‹ Aliénor, prieure de Lok-MariaChapitre 14 sur 16 · GASSION · texte numérisé non relu

GASSION

Gouverneur du château de Nantes.

En entendant ces sinistres paroles, et en voyant le morne silence dont elles furent suivies, le chevalier, qui s'était cru chargé de nouvelles dignes d'une haute récompense,

(1) Comme nous avons fait pour des incidents moins graves, nous rapprochons ici les événements qui fixèrent le sort de la France. Ces anacbronismes sont un droit du romancier quand ils ne changent rien d'ailleurs à la nature des faits.

recula avec la plus piteuse grimace, comme un danseur qui aurait mis le pied sur une couleuvre.

— Ventre-de-loup ! se dit-il en serrant son écharpe dans sa poche, je porte malheur à tous les partis que je sers!... Dans l'intérêt général... et dans le mien... je dois désormais rester neutre...

Et il sortit, après avoir juré le plus profond secret au duc de Mercœur... Mais, au bout d'une heure, il reprenait la route de Nantes, et tout Kemper savait la fatale nouvelle...

C'est alors que la ville entière avait jeté ce grand cri, qui était parvenu jusqu'à la prison du Ligueur... Il lui fut impossible, et sans doute indifférent, d'en savoir à ce moment la cause-, puis fermant la fenêtre de la tour, comme son esprit se fermait au monde, il s'agenouilla sous la main du prêtre avec

Aliénor, — et tous deux se relevèrent unis pour jamais devant Dieu...

Ah! qu'importait à Mor-Vaniel que la Ligue ou le Roi fût vainqueur, que la France ou la Bretagne fût perdue ou sauvée?... Que lui importaient toutes les choses de la terre, à lui dont l'âme entrait au ciel?...

Il en retomba pour entendre sa condamnation à mort, que le greffier du conseil vint lui lire, — et dont l'exécution devait avoir lieu le lendemain.

—0 mon Dieu ! je suis arrivée trop tard ! ! . . . balbutia mademoiselle du Liskoët.

Et messire Alain l'emporta évanouie, tandis que le Ligueur se relevait, comme un malade qui sort du délire.

Le lendemain matin, le confesseur de Mor- Vaniel et son compagnon rentrèrent pâles et abattus dans la tour. Aliénor s'était vainement jetée suppliante aux genoux de mon-

seigneur du Liskoël. Le terrible prélat n'avait eu que des paroles de blâme pour une union qu'il trouvait sacrilège, et la mort du brigand lui semblait une délivrance providentielle pour mademoiselle du Liskoët.

L'heure approchait où les arquebusiers du château, armés de la sentence du conseil, viendraient l'exécuter sur la personne du Ligueur. Messire Alain et Aliénor s'étaient promis de lui cacher jusqu'au dernier moment les fatales nouvelles de Nantes; et si la jeune fille arrivait avec l'espoir de le sauver encore, le recteur ne songeait qu'à le disposer à paraître devant Dieu...

Mais une voix plus puissante plaidait à cette heure même la cause de Mor-Vaniel...

Dans la salle du Gué-Odet, Mercœur était seul avec Marie de Bretagne et un troisième personnage. Ce personnage était Tré-Maria, mandé secrètement par la duchesse.

A force d'exhortations, de prières et de menaces, l'héritière des Penthièvres avait rendu à son mari cette résolution si difficile à soutenir, et qui était d'autant plus extrême cette fois, que le désespoir l'avait inspirée.

Tout prétexte de Ligue étant aboli par l'abjuration de Henri IV, deux chances de salut restaient au duc de Mercœur : l'Armada espagnole, et les paroisses armoricaines. L'Armada ne pouvait tarder à reparaître, bien que son retard fût de plus en plus inquiétant ; et Tré-Maria promettait dix mille hommes contre l'évasion de Mor-Vaniel le Ligueur. Aussitôt que ce double secours serait assuré, le parlement de Nantes déclarait Philippe- Emmanuel duc de Bretagne... Toutes les villes , toutes les tourelles et tous les clochers de son obéissance arboraient les hermines ducales à la place de l'étendard de la Ligue... Et la question nationale, reculant

d'un siècle, remontait au point où l'avait laissée François II ! Sublime et admirable coup de théâtre qui fixait l'attention du monde entier sur Mercœur, et le laissait seul, au milieu de la scène balayée, vis-à-vis du roi conquérant de la France ! Quelques vertiges que lui donnât une ascension si périlleuse et si rapide, le prince y apportait l'intrépidité qui l'accompagnait sur les champs de bataille... et il ne lui restait plus qu'à signer le sauf-conduit de Mor-Vaniel...

Marie de Bretagne le lui mit sous les yeux d'une main qui tremblait d'émotion; et, attribuant à la terreur cet effet d'un tout autre sentiment, le prince laissa tomber la plume, et consulta la duchesse d'un dernier regard. . . Mais celle-ci lui répondit par un geste si énergique, par un sourire si radieux, que, n'hésitant plus, il signa le sauf-conduit!...

— Et maintenant, salut à monseigneur le

duc de Bretagne! s'écria la princesse en saisissant le papier, comme elle eût saisi sa couronne. De peur que ce sauf-conduit n'arrive trop tard, je vais le porter moi-même au prisonnier !

Elle sortit par une porte, pendant que Tré-Maria sortait par l'autre ; et le duc, s'agenouillant devant son crucifix et son reliquaire, pria, comme faisaient les chevaliers à la veille des armes.

Au bout d'une demi-heure, il priait encore, sans entendre le grand bruit et l'agitation menaçante de la ville, lorsqu'un courrier qui venait de la mer entra précipitamment dans la salle :

— Monseigneur , l'Armada de cent vingt voiles espagnoles a été assaillie par une tempête, en vue de la pointe de Saint-Matthieu ; soldats et navires ont été engloutis ensemble, et il n'est resté qu'une caravelle et qua-

LES DEIÎX AMOURS. 559

tre hommes pour en porter la nouvelle à Brest. Dieu ait pitié de ces vingt mille âmes, et sauve la terre de Bretagne ! . . .

Mercœur regarda fixement le courrier, ne trouva pas un mot à répondre, et retomba le front penché sur son reliquaire.

Un quart d'heure après, un second courrier entra, tout habillé de noir. Celui-ci arrivait de Vannes, et il parla ainsi :

— Monseigneur, le prince de Bretagne, votre fils, vient de mourir subitement au château de l'Hermine. Messjre d'Aradon, le gouverneur, m'a dépêché pour vous annoncer cette triste nouvelle (1). Dieu donne ses consolations à monseigneur, et sauve la terre de Bretagne !...

(1) Ce fils du duc de Mercœur n'était âgé que de quelques mois. C'était le seul héritier mâle du nom de ce prince. Brillé de Monlpleinchamp affirme avec aplomb « qu'il promettait fort d'être l'héritier des vertus et du courage de son père. »

Le duc de Mercœur poussa un long soupir, et deux larmes tombèrent de ses yeux sur le crucifix que pressaient ses lèvres...

Bientôt un troisième courrier, trompette au régiment du prince, entra à son tour et lui dit : — Monseigneur, vos deux mille chevau-légers et carabins, campés à Lok-Maria et à Poulguinan, viennent, en apprenant les nouvelles de Paris et de Nantes , de gagner les quartiers du maréchal à Krozon, avec armes et bagages...

Ce dernier courrier sortait à peine, qu'un quatrième arrivait sur ses pas :

— Monseigneur, vos villes et cantons de Kemperlé, deBlavet, de Ploermel, de Redon et de Pontivy ont arboré l'écharpe blanche, et fait leur soumission aux commissaires du roi de France et de Navarre.

Alors, au milieu des cris confus poussés autour de l'hôtel de ville, un conseiller de

justice parut, apportant aussi sa nouvelle. — Monseigneur, le Présidial de Kemper et le Procureur des Bourgeois vous demandent audience, pour envoyer au roi Henri IV, absous et reconnu par le Pape, leur désistement de la Ligue, et l'hommage de leur obéissance...

Ici enfin un mouvement d'impatience tira le prince de sa morne stupeur, et il répondit avec dignité :

— Que MM. les Conseillers et M. le Procureur attendent... Nous nous occupons d'affaires plus pressées que les leurs !

En môme temps, un des gardes de la milice vint annoncer que messire Odet de La Noue, commissaire du maréchal d'Aumont, demandait à présenter au prince les propositions et sommations de son maître.

Le jeune capitaine fut introduit presque aussitôt, et les lettres qu'il remit au duc lui portèrent le dernier coup.

Ces lettres annonçaient l'arrivée de Henri IV à Angers, et sommaient Philippe- Emmanuel d'aller immédiatement faire ses soumissions, sous peine de se voir poursuivi comme coupable de haute trahison et de lèse-majesté divine et humaine. Des passeports pour le duc et pour la duchesse étaient joints à la dépêche du maréchal.

Lorsqu'il eut achevé cette lecture, Mercœur demeura longtemps immobile et pensif, embrassant d'un sombre coup d'œil toute la profondeur de sa chute, à côté de l'élévation qu'il rêvait tout à l'heure ! ... Il fut tenté de déchirer les lettres du maréchal, et de s'ensevelir sous les ruines de quelque forteresse... Mais le souvenir de son fils qui n'était plus, l'image de sa femme périssant avec lui, celle de la fille qui lui restait encore, le retinrent par le cœur au bord de l'abîme, il se résolut à consommer son sacrifice.

— Allons ! dit-il, le réveil est cruel ! « mais « j'ai fait un beau rêve, et il a duré dix ans ! »

Et, donnant sa signature à La Noue, il prit les passe-ports du maréchal, et promit d'être sous huit jours à Nantes.

— Maintenant, ajouta-t-il, en retombant dans son fauteuil, faites entrer MM. les Conseillers du Présidial...

Cependant la duchesse de Mercœur, ignorant toutes ces choses, était arrivée à la prison du Ligueur. Une large mante cachait son visage, et deux femmes seules la suivaient, suivies elles-mêmes d'un écuyer de corps. Elle les laissa à la porte du château, s'arrêta palpitante à l'entrée de la cour... puis traversa rapidement le pont-levis. . . Dans le vestibule désert qui précédait l'escalier du captif, elle se trouva face à face avec messire Alain et l'enfant de chœur, qui descendaient cet escalier... Un cri soudain échappé à ce-

Page 1