Pinel éducateur
Pour bien comprendre la doctrine de Pinel, il n'est peut-être pas sans intérêt de rechercher la façon dont furent dirigées ses études médicales, et de connaître comment il comprenait l'instruction des élèves. Nous avons vu qu'il débuta à Toulouse, et ce qu'il nous rapporte de cette période de sa vie ne donne pas une haute idée de ses professeurs et de leur enseignement. « Le recensement des connaissances autrefois acquises durant les trois années d'étude exigées au doctorat était facile. C'était quelques notions générales de pathologie ou de matière médicale ; certaines opinions gratuites, crues sur parole, et ce qu'on pouvait appeler jargon des écoles, débité avec le ton de la suffisance la plus présomptueuse » (i). Aussi, de telles études lui parurentelles dignes d'être recommencées entièrement. Dès qu'il se trouva pourvu du titre de docteur, loin de s'en prévaloir, comme tant d'autres, pour régenter la santé de ses concitoyens et les droguer suivant l'usage, il se rendit à Montpellier. « Dès lors, assiduité constante aux leçons publiques de la Faculté, à la bibliothèque commune, aux visites journalières du médecin du grand hôpital ; pour faire des extraits des meilleurs auteurs anciens et modernes, prendre des notes par écrit au lit des malades, et à mesure que le goût se formait, tracer des histoires particulières du cours entier des maladies aiguës, tel fut le plan
(1) Dictionnaire des sciences médicales en 60 volumes. Article Analyse appliquée à la médecine, t. II, 1812, p. 26.
général poursuivi pendant quatre années, ayant soin d'éloigner tout ce qui tenait à des opinions conjecturales, ou d'en ajourner le jugement à un autre temps, suivant les principes du doute méthodique de Descartes » (i). La renommée des professeurs de la célèbre école continuait à y attirer la jeunesse avide de s'instruire. (( Barthez donnait des leçons publiques sur la physiologie et la matière médicale... Venel, chimiste habile et profond, enseignait avec éclat la matière médicale ; l'exact et judicieux Lamure faisait admirer la netteté et la précision de ses idées dans des discussions académiques, et Charles Leroi, aussi partisan éclairé de la médecine hippocratique que physicien pénétrant, concourait également à la gloire de l'université » (2).
Après un séjour de quatre années à Montpellier, Pinel, s'étant assimilé les diverses connaissances que cette ville pouvait lui offrir, décida de se rendre à Paris. « Cette seconde partie de mes études préliminaires (1778 à 1789) a été dirigée avec la même constance et la même sévérité de goût, en cultivant successivement, dans les amphithéâtres, l'anatomie, la chimie, la zoologie, la botanique, comme une sorte d'appui nécessaire sur un sol mouvant. Je ne parle point des sciences exactes, parce qu'elles ont formé, dès ma jeunesse, la base de mon éducation, qu'elles ont fait en tout temps mes délices, et que je dois aux leçons que j'en ai données, mon indépendance et l'exécution du plan que j'avais formé pour mes études médicales... Fréquentation assidue des hôpitaux ; attention constante de tracer moi-même des histoires particulières des maladies aiguës, jour par jour, depuis leur invasion jusqu'à leur dernier terme, en notant avec soin les diverses périodes d'accroissement, d'état stationnaire et de déclin » (3).
Ce sont là des études d'encyclopédiste, et Pinel les poursuivit
(1) Ibidem, p. 27.
(2) Nosographie philosophique, 6e édit., 1818, t. I. Méthode d'étudier en médecine, p. 73.
(3) Ibidem, p. 27.
sa vie durant ; car, disait-il « quel est le degré d'instruction qui dispense de beaucoup apprendre et d'approcher de plus près de la vérité » (i). Jusqu'à l'époque de la Révolution, il se contenta de gagner l'argent indispensable à ses modestes besoins, et consacrant au travail ses instants de liberté, il suivit sans détours la route qu'il s'était tracée ; exemple rare de persévérance et de suite dans les idées. Certes, Pinel n'était point un arriviste, et il est permis de supposer que sa modestie et son horreur de toute intrigue l'eussent empêché de parvenir, s'il n'avait été servi par les circonstances et la consciente amitié de Cabanis et de Thouret. Tiré, pour ainsi dire malgré lui, de l'obscurité où il se plaisait tant, il entra dans la carrière, bien armé pour la lutte, et apte à rendre de grands services à la science et à l'humanité.
Le médecin de Bicêtre et de la Salpêtrière n'avait pas oublié ses débuts difficiles, dépourvus de toute direction, et il voulut faire profiter les élèves des fruits de sa longue expérience. Il engageait les débutants à se bien pénétrer tout d'abord des principes de la chimie, de la botanique, de la minéralogie et de la zoologie, et à ne s'adonner à la pathologie qu'après avoir acquis des connaissances exactes de la structure du corps humain. Dès lors, fréquentation assidue des hôpitaux. Ils devaient, au lit des malades, « préluder par les symptômes vus d'une manière isolée et indépendante de toute classification, pour éviter toute sorte de prévention, les approfondir suivant qu'ils sont propres à une fonction particulière ; ... comparer ceux qui sont analogues en les observant sur divers malades pour reconnaître leurs variétés, suivant les âges, les sexes, les saisons, la manière de vivre, apprendre à saisir les différences qu'ils peuvent offrir suivant le commencement, le plus haut degré et le déclin des maladies. Après avoir ainsi passé quelques mois «à prendre des notes exactes des signes et des symptômes considérés d'une
(1) Ibidem, p. 30.
manière générale, on doit les étudier dans leurs rapports avec les caractères particuliers des maladies, et chercher à classer ces dernières par ordre de leur affinité, toujours en marchant avec la plus sage retenue, et en prenant pour guide un ouvrage classique sur l'histoire des maladies. Quand on aura ainsi, pendant quelque temps, fait une étude particulière des symptômes, on passera à leur ensemble, c'est-à-dire à la marche des maladies, en commençant surtout par les aiguës ; on étudiera leur premier temps, leur plus haut degré d'intensité, leur déclin et leur convalescence ; on aura soin de saisir aussi les circonstances d'une terminaison devenue funeste. On évitera toute confusion, en s'attachant à ne suivre en même temps qu'une même maladie, pour mieux l'approfondir et la voir dans divers individus sous ses formes variées. On aura soin d'étudier l'influence particulière que peuvent exercer sur la maladie les lieux, un air plus ou moins salubre, un régime plus ou moins adapté à l'état du malade, ses affections morales... Ce n'est guère qu'après s'être rendu familier avec les maladies simples ou bornées à un seul ordre de symptômes, qu'on doit passer à l'examen de celles qui sont compliquées, c'est-à-dire qui offrent dans une partie de leur cours ou dans leur cours tout entier deux ou trois ordres différents de symptômes. II faut alors redoubler d'attention et de zèle pour éviter toute sorte d'illusion, et ne s'en rapporter qu'au témoignage des sens et non à de vaines spéculations » (i). Lorsque les élèves possédaient leur séméiologie, Pinel les chargeait de prendre l'observation des malades entrants, en se conformant aux règles suivantes : « a) Décrire l'état actuel, en notant : i° les symptômes qui frappent les sens ; 2° les douleurs qu'éprouve le malade ; 3° l'analyse successive de l'état des diverses fonctions. — b) Remonter ensuite à l'origine de la maladie, afin de comparer l'état actuel avec l'état antérieur. Pour cela on s'informera : i° du caractère particulier de l'invasion ;
(1) Nosographie philosophique, 1818. Méthode d'étudier en médecine, p. 39.
2° des symptômes qui se sont manifestés depuis l'invasion ; 3° de l'époque de la manifestation des symptômes. — c) Rechercher les causes excitantes et prédisposantes ; on les trouvera : i° dans la profession, la manière de vivre du malade ; 2° dans les accidents antérieurs à la maladie présente, dans l'état précédent de santé ; 3° quelquefois dans les maladies auxquelles ont été sujets les parents du malade. — d) Ces recherches doivent suffire pour faire connaître l'espèce de la maladie, à moins qu'elle ne soit pas encore assez développée. L'espèce déterminée fixe les principes généraux du traitement. — e) On a égard aux variétés qui sont relatives aux circonstances particulières dans lesquelles se trouve le malade ; pour cela on fera attention à l'âge, au sexe, au tempérament, à la constitution. On apprécie les changements que ces circonstances peuvent apporter dans les symptômes. Enfin, on détermine les modifications qu'il faut faire subir aux principes généraux de traitement, pour qu'il puisse convenir au cas présent » (i). L'observation, prise et rédigée, était, à la visite suivante, lue à haute voix au chevet du malade. « Je fixe pendant cette lecture, dit Pinel, l'attention des élèves sur les traits qu'on peut regarder comme spécifiques de la maladie, et dès lors j'assigne la place qu'elle doit occuper dans un ordre nosographique. Dans certains cas douteux, je discute le plus ou moins de valeur, ou le caractère équivoque de certains signes ; et quelquefois j'ajourne mon jugement jusqu'à ce que la maladie soit plus avancée dans ses périodes. Par cette méthode, la science des signes, si cultivée par les anciens et si souvent réduite en maximes générales, se trouve liée avec le caractère spécifique des maladies, et reste ainsi profondément gravée dans la mémoire » (2).
L'élève devait continuer ensuite, jour par jour, à prendre l'histoire de la maladie.
(1 La Médecine clinique, an X (1802), p. 5. '1 Lu Médecine clinique. Introduction.
En toutes circonstances, Pinel exhortait les jeunes gens à procéder, par l'analyse, du simple au composé. « Il n'y a point, leur assurait-il, d'autre secret pour parvenir à des idées nettes et précises des maladies. »
Tels étaient les principes qu'il s'efforçait d'inculquer à ses élèves, telle était la voie qu'il leur indiquait comme la plus propre à les rapprocher de la vérité ; mais il était trop modeste pour prétendre poser des règles immuables ; il croyait au progrès et avait foi dans un avenir meilleur, persuadé que « les méthodes de l'enseignement en médecine, comme dans toutes les autres sciences, sont le fruit du temps et de l'expérience ; elles ont leur naissance et leurs accroissements successifs, et souvent ce qui peut être admis à une certaine époque ne peut l'être dans une autre, à cause du progrès des lumières et des connaissances successivement acquises soit dans la pathologie ou l'analomie, soit dans d'autres sciences accessoires » (i).
Le même désir d'être utile, qui le guidait au lit du malade, inspirait ses leçons théoriques à l'Ecole de santé. « Là, dit un de ses élèves les plus fidèles et les plus aimés (2), une jeunesse nombreuse, pénétrée de la lecture de son ouvrage élémentaire et de son esprit de réforme, l'écoutait avec avidité, l'applaudissait avec enthousiasme » (3). Il manquait pourtant de ces dons naturels qui séduisent les masses, et jusqu'au jour où, ayant presque atteint la cinquantaine, il fut appelé à occuper la chaire de pathologie interne, il n'avait jamais parlé en public. Aussi s'exprimait-il avec une certaine difficulté. « Sa diction saccadée allait par jets et par bonds comme sa pensée ; et de même que dans ses écrits, il semblait, pour ainsi dire, jeter en moule des esquisses rapides, de même aussi ses phrases, dans le discours oral, jaillissaient d'une manière brusque et vive ;
(1) NosoQvaphie pldlusophujiie^ G" édit., 1818, t. I. Introduction, p. 21.
(2) Biuoheteau.
(3) Eloge de Plnel prononcé devant la Société médicale d'Emulation, dans la séance publique du 5 décembre 1827.
jamais personne ne parut plus ennemi des lieux communs et plus économe de mots » (i). Mais l'autorité de son nom, son savoir indiscuté, sa profonde conviction effaçaient aux yeux des élèves les imperfections de l'orateur, et il « attira la foule à ses cours tant qu'il fut dans l'âge de la vigueur et du talent » (2).