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elle lui demanda s'il avait une bourse ; il lui montra l'aumônière de velours qu'il portait à la ceinture, et la prieure en retira tout l'or et l'argent qu'elle contenait (la somme ne pouvait être moindre de quarante sous d'argent). Alors la cloche de la chapelle fut mise en branle, et l'évêque alla, la crosse en main, présider au vœu de la novice.
Dans le chœur, derrière la grille, étaient rangées les religieuses, vêtues de la grande robe noire, de la guimpe blanche et du petit capuce, ayant à leur tête la prieure, bullée du pape, dame de Lok-Maria et de Lequilliou-les-Kemper, armée de la crosse et de la croix comme monseigneur l'évêque ; à droite, se tenaient le chapitre et les sœurs professes ; à gauche, les converses, les novices et les postulantes. Les grandes et les petites pensionnaires du couvent occupaient le devant de la grille ; l'évêque et le clergé, le fond du
chœur; et les fidèles assistants, la grande nef.
Aliénor était placée entre le chœur et l'église, à côté de la portière qui communiquait à la sacristie. C'est de là qu'invisible à.tous les yeux, agenouillée sur la pierre nue, elle suivait la cérémonie sacrée avec une émotion indicible, et sentait planer au-dessus d'elle l'ombre lumineuse et voilée de sa mère.
Lorsque l'évêque monta à l'autel, Blanche fut amenée par deux sœurs, et sa cousine ne put la reconnaître sans frémir. Elle portait toutes les parures et tous les ornements du monde : grande robe de satin blanc, corsage de velours vert , écharpe de gaze, templettes écussonnées, souliers de soie, voile brodé d'or. Toutes les pierreries et tous les bijoux du couvent brillaient sur son front, sur son sein, dans ses cheveux, à ser doigts ; mais l'éclat de cette toilette ne rei tait que plus saississantesetplus douloureuses à voir lapa-
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leur de son visage et la faiblesse extrême de ses mouvements. Assise dans le grand fauteuil de velours rouge à clous d'or, disposé pour elle au milieu du chœur, elle attendit le moment décisif avec une résignation entrecoupée d'élans soudains vers le ciel, et de retours mélancoliques vers la terre. Enfin la prieure et les religieuses se levèrent, et l'évoque donna le signal du sacrifice. La postulante, allant se jeter aux genoux de sa maîtresse devant Dieu, lui demanda la grâce d'être reçue parmi les épouses du Seigneur, dans l'ordre de Saint-Benoît, abbaye de Saint-Sulpice , prieuré de Lok-Maria. La prieure lui répondit qu'elle était admise à faire ses vœux, et l'évêque, se tournant vers elle, lui adressa une allocution qui retrempa son courage dans un ruisseau de larmes. Un passage de cette allocution fit allusion aux égarements religieux du barcn de Rustéfan
et de sa fille, et ce passage fut si éloquent et si pathétique, qu'Aliénor joignit ses larmes à celles de Blanche, et ne vit plus son oncle qu'à travers un nuage, comme les prophètes de l' ancienne loi,.. L'exhortation terminée, la postulante fut amenée à droite du chœur, tout près de la place où tremblait sa cousine; et au bruit des chants d'adieu de toutes les sœurs, la mère des novices lui ôta, pièce à pièce, tous les ornements de sa toilette mondaine; le bandeau de perles, le corsage de velours, le vertugadin soyeux, les souliers délicats, les parures et les joyaux tombèrent tour à tour sur les dalles du chœur, et la pieuse chrysalide apparut dans sa jupe blanche, ses beaux cheveux blonds épars sur ses épaules, ses deux mains croisées sur sa poitrine, ses deux grands yeux bleus levés vers le ciel... Bientôt une jupe de bure remplaça la robe de satin. Un grand mouchoir blanc
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s'étendit comme un linceul sur les épaules de la jeune fille ; on lui mit un cierge à la main droite, un chapelet à la main gauche, une couronne d'épines sur la tête, et on la reconduisit en face de l'autel. Là plus de fauteuil doré, mais la pierre froide et nue... Blanche s'agenouille pour la seconde fois devant la prieure, et celle-ci remet la grande robe de laine noire, la guimpe et le scapulaire au diacre officiant, qui les expose sur la nappe de l'autel. L' évoque bénit les saints vêtements à haute voix, et le diacre les reporte à la prieure. Alors elle prend tour à tour chaque pièce, entonne un chant répété par les sœurs, et habille, devant tous, la postulante en religieuse... Blanche se remet à genoux au pied de l'autel, la cloche sonne à pleine volée, et sœurs et fidèles chantent le Te Deum, pendant que la novice embrasse toute la communauté. . . Mais quel est ce drap
noir traversé d'une croix blanche, que les sœurs converses étendent au milieu du chœur? C'est le drap mortuaire semé de larmes et entouré des quatre cierges funèbres. Blanche le foule d'un pied frissonnant, et se tient immobile au milieu. — Suscipe me, Domine! s'écrient toutes les religieuses en son nom. Blanche dit adieu au monde, en saluant les quatre points cardinaux. Mémento , Domine, David, chantent les religieuses. Blanche se couche sur le drap comme une trépassée dans la bière : — De profundis clamavi, libéra me, Domine! reprennent les religieuses. La prieure encense trois fois le corps de la novice.., In exitu Israël de JEgypto, chantent les religieuses... L'évêque apporte l'hostie consacrée sur la grille... La prieure dépose au-dessous la formule des vœux que la nouvelle sœur va prononcer pour jamais... Blanche se relève plus pâle qu'un mort qui res-
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suscite (1)... mais elle tressaille des pieds à la tête, pousse un cri déchirant, et retombe sur le drap mortuaire...
Mademoiselle de Tré-Anna venait d'apercevoir Aliénor. . . et ce fut dans ses bras qu'elle revint à la vie ! . . .
Cependant un tumulte inouï avait succédé au calme imposant de la fête... L'évêque avait interrompu l'office... la prieure jeté sa crosse et déchiré son voile; les religieuses avaient répété le cri de la novice... la lourde grille s'était refermée avec fracas, et les fidèles s'agitaient effrayés dans la nef, tandis qu'on emportait Blanche à la sacristie.
Une heure s'écoula dans l'attente la plus inquiète, sans que mademoiselle de Tré- Anna reparût au chœur... Enfin la porte de la sacristie se rouvre subitement. . . Une jeune
(1) Tous ces détails nous ont été donnés par la dernière bénédictine de Lok-Maria, qui existe encore à Brest.
fille s'élance au milieu des sœurs étonnées... Mais cette jeune fille n'est pas la novice! — Qui est-elle donc? — Quelques habitants de Lok-Maria reconnaissent Aliénor. . . Son nom vole de bouche en bouche... Les plus pieux se scandalisent de la présence d'une calviniste; mais l'évêque, les rassurant par un geste, s'écrie d'une voix inspirée :
— Ce n'est plus un vœu que vous allez entendre, mes frères ! . . . C'est une abjuration, qui ne réjouira pas moins les anges!... Le doigt du Seigneur est ici, et vous êtes les témoins d'un miracle de sa grâce ! Mademoiselle du Liskoët va renoncer devant Dieu et devant les hommes aux erreurs de l'hérésie !
A ces paroles, peu s'en faut qu'un cri de joie ne s'échappe de toutes les lèvres; le chant du Te Deum interrompu est repris par mille voix, et Aliénor, agenouillée devant l'hostie sainte, prononce son abjuration
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solennelle entre l'évêque et la prieure... Or, d'où venait cette étrange révolution? Du regard jeté par Blanche sur sa cousine, et de quelques mots échangés entre elles dans la sacristie. En apercevant la fiancée de La Noue à deux pas d'elle-même, quand elle la croyait entre les bras de son mari, mademoiselle de Tré-Anna était violemment ressuscitée à l'espérance ; et ces deux âmes fraternelles s'étaient enfin révélées l'une à l'autre. . La naïve comédie du Baz-Valan, jouée à la Bonnetière le jour même des fiançailles d'Aliénor, ne s'était point effacée du cœur mélancolique de Blanche... L'éloignement et les années n'avaient fait que développer son amour d'enfant pour Odct de La Noue ; et les préférences de celui-ci pour mademoiselle du Liskoët, l'impossibilité môme créée par la différence des religions, avaient poussé cet amour solitaire et silencieux jusqu'à l'exal-
tation la plus insensée. C'était pour terminer un tel supplice que Blanche était venue s'ensevelir vivante au couvent de Lok-Maria.
Qu'on juge donc de son empressement à rejeter la pierre de son tombeau, lorsque Aliénor, lui rendant aveu pour aveu, expliqua la rupture de son mariage!... Mademoiselle du Liskoët ne pouvait mieux consommer cette rupture qu'en se déclarant publiquement catholique... et c'est ce qu'elle avait fait avec cet irrésistible élan, dans lequel son oncle avait reconnu le signe de la grâce.
Aussi Aliénor crut-elle entendre, au milieu des chants de joie qui retentissaient autour d'elle, un chœur de séraphins balancé sur sa tête éperdue, et la voix même, la voix chérie de sa mère répétant ÏHosanna de la terre et du ciel...
Une heure après, monseigneur Charles du Liskoët, porté dans une chaise par quatre
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chevaliers, entrait triomphalement dans Kemper, où il laissait ses bottes et ses éperons au gouverneur de la ville, comme il avait laissé sa bourse et ses ornements à la prieure de Lok-Maria; et les deux cousines, enfermées dans la cellule de Blanche, achevaient leurs mutuelles confidences au milieu des embrassements et des larmes...
— Doué pénigo Mor-Vaniel !...
A ce cri, parti de Concarneau, le tocsin a volé de clocher en clocher dans toute la basse Cornouaille, et cinq mille hommes sont accourus sous la grande bannière. La duch#sse de Mercœurles a salués, au passage, du haut
des lours deKonk, et son sourire ambitieux a pardonné au Ligueur.
Quels sont ces deux cavaliers qui s'élancent à la fois du pont-levis de la forteresse? Le premier, monté sur un cheval superbe, moins superbe que lui-même, est chamarré d'or des pieds à la tête, et entouré d une foule de seigneurs plus brillants encore : c'est Philippe-Emmanuel de Lorraine, duc de Mercœur, qui va gagner à la pointe du glaive un titre plus grand peut-être, et qui redevient, en marchant au combat, le digne rival du Béarnais et de La Noue. Le second se fait reconnaître à la grâce énergique de sa petite taille, de son visage vermeil et de sa longue chevelure blonde, à son costume noir surmonté de la plume rouge de la Ligue, à son cheval noir plus rapide que la foudre , et à son chien noir, infatigable compagnon de tous ses périls... c'est Mor-Vaniel le Ligueur,
qui ne cache plus aujourd'hui son nom ni sa figure à personne, et qui va mériter Aliénor en sauvant la Bretagne !...
Derrière ces deux chefs s'avance une double armée également formidable : armée de gentilshommes d'une part, armée de paysans de l'autre, animés d'une pensée commune : la délivrance du pays ! Et le même signal encourage les deux capitaines et les deux troupes du haut des tours de Concarneau : c'est l'écharpe de Marie de Bretagne, symbole de gloire et de liberté, qui secoue dans l'air la vieille devise brodée d'or, au milieu des hermines d'argent : Malo moiu quam foedari ! . . . (Plutôt la mort que l'esclavage!)
L'armée qui va défendre Kemper n'est pas moins imposante. — Mé-Dieu ! compagnons ! a dit le maréchal, « car c'était son jurement », il s'agit ici d'être dignes de Henri IV ! — Elles gentilshommes qui entourent d'Aumont sont
déjà dignes de lui-même. Sans parler de Lézonnet, que la soif de la vengeance rendra terrible , le jeune La Noue et le vieux Liskoët montreront ce que peuvent un homme décidé à vaincre et un homme décidé à mourir. Rien n'excite le courage des soldats royaux comme l'exemple de ce vieux baron de Rustéfan , qui , courbé et tordu par la goutte , se fait attacher tous les matins sur son cheval, et brandit son épée au cri de vive le Roi ! Un nuage flotte parfois sur son front chauve, au souvenir de sa fille ; car le moyen de l'oublier, lorsqu'une main inconnue lui envoie chaque jour de ses nouvelles? Mais ce nuage se dissipe bientôt au bruit des épées et des arquebuses, et le vieillard ne songe plus qu'à donner au Réarnais le reste de son sang...
— Vive le Roi! — Vive la Ligue! Voilà les deux armées en présence ! Pendant trois jours
et trois nuits, ces deux cris dominent le bruit des canons , des mousquets et des carabines. Pendant trois jours et trois nuits, Aliénor et Blanche lèvent les mains au ciel, du fond de leur cellule, n'osant exprimer tout haut les vœux opposés que forment tout bas leurs cœurs. A la fin, le premier cri s'éteint au milieu d'un gémissement immense, et le second plane victorieux sur la ville et sur la campagne. Le drapeau blanc disparaît vers la mer, dans un tourbillon de poussière et de fumée, et la grande bannière rouge monte en triomphe sur les deux tours de la cathédrale... Le maréchal d'Aumont, vaincu, se replie contre les Espagnols de Krozon, et le duc de Mercœur et Mor-Vaniel entrent en vainqueurs dans les murs de Kemper !
Le lendemain de ce jour, Blanche était encore toute pâle et Aliénor tout agitée des émotions de la veille, lorsque le messager du
Ligueur entra, tout pâle, et remit ces mots à mademoiselle du Liskoët :
« Dieu a béni Mor-Vaniel, mais il a frappé « votre père... On l'a reporté à Rustéfan « sous bonne garde. Cent hommes sont à « votre disposition pour le rejoindre. »
Et le soir même, Aliénor et Blanche, guidées par les fidèles paotred , arrivaient au galop devant Pont- Aven. Mais, lorsqu'elles approchèrent de Rustéfan, quel horrible tableau frappa leurs yeux !... Le magnifique château du baron était la proie des flammes ! Une foule de figures hideuses, conduites par Alanik Favennek, dansaient le branle autour de cet incendie, qui était leur ouvrage!... Les habitants les laissaient faire ou même les applaudissaient, car Rustéfan n'était pour eux qu'un nid d'hérétiques!... Et maître Salomon, courageux pour la première fois de sa vie, emportait, à travers le feu et la fumée,
la belle gouvernante évanouie dans ses bras!
— Mon père!... Où est mon père?... s'écria mademoiselle du Liskoët en s'élançant vers le ministre, au risque de périr avec lui.
Et voici ce que l'infortuné Salomon lui raconta, lorsqu'il se vit en sûreté avec la gouvernante, et qu'il eut remercié le Dieu d'Israël et de Jacob de l'avoir, pour la troisième fois, sauvé des flammes. Circumdederunt me dotores mords, et pericula inferni invenerunl me !
Pendant que les Ligueurs et les Royaux luttaient à Kemper, une bande de La Fontenelle, dirigée par Alanik, guettait l'occasion de s'emparer de Rusléfan... Salomon l'avait bien prévu, lui qui avait passé par les mains de ces brigands, et qui leur devait toujours sa rançon ! . . . Leur fureur avaitredoublé à la nouvelle qui leur élaitparvenuedela prise de leur chef par Mor-Yaniel, aux environs de Pluguffan. Résolus de le venger à tout
prix, ils avaient consulté leurs espions et pris toutes leurs mesures, et ils avaient attaqué le château de Rustéfan le matin même, sachant qu'il n'y avait que dix hommes d'armes, deux écuyers et quinze valets. Ces braves avaient refusé de se rendre, malgré les pacifiques exhortations du ministre, et, se partageant la défense des portes et des tours, ils avaient subi un siège dans toutes les règles. Tant qu'ils avaient eu des pierres et de la poudre pour leurs fauconneaux, et des balles pour leurs arquebuses, ils avaient tenu tête aux assaillants, dont quelques-uns même étaient morts sur la place ; mais ceuxci avaient enfin pénétré dans les cours et les salles basses, tandis que les assiégés se retranchaient dans la grosse tour; et c'est alors, qu'après avoir enlevé tout le butin dont ils pouvaient se rendre maîtres, les bandits avaient mis le feu au château, et
forcé la garnison d'évacuer son dernier refuge. Du reste, le pillage avait séduit les vainqueurs plutôt encore que le meurtre, et puisque Salomon avait pu leur échapper, il était probable que personne n'avait péri.
Cependant, au plus fort de l'assaut, une escorte de paysans avait paru sur la route de Konk. Ces paysans entouraient une charrette à bœufs, traînée avec une lenteur et des précautions sinistres, et cette charrette apportait le baron de Rustéfan, blessé de trois balles et de cinq coups d'épéc au siège de Kemper... Les cris deyictoire desbrigands le rappelèrent violemment à l'existence, et son premier regard tomba sur le château de ses pères, au moment où le feu commençait à le dévorer!... Faisant un effort convulsif pour saisir son épée, il avait voulu s'ensevelir sous les ruines de son manoir; mais sa main n'avait pu soulever le fer, et il était retombé
sans connaissance. Alors le triomphe du duc de Mercœur ayant été proclamé à Pont- Aven, un cri de joie universel s'était joint aux hurlements des bandits ; et cette scène avait été terminée par le plus désolant spectacle. Ce noble vieillard, évanoui devant son manoir en flammes, étendu dans cette charrette, sur une litière sanglante, comme eût pu l'être le dernier de ses vassaux, était resté ainsi près d'une heure sans asile et sans secours ! Et quand on l'avait promené dans les rues de Pont- Aven, implorant un abri pour ses souffrances, un lit pour son dernier soupir, toutes les portes s'étaient fermées à l'hérétique; toutes les portes, excepté une seule !.., Messire Alain, lançant pour la première fois les foudres d'une sainte colère contre ses ouailles, avait ouvert sa demeure à l'ennemi de son Dieu, et il l'entourait de tous les soins qui pouvaient lui rendre la vie...
— Ah ! nous reconnaissons bien là M. Kérihuel! s'écrièrent Aliénor et Blanche en essuyant leurs larmes.
Et un quart d'heure après, le baron de Rustéfan avait trois anges gardiens au lieu d'un, autour de son lit de douleur...
Tandis que l'incendie et les pleurs attristaient Ront-Àven, toutes les joies de la victoire régnaient à Kemper-Corentin. Trois mille paotred, courant à Concarneau, en avaient apporté Marie de Bretagne en triomphe. Toutes les cloches de la cathédrale carillonnaient dans les airs... Les processions traversaient la ville au bruit des chants d'actions de grâces. A leur tête, le duc de Mercœur en personne portait la bannière de saint Corentin. Tous les ordres, réguliers et séculiers, mendiants et pénitents de la Ligue défilaient, la croix ou la corde au cou, l'é-
charpe rouge au bras, le cierge ou le poignard à la main. On voyait reparaître sur les autels, contre les murs des églises, les effigies sanglantes et les tableaux séditieux : Henri III et Henri IV descendant aux enfers, les deux Guises montant au ciel, Jacques Clément couronné des palmes du martyre, etc.. Cependant la victoire de Mercceur n'était pas complète, et il s'agissait d'en profiter immédiatement. La princesse y songea la première et convoqua un grand conseil à l'évêché. Là, tous les amis et tous les adversaires de Concarneau se retrouvèrent en présence : Mor-Vaniel, Tré-Maria , don Juan d'Aquila, les seigneurs de Talhouet, de Belle-Isle, de Rosampoul, de Rostaing, et le sévère prélat Charles du Liskoet. Le coronal ouvrit la délibération, en demandant au prince la moitié de ses forces pour voler au secours des Espagnols, que les Royaux allaient assiéger
dans Krozon. A cette condition seule, la grande Armada, partie de Cadix, débarquerait sur la côte ses vingt mille auxiliaires, et chasserait pour jamais les hérétiques de la Bretagne. La promesse était magnifique , mais la demande était dangereuse ; aussi une véritable tempête éclata dans le conseil. Les Bretons s'engagèrent à marcher vers Krozon pour déliver les Espagnols, mais non pour leur ouvrir le chemin de Kemper ; et Mor- Vaniel leur refusa môme toute espèce de secours, déclarant que si l'Armada de Philippe II abordait TArmorique, il se joindrait aux troupes royales contre les troupes étrangères ! . . . Le duc, qui approuvait secrètement cette opinion, n'eut pas l'éloquence de la faire prévaloir ; et se flattant que le Ligueur n'exécuterait point ses menaces, il céda indirectement à celles du coronal... Mais à peine celui-ci avait-il reçu les enga-
520 ALIÊNOR.
gements du prince, que Mor-Vaniel se leva au milieu du conseil, arracha la plume rouge qui flottait sur sa toque, et s'écria en la broyant sous ses pieds :
— Puisque la Ligué et la Bretagne se séparent, je reste du côté de la Bretagne! Adieu donc, monsieur le duc, jusqu'au jour où les lions castillans ne fouleront plus les hermines armoricaines. — Au revoir, monsieur le coronal, sous les remparts de Krozon!... Et quittant la salle, malgré le prince et la duchesse, malgré tous les seigneurs bretons, il sortit de la ville avec Tré-Maria, sans retourner la tête, et rejoignit ses bandes sur les hauteurs du Mont-Frugy.
Là, les paotred attendaient ses ordres pour arquebuser La Fontenelle, leur terrible captif, ou accepter les trente mille écus qu'il offrait pour sa rançon. Mor-Vaniel s'approcha du brigand, et lui parla ainsi :
ÉVÉNEMENTS. 5i1
— Veux-tu recevoir gratuitement cette vie que tu rachèterais à un prix si élevé?
— Je le veux.
— Veux-tu réparer en un seul jour dix années de brigandages, de vols et d'assassinats?
— Je le veux.
— Veux-tu rendre à la Bretagne, par un coup d'épée, plus de services que tu ne lui as fait de maux avec tes milliers de bandits?
— Je le veux.
— Combien peux -tu réunir d'hommes, d'ici à cinq jours?
— Deux mille.
— Eh bien, va les chercher I Tu es libre et sauf! Si tu m'amènes ces deux mille hommes au jour convenu, devant les remparts deKrozon, je te rendrai cette somme de trente mille écus que tu m'offrais pour rançon, et que je retiens comme gage de ta foi ! . . .
— J'accepte, et je te remercie ! Dans huit jours, sous les remparts de Krozon !...
Le surlendemain, don Juan d'Aquila amenait, au secours de ses compatriotes assiégés par Lézonnet et d'Aumont, la moitié de la garnison de Kemper, avec les régiments commandés par lui-même. Le siège dura plusieurs jours, et la résistance ne fut pas moins acharnée que l'attaque. Si les Espagnols tenaient bon jusqu'à l'arrivée de l'Armada, ils étaient maîtres de la Cornouaille ; et si le maréchal leur enlevait le fort de Krozon, la ville de Kemper retombait en son pouvoir!... Deux héros se signalèrent surtout à ce siège mémorable : Praxède du côté des Espagnols, Romégou du côté des Français. Quatre assauts furent donnés et repoussés en un seul jour, au milieu de l'orage le plus horrible qu'on eût jamais vu sur cette côte. « Après le dernier de ces assauts, il
I YÉNEMENTS. 323
« fut trouvé par les Français dans des préci-
« pices, du côté de la mer, quatorze ou
« quinze Espagnols, que le maréchal, pre-
« nant compassion de leurs désastres, ren-
« voya humainement sans rançon à leur chef
« don Juan, avec lettres testimoniales de
« leur vertu et du devoir qu'ils avaient fait
« à la défense de la place. Don Juan, les
« voyant, leur demanda : — D'où venez-
« vous, misérables? Ils répondirent par la
« bouche d'un : — Nous venons de parmi
« les morts. — Or, dit don Juan, vous ne
« devez pas survivre !... Et il allait les faire
« pendre,... » sans la grande nouvelle qui
lui fut apportée aussitôt... Cette nouvelle
était l'arrivée de l'Armada en vue de Saint-
Pol de Léon!... Il ne restait donc plus à
chaque parti que vingt-quatre heures pour
vaincre ou mourir!... Ce fut alors qu'un
poids inattendu tomba dans la balance... et
ce poids n'était autre que l'épée de Mor-Vaniel. Les assiégeants venaient de faire une sortie si terrible, que les Royaux commençaient à désespérer d'eux-mêmes. Encore une heure de résistance, et ils périssaient d'épuisement; et la domination de Philippe II était établie en Cornouaille !... Tout à coup un nuage de poussière ardente s'élève sur la côte... Une armée tout entière sort de ce nuage, et les combattants se demandent à qui Dieu envoie un tel secours ? Les Français se croient perdus en voyant la grande bannière bretonne flotter aux premiers rangs, et en entendant le terrible cri des paroisses :
— Doué pénigo Mor-Vaniel ! . . .
Mais ce cri n'a pas plutôt ébranlé les airs, qu'un autre cri s'y mêle et va, cette fois, terrifier les vainqueurs : — Mort aux Espagnols ! et Bretagne aux Bretons !
Au même instant, Mor-Vaniel apparaît sur son cheval noir, précédé de son chien rugissant... Cinq mille épées sortent du fourreau derrière la sienne... Saint Georges en personne et ses bataillons exterminateurs ne seraient pas plus impétueux et plus irrésistibles! Le fer du Ligueur trace autour des Espagnols un cercle étincelant d'où pas un ne sortira ! L'épouvante saisit aux entrailles ces guerriers invincibles depuis dix jours. Ils reculent et roulent éperdus les uns sur les autres ; la mer dévore ceux qu'épargne le glaive ; leurs palissades incendiées les engloutissent au milieu des flammes... et Mor-Vaniel, suspendant sa main foudroyante, demande en vain merci pour ceux qui tiennent encore. La Fontenelle etTré-Maria, champions du ciel et de l'enfer , poussent les paotred et les bandits au carnage, comme le vent furieux qui précipite un double torrent. Six épées se sont
brisées sous l'effort de leurs bras, et ils frappent encore, ils frappent toujours!... Les signes de croix et les blasphèmes raniment les forces épuisées de l'un et de l'autre, et entrés les premiers dans la forteresse croulante, ils en abattent le dernier défenseur, au nom de Dieu et de Satan ! . . .
Mor-Vaniel laisse alors les Français prendre possession de sa conquête ; et se dérobant au triomphe qu'ils lui préparent à grands cris, il s'élance avec les paotred à la poursuite des Espagnols... Mais — ô triste revers d'une si belle victoire ! ô trahison digne de ses lâches inventeurs ! . . . — le guide qui précipite les paysans contre les fuyards leur vient secrètement de Lézonnet!... Caché sons un nouveau déguisement, ce guide n'est autre que Luk-er-Moué, l'espion de don Juan d'Aquila; et jeté dans le piège dressé par ces trois complices, le Ligueur
est surpris au fond d'un ravin par le coronal en personne. Cent hommes l'ont déjà garrotté et dirigé sur Kemper, lorsque ses braves paotred volent à son secours ; et il ne leur reste plus qu'à venger sa perte, en prodiguant leur sang généreux...
Aussitôt les cris victorieux poussés par les paroisses expirèrent dans un seul cri de douleur. Abattue comme par un coup de foudre, la grande bannière roula dans la fange des chemins ; une armée de fantômes balayée par un ouragan n'eût pas disparu plus vite, et le tocsin de deuil, parti des clochers de Kamaret et de Krozon, sonnait avant la nuit jusque dans le pays de Tréguier. . .
Maître absolu de la personne de son prisonnier, suivant les terribles lois de cette guerre, don Juan d'Aquila n'avait qu'un mot à dire pour faire arquebuser le Ligueur; mais à l'ambitieux Espagnol trahi dans ses projets, mais à l'amant jaloux et offensé de
350 ALIËNOR.
Marie de Bretagne, il fallait une vengeance plus éclatante!
Un Conseil de la Ligue accompagnait partout le duc de Mercœur, jugeant en dernier ressort tous les crimes et tous les délits, et se renouvelant, selon les déplacements du prince, dans le clergé, la magistrature et la noblesse. Il se composait alors, à Kemper, de l'évêque, de deux chanoines conseillers au Présidial, des seigneurs deBelle-Isle, deRostaing et de Rosampoul, tous ennemis publics ou rivaux secrets de Mor-Vaniel.
Don Juan livra le Ligueur à ce conseil. Accusé d'avoir passé à l'ennemi en plein combat, c'est-à-dire du crime le plus capital qui se pût commettre, Mor-Vaniel sentit dès le premier jour que toute défense était inutile; et disant adieu à son beau rêve, il se consola de mourir pour son pays, après l'avoir affranchi du joug espagnol.
Deux pensées seulement vinrent troubler sa résignation. Il craignit que le duc, ou plutôt que la duchesse de Mercœur ne compromît la cause de la Bretagne en essayant de le sauver. Puis il se souvint d'Aliénor, et il pleura ses premières larmes !...
— Oh ! lui qui avait rêvé une vie si glorieuse et si belle, à partager avec cette enfant!... lui qui n'avait plus, depuis son abjuration, qu'un pas à faire pour la posséder à jamais !... Oh ! si du moins, à son dernier jour, il pouvait la presser une seule fois contre son cœur ! . . .
Telles étaient les pensées du Ligueur, dans la tour de l'ancien château qui lui servait de prison. Du haut de cette tour, située à l'angle du jardin des Cordeliers et de la rivière de Steir, tout près du confluent de l'Odet, le regard du captif embrassait les lieux qui lui rappelaient les plus cruels sou-
venirs. En face de lui, derrière le Parc Ar- Hostik, l'Odet fuyait vers les rivages qui avaient vu sa chute si près de son triomphe. Au delà, s'étageaient les frais ombrages du mont Frugy, sur lequel l'attendaient peutêtre encore ses derniers paotred ; et plus loin fuyait, à travers la lande inculte et les champs ravagés, la longue route qui menait au château de Rustéfan!... A droite, s'étendait l'avenue de chênes et d'ormeaux qui aboutissait au prieuré de Lok-Maria ; et à côté des clochetons de la chapelle s'élevait le toit aigu de la petite maison qui avait entendu le premier aveu d'Aliénor!... Tout autour du Ligueur, l'Angelus du soir sonnait aux Sœurs Hospitalières, à l'église de Sainte-Catherine, aux tours de la Cathédrale, à l'admirable chapelle de Saint-François, au Gué- Odet et à Saint-Nicolas. Il lui semblait que toutes ces cloches s'entendaient pour sonner
LES DEIÎX AMOURS. 333
sa dernière heure, et que sa vie allait s'éteindre avec le soleil qui s'abaissait derrière le manoir de Kerlo.
Tout à coup, il tressaille de surprise, à l'aspect d'un vieillard qui vient de traverser la rivière, et qui s'arrête à considérer la tour du château... Ce vieillard, Mor-Vaniel l'a reconnu à sa douce figure et à ses cheveux blancs, non moins qu'à ses pauvres et vénérables habits... C'est messire Alain, le recteur de Pont-Aven, suivi d'un adolescent qui doit être un de ses enfants de chœur.
Tous deux longent avec précaution le quai du Steir et la rue au Scel, reparaissent devant le pont-levis du château, présentent un papier à la sentinelle, et arrivent à la chambre du prisonnier...
Mor-Vaniel pousse un cri de joie, tandis que la porte se referme sur eux,... car l'enfant de chœur, en ôlant son grand chapeau,
a montré la pâle et belle figure d' Aliénor !... Elle raconte au Ligueur éperdu qu'elle a su son malheur la veille à Rustéfan, qu'elle a confié son père convalescent aux soins de sa cousine... et qu'elle vient le sauver luimême, avec M. le recteur de Pont Aven...
— Me sauver ! ... Eh ! comment cela, grand Dieu? demande Mor-Vaniel avec un élan d'espérance...
— Votre juge le plus terrible... est mon oncle, monseigneur Charles du Liskoët...
répond Aliénor d'une voix inspirée. Il sait que vous avez été mon ravisseur.. . et comme tel il vous condamnerait à mille morts... mais sans doute il respectera vos jours, quand il saura que vous êtes mon mari !
— Votre mari, Aliénor!... s'écrie le Ligueur, en ouvrant ses deux bras à mademoiselle du Liskoët.
Et telle est son émotion, sa reconnaissance
et son délire, qu'il ne saurait ajouter une parole de plus; mais, appréciant le complice autant que l'auteur de ce dévouement sublime, il réunit la jeune fille et le vieillard sur sa poitrine et sous ses larmes.
Messire Alain raconte à son tour comment il s'est introduit près du captif, en qualité de confesseur... Et tirant de sa robe l'image du Christ et les ornements sacrés, il s'apprête à unir devant Dieu M. de Portzampark et mademoiselle du Liskoët...
Mais il est interrompu par une immense clameur qui, s'élevant de tous les points de Kemper, semble ébranler la vieille cité jusque dans ses fondements, — et dont on va trouver l'explication dans la scène qui se passait à l'hôtel de ville.
L'hôtel de ville de Kemper était alors situé au-dessus de l'église du Gué-Odet. Dans la salle qui en occupait toute la longueur, le
duc de Mercœur délibérait avec Marie de Bretagne et ses conseillers intimes. De grands secrets et de terribles paroles s'échangeaient entre eux, à en juger par le soin avec lequel les portes étaient fermées au dedans et gardées au dehors. Le prince de Lorraine était plus incertain et plus troublé que jamais; une pâleur inaccoutumée couvrait son visage, et il n'osait lever les yeux sur la duchesse, de peur de rencontrer son regard ferme et résolu. Il s'agissait de la victoire remportée par les Royaux, grâce à l'intervention de Mor-Vaniel, et des moyens de réparer cet échec en frappant un coup décisif... Si, malgré le désastre de Krozon, l'Armada de Philippe II débarquait ses vingt mille hommes, c'en était fait sans doute des Français en Bretagne... Mais (outre qu'on n'avait point de nouvelle de cette flotte depuis deux jours) la puissance même d'un tel secours ne se-
rait-elle point fatale au duc de Mercœur, et après avoir conquis l'Armorique en allié, le roi d'Espagne ne l'occuperait- il point en maître?...
— Voilà pourquoi Mor-Vaniel n'a pas commis un si grand crime!... s'écria vivement Marie de Bretagne, tandis que le prince alarmé posait un doigt sur ses lèvres. — Souvenez-vous, poursuivit-elle sourdement, que Philippe II vous a toujours refusé de l'or, et toujours envoyé des soldats... C'est que son or vous eût réellement servi, messire, tandis que ses soldats ne servent que lui-même... Toute sa politique est là!... En ce moment peut-être, les États de la Ligue délibèrent à Paris pour élire un roi de France... Si le parti espagnoll'emporte, si l'Infante Isabelle «■st proclamée Heine, ou seulement femme du Roi, vous verrez Philippe II lever enfin le masque, s'emparer de la Bretagne comme II. 22
de la France, et vous offrir, du haut de son trône, un brevet de gouverneur!... Par les hermines ducales!... Mieux vaudrait nous ensevelir vivants sous les ruines de notre dernier château ! . . .
— Vous savez bien que je n'y faillirais pas, madame ! répondit Mercœur avec intrépidité. Mais nous n'en sommes point réduits là... Et j'ai encore besoin des Espagnols!
— C'est vrai ! murmura la duchesse , en froissant une bourse de velours qu'elle tenait à la main, et qu'elle considérait avec une complaisance mystérieuse. Mais, ajouta-t-elle solennellement, le moment est venu, messire, de prendre devant les Espagnols, devant la Bretagne, devant la France, devant le monde entier, la position que vous auriez dû prendre tout d'abord !
— Quelle position? demanda le duc avec une indécision mêlée d'impatience.
— Celle-ci, monseigneur! repartit la princesse, en jetant sa bourse sur la table.
Il s'en échappa vingt pièces d'or et d'argent toutes neuves, sur lesquelles Mercœur reconnut son. effigie avec ces mots :
— PHILIPPE-EMMANUEL Ie', DUC DE BRETAGNE.
Ces pièces avaient été frappées récemment à la monnaie de Nantes, et reçues le matin même par la duchesse (1).
En voyant ainsi divulgué et consacré, pour la première fois, l'ambitieux projet qu'il cachait depuis si longtemps au fond de son âme, le saisissement et la pâleur du prince furent tels, qu'il retomba comme anéanti dans son fauteuil, en regardant ses conseillers avec une muette épouvante. Puis, voyant les yeux de ceux-ci refléter l'étincelle patrio-
(1) L'auteur possède une de ces pièces valant deux louis.
tique qui, des médailles brillantes, semblait avoir passé dans le regard de la duchesse, il allait se relever par une de ces résolutions d'autant plus violentes qu'elles étaient plus rares, et laisser tomber sur son front trempé d'une sueur froide cette couronne ducale qui lui avait donné tant de vertiges... lorsqu'une sentinelle parut effarée dans la salle, et annonça un message de la plus haute importance.
Mercœur tressaillit et passa une main sur ses yeux, comme un homme qui sort d'un rêve...; puis, cachant dans son sein les terribles pièces, il fit introduire le messager, — qui n'était autre que le chevalier César, actuellement au service de la Ligue.
Il va sans dire que l'ex-huguenot prodiguait les signes de croix les plus édifiants, et portait en ce moment une écharpe du plus admirable rouge, —si toutefois on en pouvait dé-
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mêler la couleur sous la poussière et la lange dont il était couvert. On voyait qu'il venait de l'aire une de ces courses héroïques, au bout desquelles il est permis de tomber mort, comme le soldat de Marathon- Mais ce n'était point la nouvelle d'une victoire que César apportait au prince ; car celui-ci n'eut pas plutôt ouvert les papiers déposés en ses mains, que le trouble auquel il était en proie tourna au plus complet abattement. Sa pâleur devint celle de la mort; ses yeux se troublèrent, ses genoux fléchirent; la dépêche tomba de ses doigts tremblants, et il ne put que balbutier : — Tout est fini ! . . . — Qu'y a-t-il donc? s'écrièrent les gentilshommes et la duchesse épouvantés.
Et celle-ci, relevant la lettre, y lut ces mots tracés à la hâte :
Les États de la Sainte-Union sont dispersés. Mayenne a fait sa soumission. L'Infante
EST REPARTIE POUR L'ESPAGNE. HENRI IV EST ENTRÉ DANS PARIS, APRÈS AVOIR ABJURÉ LE CAL- VINISME. Il est absous et reconnu par le Pape. La Ligue est frappée de mort dans toute la France. Le Roi en personne marche sur la Bretagne avec vingt -cinq mille hommes (1). Faut-il se soumettre ou faut-il mourir? Nous attendons vos ordres.