elle rend le grand homme plus grand encore, et pour ainsi dire plus sacré » (i). La gloire de Pinel lui a survécu, et plus d'un, même parmi les ignorants des choses médicales, connaît le nom du libérateur des aliénés. Quant à son œuvre purement scientifique, si le Traité sur la manie continue à être cité, et non sans éloges, dans les livres aujourd'hui classiques, combien peu, parmi ceux qui se piquent d'érudition, ont feuilleté la Nosographie philosophique. Pourtant cet ouvrage fut, dès son apparition, accueilli avec enthousiasme, et il a contribué à former plusieurs générations de médecins. Ainsi va la fortune des hommes et des livres, et toujours reste vraie la maxime formulée, il y a environ dix-huit siècles, par le grammairien poète Terentianus Maurus :
Pro captu lectoris liabent sua fata libelli
Mais celui qui disparaît a parfois indiqué la route à ses successeurs, et l'œuvre d'aujourd'hui peut servir de jalon à celle de demain. Nous n'avons pas le droit d'ignorer les gestes de nos pères et de négliger la tradition qui seule nous relie au passé, cette tradition que d'autres s'étaient efforcés de briser, et que Philippe Pinel, soucieux de remonter aux sources pures de la médecine antique, prit à tâche de renouer.
Dubois d'Amiens a félicité Broussais « d'être venu saper
1) Coup d'œil sur les révolu! ions et sur la réforme de la médecine. Paris, an XII 1804 , p. 93. Dans les Œuvres complètes de Cabanis, Paris, 1823, t. I, p. 77.
dans leurs fondements l'autorité et la tradition, d'avoir tout soumis en médecine à l'examen individuel, au libre examen des observateurs » (i). Pour Broussais, le libre examen consistait à démolir l'édifice construit par ses prédécesseurs, Il prétendait faire table rase du passé et dater une ère nouvelle ; cependant son œuvre ne lui a guère survécu.
Pinel aimait les anciens. Il vénérait tout particulièrement celui que nos aïeux avaient coutume d'appeler le père de la médecine ou le divin vieillard, et il reprochait à nombre d'auteurs d'avoir « mis si souvent en oubli la pureté de goût d'Hippocrate, son éloignement pour toute théorie vaine, pour toute explication frivole, sa marche philosophique, si digne d'être suivie, si rarement prise pour modèle » (2). Mais cette vénération n'allait point jusqu'à l'idolâtrie, et il n'était pas homme à s'écrier, tel Lucrèce glorifiant Epi cure :
Nam si, ut ipsa petit majestas cognita rerum. Dicendum est. deus ille fuit, deus (3).
C'est ainsi qu'il écrit dans sa Médecine clinique : « Je voudrais que la juste admiration qu'on a pour les anciens ne dégénérât point en une sorte de superstition aveugle, et qu'on ne fût pas jusqu'à confondre les résultats directs de l'observation avec des opinions gratuites qui leur ont quelquefois échappé » (4).
Sachant, en toutes choses, garder un juste milieu, il n'avail point coutume d'accueillir une opinion, si séduisante fût-elle, sans réflexion ni examen ; toujours il observait, comparait et vérifiait. « J'admire les anciens, disait-il, mais sans fanatisme, et je n'aime pas à les croire sur parole ; je ne les admire jamais mieux que lorsque je vois le plus grand nombre de leurs observations confirmées par celles des autres auteurs, ou celles que
(1) Eloges lus dans les séances publiques de V Académie de médecine, Paris 864, t. I, p. 106.
(2) Nosoqraphie philosophique, 6e édit., 1818, t. I. Introduction, p 7.
(3) De rerum ?iaturd, liv. V, vers 7 et 8.
(4) La Médecin? clinique^ an X v1802), p. 38i.
OEUVRF. DF PHILIPPE PINF.L. 73
je fais moi-même en suivant leurs traces » (i). N'est-ce pas là ce que Dubois d'Amiens appelle « l'examen individuel, le libre examen des observateurs. » Pinel ne se croyait pas, comme Broussais, appelé à fonder une doctrine nouvelle ; il se considérait, plus simplement, comme l'héritier d'une tradition qui, transmise d'une génération à l'autre, se modifie et s'épure à l'épreuve du temps ; soucieux de contribuer à l'œuvre commune et de laisser à ses successeurs une doctrine agrandie, il travailla sans relâche jusqu'au jour où ses forces vinrent à le trahir. « Vouloir rester stationnaire, déclarait-il, c'est reculer )> (2).
Dédaigneux des vaines discussions scholastiques, évitant avec soin le jargon pseudo-scientifique auquel se complaisaient tant de médecins, il s'efforça, sans prendre parti pour les solidistes, de combattre l'exagération de certaines théories humorales en honneur depuis des siècles. Il contribua à faire rejeter dans l'oubli l'étonnante pharmacopée qui était encore de mode. « C'est à Pinel, remarque Cuvier, qu'on doit principalement d'en avoir débarrassé nos écoles, et n'eût-il pas d'autre mérite, la science lui devrait déjà, pour ce seul service, une grande reconnaissance » (3).
C'est également Pinel qui, le premier, a conseillé l'étude des inflammations suivant les tissus qu'elles affectent, et l'auteur du Traité des membranes avoue que c'est en lisant la Nosographie qu'il conçut l'idée première de son ouvrage. « Une étincelle de son génie, dit Dupuytren, alluma celui de Bichat » (4).
Est-il beaucoup de médecins qui puissent s'enorgueillir
(1) Dictionnaire des sciences médicales en 60 volume?, t. V, 1813. Article Classification, p. 286.
(2) Nosographie fdiilosophique, 68 édit., 1818. Méthode d étudier en médecine, p. 94.
|3N( Recueil des éloges historiques /us dans les séances publiques de V Institut royal de France, par le baron Cuvier, t. III, p. 388.
(4) Article nécrologique sur Pinel, par Dupuytren. Journal des Débat* du 7 novembre 1826.
d'avoir exercé une influence aussi grande et aussi féconde ? Pinel, en descendant dans la tombe, eut pu s'écrier, comme le poète latin :
Xon omnis moriar.
Mais, s'il était plus vertueux qu'Horace, il avait aussi plus de modestie.