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veillant les échos de la vallée, appelaient les paotred et les pennerès aux plaisirs défendus de la danse, et les enfants commençaient à allumer des feux de joie sur tous les sommets de la colline. Bientôt les lueurs pétillantes de ces feux, multipliées par les ruisseaux et les eascades, remplacèrent la clarté du soleil, couché sous les rouges nuées de l'occident ; et l'on n'entendit plus dans Pont-Aven que le son de la cornemuse, les lamentations des mendiants et les cris des danseurs, tandis que les paroisses, en s'éloignant, se renvoyaient du sein des landes et du fond des chemins creux le refrain de la Meunière de Pontaro :
Ha ma mel a drei :
Diga-diga-di.
Ha ma mal a ia ,
Diga-diga-da.
LOK-MARIA.
On comprend pourquoi et comment Mor- Vaniel avait enlevé Aliénor. Assuré, depuis la vieille, de l'amour de la jeune fille, c'était au moment môme où il recevait ses derniers adieux qu'il avait résolu de la ravir à La Noue. Et d'abord, pour empêcher le mariage
de se conclure avant l'exécution de son projet , il avait fait séquestrer maître Salomon par une douzaine de paysans, que le pauvre ministre avait pris pour ses féroces créanciers. Choisissant ensuite une troupe aussi fidèle qu'intrépide parmi ses plus intrépides et ses plus fidèles paotred, il leur avait donné toutes ses instructions touchant Aliénor, et la jeune fille avait été surprise dans le petit bois lorsqu'elle revenait consommer son sacrifice.
C'est alors que Mor-Vaniel avait reparu au château pour sauver le baron des griffes du Pillaouer, et pour écarter tout soupçon de lui-même jusqu'à l'accomplissement de son entreprise.
Cependant Aliénor, après une résistance inutile , chevauchait au milieu des paotred, sans pouvoir s'expliquer ce qui lui arrivait. Emmenée plutôt qu'enlevée, avec les égards qui avaient tant surpris le ministre, elle était
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déjà hors de toute atteinte, lorsque l'alerte donnée par celui-ci avait mis le baron et La Noue en campagne.
A Penanreun, les paotred annoncèrent à la jeune fille qu'ils avaient ordre de la diriger sur la pointe du Gabelon, que là elle serait embarquée vers Clohars-Fouesnan, et qu'on la conduirait ensuite au prieuré de Lok-Maria...
— Au prieuré de Lok-Maria! près de ma cousine! s'écria mademoiselle du Liskoèt, avec la plus grande surprise.
Et la réponse affirmative du paotred la fit passer de la terreur à l'espérance.
Elle s'était crue enlevée par La Fontenelle, destinée au déshonneur ou à la mort, et voilà que le plus doux rêve qu'elle fit depuis la veille se trouvait réalisé comme par enchantement!... La réaction qui s'opéra dans son esprit fut si violente, qu'oubliant tout pour
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ne voir que sa délivrance, elle fut sur le point de remercier Dieu de son bonheur... Mais bientôt elle revit son père déshonoré, dépouillé, tué par elle, et elle expia sa joie par le plus affreux désespoir.
Alors parut à cheval , à quelque distance de l'escorte, un jeune paysan portant le même costume que les paotred, avec un large chapeau rabattu sur ses yeux. Trois de ceux-ci le joignirent sur un coup de sifflet, et ils rapportèrent un papier à la jeune fille.
Ce papier était la quittance octroyée par le Pillaouer à Liskoët, et Aliénor se retourna en poussant un cri de reconnaissance.
Le jeune paysan n'était plus là !...
De qui venaient tant de soins, tant de générosité, tant de dévouement, joints à cette violence muette et inexplicable? Les conjectures de la jeune fille flottaient entre messire Alain, Lestialla et le Pillaouer lui-
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même, et elle n'était pas éloignée de croire à un miracle de la Providence...
Cette pensée la ramena au souvenir de sa mère, et, tirant de son sein la croix et la lettre de la baronne, elle les baisa avec une tendresse mélancolique.
Elle marcha ainsi pendant deux heures au milieu de ses silencieux compagnons , entourée des égards les plus attentifs et les plus minutieux, garantie de la chaleur et du frais, de la poussière et du vent ; et le soleil allait se coucher lorsqu'elle arriva en face de la mer. Aussitôt la plus belle maison du village fut mise à sa disposition ; ce fut à qui préviendrait ses moindres désirs et ses moindres fantaisies. Deux femmes la gardèrent dans sa chambre, tandis que les paotred faisaient sentinelle au dehors ; et le lendemain matin, par une tiède brise, la plus grande chaloupe du Gabelon la conduisit à Clohars.
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Ses conducteurs et le mystérieux paysan la suivaient , de loin , dans des barques plus petites.
Après quelques heures de repos à Clohars, elle se remit en marche entourée d'une troupe plus nombreuse, et cette troupe s'accrut encore de village en village, jusqu'à former une petite armée... Aliénor vit qu'elle traversait un pays dangereux, et le nom de La Fontenelle, prononcé tout bas, la fit frémir d'épouvante...
Mais l'inconnu la suivait toujours à distance, et cette vue la rassurait comme celle d'un ange gardien.
A Gouesnac'h , le plus triste tableau vint affliger les yeux d' Aliénor. Pillée et décimée tour à tour par La Fontenelle, par les Espagnols et par les Royaux, la population de ce bourg était en proie aux horreurs de la famine et du mal jaune. « C'était, dit le cha-
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noine Moreau, un mal de tête et de cœur seulement, qui ne produisait aux malades ni aux morts aucune marque extérieure , si ce n'est qu'ils jaunissaient du visage. Le mal jaune emportait son homme en vingt-quatre heures ; et, si le malade passait le troisième jour, il en échappait. » La plupart des chaumières de Gouesnac'h étaient incendiées ou désertes. Ceux-là seuls y restaient que la douleur ou la faim clouait, non pas sur leurs lits, car il n'en restait peut-être pas un dans le bourg , mais sur le seuil de leurs portes abattues, sur les décombres de leurs habitations et sur les cendres de leurs meubles, « le tout étant brûlé ou emporté par les hommes de guerre, si bien que les pauvres gens n'avaient pour retraite que les buissons où ils languissaient quelques jours, mangeant de la vinette (oseille sauvage) et autres herbages aigrets; et même n'avaient moyen de faire au-