Pinel no§ographe
Avant de résumer la ISosographie, nous croyons utile d'énumérer les principales classifications qui l'ont précédée, ainsi que les appréciations de Pinel.
<( Il faut, disait Sydenham, réduire toutes les maladies à des espèces précises et déterminées, avec le même soin et la même exactitude que les botanistes ont fait dans leurs traités sur les plantes » (3).
Tel était aussi l'avis du successeur de Boerhaave à l'Ecole de Leyde, le savant Gaubius, qui pensait « que les médecins ne doivent pas désespérer de voir ranger un jour le nombre immense des maladies humaines, à l'exemple des écrivains de l'histoire naturelle, dans un ordre systématique, dégagé de toute hypothèse et d'esprit de secte, fondé sur la seule observation, et présentant les classes, les genres et les espèces, chacun avec ses caractères particuliers, constants et distincts » (4).
C'est en 1785 que parut la première classification établie dans un ordre semblable à celui des botanistes (5). Boissier de Sauvages mit trente et un ans à compléter son œuvre, qu'il présenta au public, en 1763, sous le nom de Nosologie métho-
(1) Ibidem,
(2) Ibidem,
(3)Mélecine pratique do Sydenham. Traduction française pir Jialt. Montpellier, 1816, t. I. Préfne-, p. 121.
(4) Institut iones palholoyiae medicinnlis. Leyde, 1758, p. 464.
Ci) Nouvelles <■!<(<<>;>< des initia lies dans un ordre semblable à celui des bota nistes, comprenant les genres et les espèces. Avignon, 1732, in-12.
OEUVRF. DE PWLIPPK PIXEL. 81
dique (i). « Les jeunes médecins, disait-il, qui, après avoir fait les études ordinaires de leur profession, veulent s'adonner sérieusement à la pratique, se trouvent arrêtés à chaque pas, soit par la diversité des maladies, soit par les nouvelles faces sous lesquelles les symptômes se présentent, soit par la confusion des indications, soit enfin par la diversité des opinions des auteurs ; sans parler de mille autres sources d'embarras. Lorsque je me suis trouvé moi-même dans ces tristes circonstances, si je consultais mes collègues, ils ne manquaient pas de me renvoyer à une plus large expérience ; si je feuilletais mes auteurs, ils m'apprenaient une infinité de belles choses, mais qui n'avaient aucun rapport au point de vue de la difficulté. On sait qu'on trouve dans les auteurs tout ce qu'on n'y cherche pas, et qu'il suffit d'y chercher une chose pour ne la trouver nulle part » (2). C'est donc pour éviter aux étudiants les difficultés que lui-même avait éprouvées à ses débuts, que Boissier de Sauvages établit sa nomenclature, comprenant dix classes, quarante-quatre ordres et trois cent quinze genres. Je me bornerai à citer les classes qui se décomposent de la manière suivante : vices, fièvres, maladies inflammatoires, spasmes, essoufflements, faiblesses, douleurs, démences, flux, cachexies. Voici ce qu'en pense Pinel : « Une première ébauche de Nosologie par Sauvages, publiée en 17,11, ne pouvait offrir qu'un tableau très incomplet de toutes les maladies distribuées dans un ordre arbitraire. Mais elle fut reproduite trente années après avec toutes les ressources d'une érudition immense. Un goût sévère ne pouvait guère présider à une semblable compilation, où on avait également mis à contribution les auteurs anciens et modernes. C'était tour à tour des descriptions générales des maladies, des histoires individuelles très incomplètes, certains cas particuliers très équivoques. Les préliminaires de chaque classe
(!) Nosologia methodica sUtens morborum classes, gênera et species, juxta Sydenhami menten et botanicorum ordinem. Amsterdam, 1763, 5 vol. in 8°. (2) Nosologie méthodique. Paris, 1770, t. I. Prolégomènes, p. 1.
furent ornées de brillantes hypothèses sur la physiologie ou la physique, et même de certaines applications importantes des mathématiques élémentaires ; car il fallait bien, à titre d'auteur, jeter dans l'admiration la foule immense des lecteurs nullement géomètres. Les plus faibles analogies servirent de prétexte à leur rapprochement, quoique les différences les plus saillantes dussent les éloigner, et on plaça, par exemple, sur le même rang, sous le titre de vices physiques, ou difformités, les taches à la peau, les pustules, les phlegmons, les exostoses, les anévrismes, les hernies, etc., c'est-à-dire les maladies les plus disparates » (i).
Linné, qui avait donné de grands éloges à la première classification de Sauvages, la suivit jusqu'en 1763 ; il en publia alors une nouvelle (2), formée de onze classes, trente-sept ordres et trois cent vingt-cinq genres. Les classes se divisent en : maladies exanthématiques, critiques, phlogistiques, douloureuses, mentales, paralytiques, motrices, maladies de suppressions, d'évacuations, difformités, vices. Sur un grand nombre de points, cette classification se rapproche de celle du professeur de Montpellier.
L'année suivante, Vogel, médecin de Gcettingue, publiait ses Definitiones generum morborum (3), et répartissait les maladies en onze classes, savoir : les fièvres, les flux, les épischèses (suppression des excrétions), les douleurs, les spasmes, les adynamies, les hyperesthésies, les cachexies, les paranoïas, les vices, les difformités. Ces classes comprenaient cinq cent soixante genres. « Il y a, remarque Pinel, entre la Nosographie de Vogel et les deux précédentes, des différences assez marquées, mais qui ont été peu avantageuses au progrès de l'art. On se demande pourquoi l'auteur a supprimé, dans sa classification, des ordres
(1) Dictionnaire des sciences médicales en 60 volumes, t. V, 1813. Article Classification, p. 280.
(2) Gênera morborum. Cpsal, 1763, in-8°.
(3) Definitiones generum morborum. Gœttin<rue, 1764, in-8°.
qu'il a été obligé d'admettre tacitement, et d'indiquer, par des numéros, dans plusieurs de ses classes ; pourquoi il a mis les inflammations au nombre des vices, et confondu ainsi avec une foule d'autres lésions la classe la plus distincte et la plus importante dans toutes les nosologies. Des trois nouvelles classes créées par Vogel, une seule (les adynamies), mérite d'être notée, et a été, dans la suite, regardée comme un ordre important par Culleu ; pour les deux autres (les épischèses, et les hyperestésies), lune est insignifiante, et l'autre, sous un nom barbare, n'indique qu'une partie des affections nerveuses » (i).
La première classification de Sagar, médecin du cercle d'Iglau, en Moravie, parut en 1771, en une simple brochure ; une nouvelle édition, en un fort volume, lui succédait quelques années plus tard (2). Les i3 classes comprenaient : les vices, les plaies, les cachexies, les douleurs, les flux, les suppressions, les spasmes, les anhélations, les débilités, les exanthèmes, les phlegmasies, les fièvres, les vésanies. En outre 53 ordres et 354 genres. Cette classification « n'est qu'une copie de celle de Sauvages, à laquelle se trouvent ajoutées trois classes, les entamures, les exanthèmes et les suppressions ; de ces classes, l'une appartient à Linnaeus, et les deux autres ne sont que des ordres de Sauvages. L'auteur sépare, sans raison, les exanthèmes des phlegmasies, met au nombre des maladies les opérations chirurgicales, etc.. Son ouvrage, au lieu de faire faire quelques pas à la nosographie, semble la reporter à plus de vingt ans en arrière » (3).
Linné, Vogel et Sagar n'ont donc fait en somme que reproduire, avec quelques modifications et transpositions, la classification de Sauvages. Cullen s'efforça de la simplifier. « Clas-
(1) Dictionnaire des sciences médicales en 60 volumes, t. XXXVI, 1819. Article Nosographie, p. 214.
(2) Systema morborum symptomaticoriun. Secundum classes, ordines, gênera e species. 1" édit., 1771 ; 2e édit., 177(5; 3e édit., 1783.
(3) Dictionnaire des sciences médicales, t. XXXVI, p. 218.
sium institutionem primo a Sauvagio datam, Linnaeus, Vogelius et Sagarus, in omnibus fere, secuti sunt. Cum vcro ex eorum classibus plures sint, uti Yitiorum, Anhelationum, Dolorum et Fluxuum, neque naturales, nec quovis modo idoneae, ejusmodi institutionem sequi non potui. Aliam itaque simpliciorem et in universum, ut mihi videtur, aptiorem, hic protuli » (i). L'illustre professeur d'Edimbourg posait en principe que, pour connaître et distinguer les maladies, il fallait recourir à la seule observation, sans raisonnement aucun ; pour les prévenir, on devait étudier leurs causes éloignées, et pour les guérir, rechercher leurs causes prochaines. Sa classification ne comprend que quatre classes : les pyrexies, les névroses, les cachexies, les maladies locales ; plus vingt ordres et cent trente genres. Pinel déclare ce tableau supérieur aux précédents. « Les classes, les ordres et les genres s'y trouvent considérablement réduits et rapprochés d'une simplicité qui annonçait que les méthodes nosographiques commençaient à se perfectionner. Si, d'un côté, on regrette de voir confondre, dans une seule classe, les hémorrhagies, les phlegmasies avec les fièvres, de l'autre aussi trois ou quatre classes des précédents nosologistes se trouvent, avec raison, réunies dans une seule (les névroses) ; les flux ou affections catarrhales sont placés par Cullen dans la même classe que les phlegmasies, ce qui était un rapprochement à la fois heureux et vrai. Cullen doit donc être placé au nombre des médecins qui ont contribué à l'avancement de la médecine sous le rapport de la description et de la classification des maladies » (2).
C'est en 1769 que parut la première édition du Synopsis nosologiœ methodicœ. Cullen, en formulant sa doctrine, déclarait modestement qu'il savait son œuvre incomplète, et qu'il
(1) Synopsis nosologiœ nwfhorticae, auctore Gulielmo Cullen. Edimbourg-, 1814. Note de lu page 19.
(2) Dictionnaire des sciences médicales eu 60 volumes. Article Nosêgraphie, t XXXVI, 1819. p. 215.
OEUVRE DE PHILIPPE PINEL. Si)
laissait à d'autres, plus savants, le soin d'établir, dans l'avenir, une division plus précise.
Parmi les classifications qui précédèrent la Nosographie philosophique, on peut encore citer celles de Macbride (i), Vitet (2), Darwin (3) et Selle (k). Macbride divise les maladies en générales, locales, sexuelles et infantiles. Quant à Vitet, voici ce qu'en pense Pinel : « Que dire d'une classification nosologique, où les inflammations sont énumérées par cavités splanchniques, tandis que Sauvages les avait déjà divisées en membraneuses, en parenehymateuses et en cutanées ; où le panaris est à côté du cancer, le vomissement auprès des ulcères ; où l'accouchement, considéré comme une maladie, se trouve placé dans le même genre que l'alopécie ; où, enfin, le vol, la bassesse, la méchanceté, le déplaisir, la crainte, l'orgueil, la vanité, etc., sont inscrits au nombre des affections maladives ? Ce sont véritablement des maladies de l'esprit et très souvent des maladies incurables, mais leur véritable place est plutôt dans les Maximes de La Rochefoucauld ou les Caractères de La Bruyère, que dans un ouvrage de pathologie » (5). Darwin, dont la classification paraît simple à première vue, semble au contraire, remarque Pinel, se jouer du lecteur si on l'examine plus attentivement. « Il donne l'explication la plus subtile de ce qu'il appelle fièvre inirritative, du défaut de nutrition des os, de la déviation de l'épine, de la phtisie, etc. Il rapproche le plus souvent ce qui doit être éloigné ou réciproquement ; et il place certains symptômes à côté des maladies les plus caractérisées, par exemple la
(1) Introduction to the iheovy and practice of physic. Londres, 1772, in-4° ; Dublin, 1776, in-8°, 2 vol. Traduction française par Petit-Rade], Paris, 1787, 2 vol. in 8°.
(2) Matière médicale réformée, etc. Lyon, 1770, in- 4°.
(3) Zoonomia or the laws of organic Ufe. Londres, 179i-1796, in L°, 2 vol.; 3< édit., 1801, in-8°, 4 vol.
(4) Rudimenta pyretologiœ methodtese. Berlin, 1773, in-8° ; 3" édit., 1789.
(5) Dictionnaire (tes; sciences médicales en 60 volumes. Article Xoso;/rap/iie, 1819, t. XXXVI, p. 220.
dentition à côté du priapisme, la chute du rectum à côté des vers lombricaux, un sommeil interrompu, dans la même ligne que la syncope, etc. Mais que de vues ingénieuses, que d'élans rapides d'une imagination vive, sur les ressorts cachés de notre organisation, couvrent ces défauts et désarment la critique » (i). Selle s'efforça d'établir sa classification sur une base nouvelle, divisant les maladies en : inflammations putrides, bilieuses, pituiteuses, vermineuses, lactées, nerveuses, périodiques, obstructions, maladies goutteuses, rachitiques, scrofuleuses, cancéreuses, vénériennes, psoriques, scorbutiques, produites pai des venins organiques. La nosologie de Selle, dit Pinel, est « remarquable par la méthode de rapprochement des maladies aiguës par ordre de leurs affinités. Mais les matériaux qu'il met en usage, et qui ne sont qu'une pure compilation, laissent toujours subsister le vice des autres classifications en conservant les anciennes dénominations, et en faisant regarder comme synonymes des maladies très différentes » (2).
Telles sont les diverses classifications qui, au cours du XVIIIe siècle, ont précédé la Nosographie philosophique. Cette œuvre est le fruit d'une longue expérience et d'un grand labeur ; Pinel, nous le répétons, n'eut pas la prétention de créer une doctrine nouvelle, mais de perfectionner celle de ses prédécesseurs. « Mon but, déclare-t-il, a été d'exprimer les résultats généraux des observations anciennes et modernes, et des miennes propres, pour pouvoir saisir ce qu'elles ont de commun ou de mieux constaté » (3). Il s'est efforcé d'introduire en médecine la méthode suivie (( dans toutes les autres parties de l'histoire naturelle, c'est-à-dire, une exactitude sévère dans les descriptions, de la justesse et de l'uniformité dans les dénominations, une sage réserve pour s'élever à des vues générales sans donner de la réalité à des termes abstraits, une distribution simple, régu
(1) Même ouvrage. Article Classification, 1813, t. V, p. 281.
(2) Même ouvrage. Article Analyse appliquée à la méd'dne, 1812, t. Il, p. 2i.
(3) Nosographie philosophique, 6e édit., 1818. t. I. Introduction, p. xii.
lièrc, et fondée invariablement sur les rapports de structure ou les fonctions organiques des parties » (i).
Pinel, simple et modeste, ne songeait ni à la gloire, ni au jugement que porterait sur lui la postérité. S'il se décida à publier la Nosographie, ce fut uniquement pour donner aux étudiants un guide que lui-même n'avait pu trouver. L'ouvrage fut accueilli avec enthousiasme, et six éditions se succédèrent en l'espace de vingt ans. Un tel succès ne fut pas sans éveiller l'envie ; mais la plupart lui restèrent fidèles, et Rostan parle avec dédain de certains détracteurs qui « ne cessent d'accabler de leurs injures ce savant modeste, dont le seul tort est de les écraser du poids de sa supériorité » (2). L'attaque fut conduite par un de ses anciens élèves, homme d'une haute valeur et d'un immense orgueil, le fondateur de la doctrine dite physiologique, qu'il prétendait avoir établie sur des bases inébranlables ; cette doctrine, affirmait Broussais, avec son habituelle modestie (( doit avoir prochainement sur la population une influence plus marquée que la découverte de la vaccine » (3). Pinel se contentait de sourire, tout en disant : « Je suis loin de vouloir discuter leurs opinions, et je laisse au temps et à l'expérience à les réduire à leur juste valeur » (4).
La première édition de la Nosographie parut au commencement de l'an VII de la République (1798). « Pour apprécier, dit Bricheteau, tout le mérite de ce livre fameux, pour juger, dans toute son étendue, l'influence qu'il a exercée sur la science médicale, et assister, en quelque sorte, à la révolution qu'il opéra dans les esprits, il faut se faire une idée du triste état de la médecine proprement dite à l'époque de sa publication. Le svstème et les brillantes théories de Boerhaave n'étaient plus ;
il) Même ouvrage, p. 13.
(2) Nouveau Journal de médecine, 1820, t. 8, p. 308.
(3) Examen des doctrines médicales, 1821. Préface, p. 12.
(4) Nosographie philosophique, 6e édition, 1818, t. I. Méthode d'étudier en médecine, p. 120.
l'humorisme expirant se débattait contre la doctrine des spasmes, imaginée par Frédéric Hoffmann et adoptée par Cullen, mais cet humorisme était populaire et encore vivant dans la pratique ; les élèves en étaient encore imprégnés en entrant dans les écoles, et ne pouvaient plus s'en affranchir. L'enseignement public n'avait d'ailleurs pour base que des compilations obscures,, écrites en latin ; les élèves, privés de livres élémentaires et de méthodes d'étudier, erraient sans guide, et réduits à prendre pour modèles quelques traditions de l'ancienne Faculté de Paris. Les jeunes initiés ne manquaient pas sans doute de bons livres pour étudier leur art à fond ; mais comme l'a dit un savant naturaliste, notre collègue (i), ils ne savaient où trouver le fil qui devait les diriger dans le labyrinthe des maladies. Pinel comprit les besoins et la nécessité du temps » (2).
Dans la Nosographie, les maladies sont réparties en cinq classes : i° les fièvres ; 20 les phlegmasies ; 3° les hémorrhagies ; 4° les névroses ; 5° les maladies organiques.
Classe I. — Fièvres.
On a reproché à Pinel d'avoir considéré les fièvres dites primitives ou essentielles, comme des maladies isolées et sans lésions ; assertion combattue dès 1820, par conséquent de son vivant et avec son approbation, par son fils Scipion. « Il appartenait, remarque de Lens, au fils du célèbre chef de notre école moderne, de justifier son père des reproches non mérités que ne cessent de lui adresser certains novateurs, qui semblent ne pas mieux connaître ses ouvrages que les formes d'une polémique décente » (3). Scipion Pinel affirme que jamais son père n'a considéré les fièvres comme des maladies sans lésion,
(1) Geoffroy Saint-Hilaire.
(2) Elofje de Pinel par Bricheteau.
(3) Revue médicale, 1821, t. LXXI, p. 90.
et qu'il s'est toujours, au contraire, efforcé de les rapporter à un siège spécial. « C'est cette idée même, ajoute-t-il, cet le inspiration physiologique de la localisation des maladies d'après le tissu affecté ; c'est cette grande pensée d'anatomisïr toutes les maladies, si je puis m'exprimcr ainsi, qui a présidé à l'exécution de la Nosographie ; c'est elle qui a présidé à la distinction et à la classification des fièvres » (i). Philippe Pinel a d'ailleurs déclaré, à diverses reprises, que, dans son ouvrage, il s'était efforcé, autant que possible, de fonder sa distribution « non sur des rapprochements arbitraires, mais sur la base immuable de la structure organique ou des fonctions des parties » (2).
S'il a donné à ces fièvres l'appellation de primitives, c'est uniquement, déclare-t-il « pour ne point les confondre avec les fièvres secondaires à la suite d'un état de phlegmasie » (3). Il dit également qu'il faut bien se garder « d'attribuer de la réalité à la fièvre en général, de la considérer comme existante par ellemême » (4). S'il a réuni ces diverses fièvres pour en constituer une classe, c'est qu'il les considère comme offrant des analogies propres à les faire distinguer des autres maladies aiguës. « Certaines n'ont-elles point une conformité générale dans leurs causes occasionnelles, leurs préludes et leur développement progressif ? N'affectent-elles point en particulier, chacune à leur manière, la circulation, la respiration, la digestion, les sécrétions, la sensibilité nerveuse, la motilité musculaire, en un mot toutes les fonctions organiques ? N'y remarque-t-on point des périodes successives d'accroissement, de plus haut degré, et enfin de convalescence graduée lorsque leur terminaison est favorable ? Ne sont-elles point, en général, soumises aux solu-
(1) Considérations sur les maladies dites fleures essentielles. Mémoire lu à la Société de Médecine, le 25 mai 1820; publié dans le Nouveau Journal de m hircine, 1820, t. VIII, p. 88.
(2) Nosographie phVosophique, 6' édit., 1818. t. I. Introduction, p. xw.
(3) Même ouvrage, t. I, p. 329.
(4) Même ouvrage, lre édit., an VII (1798), t. I. Introduction, p. xx.
tions critiques par les sueurs, les hémorrhagies, des déjections plus ou moins abondantes, des urines avec un sédiment particulier ? Enfin, si les efforts salutaires et les ressources de la nature viennent à manquer, les terminaisons contraires ne sontelles point la mort ou bien un passage à l'état chronique, quelquefois une conversion de la fièvre en une autre maladie » (i).
Tandis que la plupart des auteurs, entre autres Sauvages et Cullen, s'étaient bornés à classer les fièvres d'après leur type, Pinel s'efforça de prendre pour base la localisation. Il les divise en angioténiques, méningo-gastriques, adémoméningées, adynamiques, ataxiques et adénonerveuses. Le premier ordre, remarque-t-il, « dénote une affection particulière du système vasculaire sanguin. Le second a pour objet une irritation spéciale de l'estomac, du duodénum ou des parties adjacentes. Le troisième indique que cette irritation s'exerce surtout sur les membranes muqueuses du conduit alimentaire. Le quatrième ajoute à la considération des changements produits sur ce conduit, celle d'une impression de débilité ou d'atonie dirigée sur l'irritabilité des muscles. L'objet du cinquième est une lésion profonde portée sur l'irritabilité et la sensibilité, et marquée par des symptômes nerveux du plus funeste présage. Enfin, le sixième ajoute aux traits caractéristiques de ce dernier, des circonstances particulières de mortalité, de contagion et d'une affection simultanée des glandes » (2).
D'après une note trouvée dans des papiers de famille, il désirait tout d'abord ne pas se servir du mot fièvre, et mettre simplement angioténie, méningo-gastrie, adéno-méningie, adynamie, ataxie et névro-adénie. Il eut, à ce sujet, une discussion avec son éditeur, celui-ci déclarant que l'ouvrage ne se vendrait pas dans de telles conditions, et qu'il se refusait à le faire imprimer si le mot fièvre n'était pas rétabli. Pinel céda
(i) Nosographie philosophique, 6e édit., 1818, t I, p. 4.
(2) holographie philosophique, 1™ édit., an Vil, t. I. Introduction, p. 13.
Il n'attachait pas, d'ailleurs, une importance exceptionnelle aux noms qu'il avait créés, « mais qu'on est libre, disait-il, d'adopter ou de rejeter, et qui ne changent rien à la classification en elle-même » (i). Ainsi, dans la plupart des éditions de sa Nosographie, soucieux de ne pas trop troubler les habitudes de ses lecteurs, il se contente d'inscrire ces différentes appellations en note, parmi les synonymes, et désigne les ordres sous les dénominations connues de fièvres inflammatoires, bilieuses ou gastriques, pituiteuses ou muqueuses, putrides ou adynamiques, malignes ou ataxiques, peste. Tout parti pris lui était inconnu et, au cours de sa longue carrière, il ne montra d'inflexible fermeté que lorsqu'il crut agir pour le bien des malades ou dans l'intérêt de la science.
Certains néanmoins demeurèrent opposés au principe même de la division des fièvres. « Il me semble, écrivait en 1806 un jeune médecin, dont le nom devait devenir célèbre (2), qu'il est beaucoup plus simple et plus naturel de ne reconnaître qu'un seul genre de fièvres, divisé en deux espèces, l'intermittente et la continue, qui peuvent être tantôt essentielles ou idiopathiques, tantôt syinptomatiques, qui peuvent enfin être simples ou compliquées d'état inflammatoire, d'affection bilieuse, ou de tous les symptômes graves dont la réunion constitue ce qu'on a appelé la putridité et la malignité, et qui peuvent être isolés ou réunis » (3).
Classe II. — Phlegmasies.
« M. le professeur Pinel, dit Husson, a envisagé les phlegmasies d'une manière inconnue jusqu'alors aux auteurs des systèmes nosologiques. L'observation des phénomènes morbifiques l'avait conduit à classer ces phlegmasies d'après les ca-
(1) Xosographie philosophique , 6e édit, 1818, t. 3, p. 572.
(2) Laennec.
(3) Journal de médecine, juin 1806, t XI, p. 709.
ractères des affections organiques. Il pensait que ces affections étant variées, la structure des parties membraneuses n'était pas identique. Bichat confirma, dans sa dissertation sur les membranes, les vues et l'observation du professeur Pinel. Nous devons admirer le mutuel concours de l'anatomie et de la médecine ; l'une trouve au lit du malade ce que l'autre confirme dans ses recherches sur le cadavre ; celle que l'on dit plus conjecturale précède pour ainsi dire la certitude que la seconde jette sur cette belle théorie des inflammations » (i). Husson a toujours rendu justice à Pinel, bien que fervent admirateur de Broussais et de ses doctrines qu'il mettait en pratique à l'Hôtel- Dieu ; les résultats ne furent guère favorables, s'il faut en croire un de ses anciens élèves, le docteur Caffe. « Je ne puis oublier, dit ce dernier, en avoir été le témoin, lorsque je remplissais, en 1827, les fonctions d'externe dans ce service qui alternait entre MM. Husson et Petit. Leurs opinions théoriques et pratiques étaient diamétralement opposées. Nous pouvions alors établir de curieux rapprochements entre les sinistres mensuels qui, proportion gardée avec la nature des maladies, étaient moins chargés en faveur de M. Petit » (2).
Dans la première édition de la Nosographie, Pinel expose ainsi le but qu'il s'est proposé et le plan qu'il a suivi : « Une méthode de division doit être analogue au plan de l'auteur et à la nature de l'ouvrage. Le judicieux Morgagni se propose d'approfondir toute les maladies organiques, et dès lors, il a besoin de rassembler dans le même cadre une foule de détails anatomiques, de faits observés par divers auteurs, de discussions, de réflexions critiques ; il traita donc successivement des maladies de la tête, de la poitrine et de l'abdomen, dans un ouvrage bien moins destiné à rapprocher ces maladies par leurs affinités naturelles, qu'à composer des mémoires approfondis
(1) Notice sur Bichat, dans Traité des membranes, 3* édit., 1816, p. 13.
(2) Journal des connaissances médicales, n° du 5 juin 1853.
sur une foule de points encore peu discutés. Un traité général de nosographie demande des vues opposées, puisqu'il doit apprendre à dominer sur l'horizon immense de la science médicale, à rapprocher ou éloigner les maladies suivant leurs rapports plus ou moins multipliés, à éviter des distributions arbitraires et comme fortuites. Ce ne sont point les simples positions des parties, mais les convenances de structure organique et des fonctions de la vie qui doivent servir de guide ; les phlegmasies seront donc divisées en différents ordres, suivant qu'elles auront leur siège dans les membranes muqueuses, les membranes diaphanes, les glandes, les muscles et les téguments » (1).
Ceci était écrit en l'an YII de la République, c'est-à-dire à une époque u où on ne s'était point occupé encore de l'anatomic générale des systèmes d'organes d'une manière spéciale, et dans l'intention directe de les faire servir de base à la médecine interne » (2).
Si Pinel avait indiqué la voie à Bichat, il suivit avec un profond intérêt les travaux du grand anatomiste. Dans les dernières éditions de sa Nosographie, les phlegmasies sont étudiées suivant leur siège : i° à la surface du corps ; 20 dans les membranes muqueuses ; 3° dans les membranes séreuses ; à\° dans le tissu cellulaire et les organes parenehymateux ; 5° dans les tissus musculaire, fibreux et synovial.
<( Une phlegmasie, remarque-t-il, ne peut se présenter à l'examen d'un observateur qu'avec tous les caractères que lui impriment la structure propre de la partie affectée, son tissu, ses fonctions, ses liaisons respectives avec les parties voisines, les variétés relatives à la constitution individuelle, ou bien quelque complication avec toute autre maladie » (3).
Parmi les phlegmasies cutanées, Pinel a classé des maladies de nature et d'origine diverses, mais caractérisées par une in-
(t) Nosographie philosophique, 1" édit., an VII, t. I. Introduction, p. 24.
(2) Même ouvrage, 6e édit., 1818, t. II, p. 21.
(3) Môme ouvrage, 6» édit., 1818, t. II, p. 4.
flammation portant sur les téguments. « N'importe-t-il point, remarque-t-il, en faveur de la méthode et de la facilité de la mémoire, de multiplier le moins possible le nombre des ordres » (i). C'est pourquoi il rangeait parmi les phlegmasies cutanées la variole, la varicelle, la rougeole, la scarlatine, l'érysipèle, avec le zona, la gale, la teigne, les dartres, la pustule maligne.
Le deuxième ordre comprend les phlegmasies des muqueuses. <( L'idée de considérer toutes les membranes muqueuses comme un système unique de parties similaires, quel que soit leur siège, la tête, la poitrine, l'abdomen, et comme douées d'une même structure organique et destinées aux mêmes fonctions, est peut être un des plus heureux exemples de l'influence que peuvent exercer sur la distribution méthodique des maladies l'étude et les recherches de l'anatomie » (?.). Dans cet ordre sont comprises les inflammations des diverses muqueuses. Pinel ne manque pas, à ce propos, de renouveler les réserves que lui ont toujours inspirées certaines théories encore en vogue à cette époque, et qui, prenant, suivant lui, l'effet pour la cause, ne tenaient aucun compte des lésions organiques, et attribuaient tous les désordres à la bile, à la pituite, au sang, à l'atrabile. (( On ne peut assez rappeler, dit-il, le dégoût et l'aversion naturelle qu'inspirent à un esprit exact certains mots pris d'une médecine humorale, qu'on répète sans fin depuis des siècles sans leur attacher aucun sens précis, et qu'on retrouve sans cesse dans les livres, non moins que dans les explications scientifiques des gardes-malades ; tel est le terme de pituite sur lequel Galien et ses serviles disciples ont tant fait jouer leur imagination brillante... Mais sans perdre le temps à parcourir cette longue vacillation d'opinions ou d'erreurs, cherchons à déterminer, par des faits observés, ce qu'on entend par inflamma-
(1) Même ouvrage, 6e édit., 1318, t. Il, p. 0.
(2) Môme ouvrage, t. II, p. 0.
tions pituiteuses ou plutôt muqueuses, en nous élevant toujours aux fonctions organiques des parties, et en faisant considérer en sous-ordre, et comme un objet passif, la matière de la sécrétion » (i).
L'ordre troisième comprend les phlegmasies des membranes séreuses. Dans la première édition de la Nosograpfde, Pinel les avait dénommées phlegmasies des membranes diaphanes, s'inspirant surtout des travaux de Morgagni, Ruysch, Stenon, Malpighi, Haller, Hewson, et des connaissances anatomiques admises jusqu'alors. Mais, cette même année, Bichat présentait à la Société médicale d'Emulation, deux mémoires consacrés, l'un à la membrane synoviale, l'autre aux membranes en général. « Une classification méthodique des membranes, remarquait-il, pourrait offrir à la pratique les plus utiles indications. La manière philosophique dont le citoyen Pinel a envisagé les phlegmasies, en est une preuve remarquable. Il a choisi des caractères organiques pour présider à chacun des ordres de cette classe, fondé, sans doute, sur cette donnée généralement vraie, que des parties liées entre elles par leur structure, doivent l'être aussi par leurs affections. Cette division, très heureuse dans son principe général, l'est-elle autant dans ses détails ? Il me semble que non, au moins si on considère les choses sous le rapport anatomique, le seul d'après lequel je me permets de juger » (2). Pinel lut avec intérêt les travaux de Bichat, profita de ses observations et modifia sa classification, « II importe, disait-il, de savoir reconnaître ses fautes, et d'avoir un caractère assez élevé pour en tirer des leçons utiles » (3). Dans la première édition de la Nosographie, il admettait que les inflammations du contenant devaient presque toujours se communiquer au contenu, et distinguait les péritonites en gastrite, entérite, cystite, etc. ; il supprima cette division après les recherches de Bichat, décla-
(1) Xosojraphie philosophique, 6e édit., 1818, t. II, p. 204.
(2) Mémoires de la Société médicale d'Emulation, an VII, t. 11, p. 372.
(3) Nosographie philosophique, Ge édit., 1818, t. I. Introduction, p. xxxn.
rant nécessaire de considérer, pour la distribution nosologique, « que l'inflammation des membranes séreuses est souvent indépendante de celle des organes qu'elles recouvrent. C'est ainsi que l'arachnoïde est souvent enflammée sans que cet état se propage au cerveau ; il en est de même du péricarde par rapport au cœur, de la plèvre relativement aux poumons, du péritoine par rapport aux divers viscères qu'il enveloppe. Dans l'état actuel de nos connaissances en anatomie physiologique et pathologique, on doit abandonner les anciennes distinctions en entérite, mésentente, épiploïte, cystite, puisqu'elles semblent indiquer que les affections primitives portent toujours sur la totalité des organes, tandis qu'un tissu peut être isolément affecté ; d'ailleurs l'inflammation de la tunique péritonéale ne se borne point ordinairement à la région d'un seul organe ; les ouvertures cadavériques les plus réitérées prouvent qu'elle se propage toujours plus ou moins, et très souvent sur tout le péritoine. Mais on ne doit point se dissimuler aussi qu'il y a d'autres cas d'une affection simultanée de la membrane séreuse qui recouvre un organe, et de la substance de l'organe lui-même ; c'est ce que l'autopsie cadavérique a quelquefois manifesté dans les péripneumonies aiguës, les inflammations chroniques ou aiguës de l'estomac ou des intestins, etc. Lors même qu'un tissu seul est affecté, dans les maladies aiguës, les fonctions de tout l'organe ne sont-elles pas troublées » (i). Il divise désormais les phlegmasies des membranes séreuses en phrénésie, pleurésie, péricardite et péritonite.
Le quatrième ordre est formé des phlegmasies du tissu cellulaire et des parenchymes. Pinel y range le phlegmon, les oreillons, la céphalite, la péripneumonie, la cardite, l'hépatite, la splénite, la néphrite, la métrite.
Dans le cinquième ordre se trouvent les phlegmasies des tissus musculaire, fibreux et synovial. A l'appui de sa classifi-
(1) Nosographie plnlosopltique, Gc édit., 1818, t. M, p. 379.
cation, Pinel invoque encore les travaux de Bichat : « Les organes fibreux, le périoste, la dure-mère, la sclérotique, l'albuginée, etc., les capsules fibreuses, les gaines tendineuses, les tendons, les aponévroses, paraissent, au premier coup d'œil, disséminés dans toute l'économie animale sans aucune dépendance ou union réciproque, mais, suivant les belles considérations de Bichat, ils forment une sorte d'assemblage continu, c'est-à-dire, un système particulier, comme le tissu vasculaire ou nerveux ; ou plutôt ils ont un centre commun d'où partent les organes divers qui forment ses divisions. Ce centre commun paraît être le périoste, qui leur sert de moyen de communication » (i). Cet ordre comprend le rhumatisme musculaire, le rhumatisme fibreux et la goutte.
La classe des phlegmasies, telle que l'avait conçue Pinel, constituait un progrès évident. Broussais lui-même le reconnaissait : <( M. Pinel, disait-il, a rendu quelques services à la médecine dans les phlegmasies, puisqu'il a fixé l'attention des praticiens sur certains sièges de ces affections » (2). Mais craignant d'avoir commis un excès de louange, il se hâte d'ajouter, comme correctif, que ces localisations avaient déjà été signalées par Hunter. Broussais fait sans doute allusion au Traité du sang, des inflammations et des blessures par armes à feu, paru à Londres, en 179 [\. Il déclare en outre que la classe des phlegmasies est incomplète, que les genres sont faux, et le traitement mauvais.
Après avoir cité les appréciations de Broussais sur Pinel, voyons maintenant ce que Pinel dit de Broussais : <( M. Broussais a rempli une lacune qui existait en médecine, relativement à l'histoire des phlegmasies. Il a publié une nombreuse série d'observations qui lui sont propres (3), en com-
(1) Xosographie philosophique, 6' édit., 1818, t. II, p. 521.
(2) Examen des doctrines médicales, 1821, t. II, p. 472.
(3) Histoire des phlegmasies ou inflammations chroniques, 2 vol. in-8°, 2'* édit. Paris, 1810.
mençant d'abord par les phlegniasies pulmonaires, et en se bornant à celles qui ont une terminaison funeste, pour en tirer les lumières qui résultent du rapprochement des symptômes et de la marche de ces maladies avec les apparences et les lésions qu'on découvre après la mort. Je n'entrerai point dans les détails des explications que donne l'auteur, en réponse à trois questions qu'il se propose dans ses prolégomènes sur les phlegniasies chroniques ; mais je pense que si on veut s'astreindre à une marche sévère en médecine, et ne point hasarder des raisonnements vagues et tout au moins superflus, il faut être d'une sobriété extrême dans des théories semblables, pour ne point y mêler les prestiges d'une imagination vive et toujours prête à franchir de justes bornes » (i).
Classe ni. — Hèmorrhagies.
Les hèmorrhagies, fait remarquer Pinel, ont certaines affinités avec les phlegniasies : « conformités générales des unes et des autres pour le siège le plus ordinaire : les tissus muqueux, séreux, cutané, cellulaire ; — pour les causes occasionnelles : la puberté, la jeunesse, le tempérament sanguin ou nervo-sanguin, l'abus des excitants, les violents exercices, les passions vives ; — pour les préludes : les frissons, la pâleur, les lassitudes générales ; — pour le développement gradué : la rougeur, la tuméfaction et quelquefois la douleur, etc. Les inflammations, ainsi que les hèmorrhagies, ne sont-elles pas distinguées en actives et en passives ? Mais aussi que de différences remarquables ! et combien la classe des hèmorrhagies est éloignée d'être aussi régulière que celle des phlegmasies ! combien chacun de ces genres d'écoulements sanguins peut différer suivant qu'il tient à la constitution individuelle, qu'il
^1) Nosographie philosophique, 6" édit.j 1818, t. 11. p. 2\'<\.
en remplace un autre, qu'il est accidentel, critique ou purement asthénique et passif ! que de maux variés peut produire leur suppression imprudente » (i).
Boissier de Sauvages et Gullen n'avaient pas formé une classe spéciale des hémorrhagies. Le premier faisait du flux de sang un ordre de la classe des flux. Le second rangeait parmi les pirexies les hémorrhagies s'accompagnant d'un certain degré de fièvre et plaçait parmi les flux les autres pertes de sang. Pinel les distingue en constitutionnelles, supplémentaires, critiques, accidentelles, passives et actives, et les divise en : i° hémorrhagies des membranes muqueuses ; 2° hémorrhagies des tissus cutané, cellulaire, séreux et synovial.
Classe iv. — Névroses.
<( La distribution des maladies nerveuses, fait remarquer Pinel, semble s'éloigner de la méthode suivie dans la classification du plus grand nombre des maladies, surtout dans celle des phlegmasies et des hémorrhagies ; ces dernières ont été rapprochées entre elles autant par la conformité de structure anatomique que par l'analogie de fonctions qu'on observe dans les parties qu'elles affectent ; car les lésions de ces mêmes fonctions devaient en effet avoir une grande ressemblance. Dans les névroses, on pourrait grouper ensemble des objets très disparates, comme les lésions de l'organe de l'ouïe et de la vue, les névroses des fonctions cérébrales et celles de la locomotion de la voix ; enfin, les névroses des fonctions nutritives, celles de la respiration, etc. Mais quelques dissemblances qu'offrent ces diverses fonctions, et par conséquent leurs lésions, elles semblent former une classe dont les attributs portent plus directement sur le système nerveux, qui a pour origine connue l'organe encéphalique, et qui se distribue dans
(1) Nosographie philosophique, 6" édit., 1818, t. I. Intro luction, p. xvm,
toutes les parties du corps pour y transmettre le sentiment et le mouvement, et y mettre en jeu les fonctions organiques. Tel est le caractère commun de ces divers phénomènes, quelques différences qu'on observe d'ailleurs dans leurs résultats, et quelques variétés qu'ils puissent offrir dans leurs comparaisons et leurs rapprochements réciproques » (i).
Cette classe comprend quatre ordres : i° Névroses des sens ; 2° Névroses des fonctions cérébrales ; 3° Névroses de la locomotion et de la voix ; 4° Névroses des fonctions nutritives. « Les sens externes, quelle que soit d'ailleurs la différence de leur structure, de leurs fonctions et des sensations qu'ils font éprouver, n'en ont pas moins entre eux des points de rapprochement très marqués par leur destination générale et commune, qui consiste à nous faire connaître, par des impressions particulières, l'existence et les qualités distinctives des objets extérieurs. Les fonctions que remplissent les organes des sens dans l'état de santé, et qui sont exposées dans les traités de physiologie, peuvent donc éprouver des changements sans aucune lésion ou modification de structure, et fournir à la nosographie certains ordres particuliers de phénomènes, dont les uns sont secondaires et tiennent à une autre maladie, et les autres sont primitifs, et peuvent dépendre de quelque cause physique ou morale qui a porté son impression sur l'origine commune des nerfs ou sur le trajet particulier du nerf qui va se distribuer à l'organe. Une distribution méthodique des maladies ne doit admettre que celles qui sont primitives, et par conséquent on ne doit guère y faire entrer les lésions du goût, de l'odorat ou du tact, qui sont presque toujours symptomatiques » (2).
Les névroses des sens sont celles de l'ouïe et de la vue. « On est encore très peu avancé dans la connaissance des affections
(1) Nosographie philosophique, 6e édit , 1818, t. III, p. 8.
(2) Nosographie philosophique, 6e édit., 1818, t. III, p. 9.
de l'ouïe qui amènent la dureté d'oreilles ou la surdité, el on
est réduit à des faits épais dans une foule de traités de médecine ou de recueils d'observations » (i). Pour les névroses de la vue, Pinel remarque que les anciens, par suite de l'imperfection de la physique et de l'anatomie, ont presque tout laissé à faire aux modernes, mais, ajoute-t-il, « on ne peut trop louer leur exactitude à observer, dans les maladies, les affections nerveuses des yeux comme un des fondements les plus sûrs du pronostic ; de là les signes tirés de leur éclat, de leur dessèchement, d'une apparence pulvérulente sur la cornée, de la perversion du mouvement dans différentes parties des yeux, de leur protubérance hors des orbites ou bien de leur enfoncement ; de la dilatation ou bien de la contraction de la pupille, de l'obscurcissement de la vue, ou de son extrême sensibilité aux rayons de la lumière » (2).
L'ordre second est constitué par les névroses des fonctions cérébrales, qui se divisent en affections comateuses et vésanies. Les affections comateuses comprennent l'apoplexie, la catalepsie et l'épilepsie. Pinel, tout en considérant le cerveau comme le siège primitif de l'apoplexie en général, remarque qu'on l'observe parfois sans qu'il soit possible de trouver, à l'autopsie, de lésions de l'encéphale, et il serait alors porté à la considérer comme sympathique et tenant à l'état du tube digestif. Ayant, dans son service de la Salpêtrière, plus de deux cents épileptiques, il inspira, en i8o3, la thèse d'un de ses élèves (3), intitulée Recherches et observations sur l'épilepsie. Pinel distingue cette maladie en idiopathique et sympathique ; il fait remarquer qu'elle s'accompagne assez fréquemment de manie, et que des attaques répétées peuvent déterminer un état de stupeur ou conduire à la démence.
L'ordre des vésanies comprend l'hypocondrie, la mélancolie,
(1) Môme ouvrage, t. III, p. 14.
(2) Xosog rapide philosophique, 6° édit., 1818, t. III. p. 21.
(3) Jacques-Gilles Maisoxxeuve.
la manie, la démence, l'idiotisme, le somnambulisme et l'hydrophobie que Pinel, dans la première édition de sa Nosographie, avait placée parmi les maladies spasmodiques, mais qu'il a ensuite reportée aux vésanies « à cause des nombreuses affinités qu'elle manifeste dans ses accès avec la fureur maniaque, et, dans ses intervalles de calme, avec une mélancolie profonde » (i).
Dans l'ordre troisième sont comprises les névroses de la locomotion et de la voix. Pinel divise les premières en : i° névralgies ; 2° tétanos ; 3° convulsions ; 4° danse de Saint-Guy ; 5° paralysies. Les névroses de la voix comprennent la voix convulsive et l'aphonie.
Dans l'ordre quatrième se trouvent les révroses des fonctions nutritives, séparées en névroses de la digestion, de la respiration, de la circulation, de la génération. Les premières comprennent le spasme de l'œsophage, la cardialgie, le pyrosis, le vomissement, la dyspepsie, la boulimie, le pica, la colique, la colique de plomb, l'iléus. Dans les névroses de la respiration sont rangés l'asthme, la coqueluche, l'asphyxie. Parmi celles de la circulation, nous trouvons les palpitations et la syncope. Les névroses de la génération comprennent, chez l'homme, l'anaphrodisie, le satyriase, le priapisme ; chez la femme, la nymphomanie et l'hystérie. Pinel, en effet, suivant l'opinion la plus généralement adoptée, plaçait le siège de l'hystérie dans l'utérus ; bientôt après, Georget devait la déclarer d'origine cérébrale, suivant en cela l'exemple donné par Charles Lepois et Thomas Willis. Mais la Faculté n'accueillait pas favorablement les novateurs, et un interne des hôpitaux (a) ayant, dans sa thèse inaugurale, soutenu que le cerveau était le siège de l'hystérie, le professeur Fouquier l'engagea à supprimer une proposition non seulement insoutenable, mais capable de lui faire
(1) Nosograpkie philosophique, 6e édit., 1818, t. III, p. 151,
(2) Elie Bahdin.
OEUVRE DK PHILIPPE PÎNÉL. 103
le plus grand tort ; il céda « ne jugeant pas convenable, dil Georget, de s'engager dans une lutte où les forces sont toujours trop inégales » (i).
Classe v. — Lésio?}s organiques.
Les lésions organiques sont divisées en générales et particulières. Parmi les premières, nous voyons la syphilis, le scorbut, la gangrène, le cancer, la tuberculose, les scrofules, le rachitisme, l'éléplantiasis. Les lésions organiques particulières sont celles du cœur et des gros vaisseaux, du système lymphatique, du tissu cellulaire, du cerveau, du poumon, du foie, de la rate, des voies urinaires, de l'utérus, du conduit alimentaire.
Pinel constate que « les fonctions du cerveau sont enveloppées d'un voile obscur, et qu'on est encore bien loin d'avoir déterminé jusqu'à quel point ces fonctions peuvent être troublées ou interrompues par des changements de structure, soit dans la substance cérébrale, soit dans les méninges, soit enfin dans les os du crâne » (2). Il ne considère pas encore comme suffisamment probantes les « remarques nombreuses et très multipliées sur le volume plus ou moins grand de la tête dans l'homme, relativement aux lésions des fonctions de l'entendement ; sur la forme du crâne, qu'on a trouvée quelquefois allongée et comprimée sur les côtés, d'autres fois ronde et plus ou moins rapprochée de la forme sphérique ; sur des épanchements entre les méninges ; enfin, sur toutes les particularités qu'on a trouvées dans les ventricules latéraux, la glande pinéale, le cervelet, la glande pituitaire. On a cru pouvoir par là remonter aux causes des lésions des fonctions intellectuelles, parce que toutes ces différences ont eu lieu quelquefois sur des personnes mortes dans un état de manie, de mélancolie, de
1 Physiologie dit système nerveux. Paris, 1821, t. Il, p. 2<>l (2) Nosofjraphie philosophique, 0e édit., 1818. t. III, p. ô'2'o.
démence, d'idiotisme ou d'épilepsie. Mais combien ne doit-on pas être réservé sur cette correspondance entre les lésions des facultés morales et les particularités de conformation que peuvent offrir les parties du cerveau ou du cervelet, les membranes ou les os qui leur servent d'enveloppe » (i). Les idées de Gall ne le séduisaient que médiocrement, et il déclarait que le système phrénologique « ne repose que sur des idées hypothétiques et nullement sur des notions exactes d'anatomie » (2). Cette doctrine eut pourtant d'ardents défenseurs en Broussais, Spurzheim, Fossati. D'autres, bien que faisant des réserves sur le système, n'admiraient pas moins celui qui l'avait créé. « C'est dans les leçons et les ouvrages du Dr Gall, dit Georget, que je me suis réconcilié avec l'étude des plus nobles attributions de l'homme, que j'ai appris à me familiariser avec leur connaissance, c'est depuis ce temps seulement que je m'en suis occupé avec prédilection, que j'ai su profiter des veilles et des auteurs ; c'est sans doute aussi à ces leçons que je dois d'avoir fait des recherches sur les autres attributions des nerfs » (3). Gall a donc eu sur Georget la même influence que Pinel sur Bichat.