‹ Aliénor, prieure de Lok-MariaChapitre 15 sur 16 · II · texte numérisé non relu

II

lui-ci, ses longs cheveux bruns et bouclés, la blancheur et la finesse de son visage et de ses mains, ses sanglots surtout et ses larmes trahirent le sexe d'Aliénor aux yeux perçants de la duchesse... Et, comme elle-même avait été reconnue par le recteur, les deux femmes restèrent immobiles et frémissantes l'une devant l'autre... Dire tous les mouvements de jalousie et d'intérêt, de méfiance et de sympathie qui ébranlèrent à la fois ces deux âmes, serait une chose impossible!... Mais Aliénor, qui courait justement, dans son désespoir, se jeter aux pieds de la duchesse de Mercœur, n'eut pas plutôt entendu prononcer ce grand nom par messire Alain, qu'oubliant tout autre sentiment pour celui de son amour, elle embrassa les genoux de sa rivale et lui demanda la grâce de son mari...

— De votre mari ! s'écria la princesse, qui recula de trois pas en arrière, en portant

une main sur son cœur, comme frappée d'un coup mortel...

Et l'homme de Dieu, qui venait d'entendre les secrets du Ligueur avec sa confession suprême, ne put regarder sans pâlir et sans trembler le conflit de ces deux amours brisés l'un contre l'autre...

Les terreurs exprimées par le visage d'Aliénor furent déchirantes ; mais rien n'égala l'orgueilleuse fureur qui respirait dans les yeux de la princesse.

Ainsi l'amour et le cœur de Mor-Vaniel, ce cœur où elle tenait à régner plus encore qu'en Bretagne, une jeune fille inconnue les lui avait dérobés... sans qu'elle en sût rien!... Cet homme, dont elle avait fait la fortune et le nom, la puissance et la gloire; cet homme qu'elle croyait fier de traîner son char vers le trône ducal ; cet homme appartenait à une autre qu'elle-même !...

Aliénor n'avait plus la force de demander la grâce du Ligueur; Marie de Bretagne n'avait plus la générosité d'accorder cette grâce...

— Qui êtes-vous, malheureuse?...

— Que venez-vous faire ici, madame?...

Ces deux questions se croisèrent plus vivement que le fer dans les mains de deux combattants acharnés...

Aliénor balbutia son nom et son histoire ; et son dernier mot fut encore : — Grâce pour mon mari ! . . .

Tant de dévouement toucha enfin le cœur de la duchesse, et fut une leçon pour sa magnanimité... Essuyant d'une main fîère les larmes qui tombaient de ses yeux , et se relevant avec la dignité d'une reine qui remonte sur son trône :

— Soyez heureuse comme vous êtes aimée, enfant!... dit-elle en tirant le saufconduit de sa poitrine, et en le remettant à

Àliénor. Voici la vie et la liberté de M. de Portzampark... Qu'il reçoive l'une et l'autre de vous seule!...

Mademoiselle du Liskoët jeta un cri de reconnaissance ; elle couvrit de baisers et de larmes la main de la princesse ; et l'une allait se retirer, tandis que l'autre courait à la tour, lorsqu'une foule agitée passa dans la rue, criant: — La Ligue est morte.— Vive le Roi!...

Quelques instants après, une seule voix répondit : — Vive la Bretagne! — Et une détonation de vingt arquebuses glaça les deux femmes d'épouvante...

Entraînées par le même pressentiment, toutes deux s'élancèrent vers le point d'où partait cette détonation ; et, arrivées dans le chemin de ronde qui suivait les fondements de la tour, elles s'arrêtèrent avec un cri affreux, réunies dans le même embrassement...

Mor-Vaniel gisait à terre, percé de vingt

balles. Sa figure seule n'avait pas été atteinte, et gardait encore sa grâce et sa fierté. . . Ses cheveux blonds flottaient dans un ruisseau de sang vermeil; sa main droite était étendue comme pour le commandement, et sa main gauche pressait contre ses lèvres la petite croix de madame du Liskoët... Auprès de lui, son chien palpitait, frappé de mort, léchant, dans une dernière convulsion, les blessures de son maître... Les soldats s'éloignaient silencieusement, en désarmant leurs arquebuses; et un homme enveloppé d'un manteau se penchait sur le cadavre, comme pour en respirer l'odeur...

La duchesse recula d'horreur, en reconnaissant don Juan d'Aquila ; Aliénor se jeta inanimée sur le corps de son mari, et messire Alain tomba sur les genoux, levant ses mains tremblantes vers le ciel...

Pendant que les deux femmes s'oubliaient

dans leurs angoisses et dans leurs confidences, l'heure fatale avait sonné au beffroi de la tour, et les arquebusiers, surveillés par le coronal, avaient fait leur devoir. Le condamné pouvait exiger le sursis de grâce en attendant le retour d'Aliénor, et il allait en effet le réclamer... lorsqu'une voix fatale était parvenue jusqu'à lui.

Cette voix lui avait appris le triomphe des Royaux, la soumission de Mercœur, l'assujettissement de son pays et la ruine de ses propres espérances... Alors Mor-Vaniel, faisant un signe aux arquebusiers, s'était précipité audevant de la mort, et rejoint par Pen-Ru, qui l'attendait depuis huit jours à la porte du château , il était tombé avec lui en criant*: — Vive la Bretagne ! . . .

Un long silence suivit cette scène, — interrompu seulement par les clameurs du peuple, et don Juan d' Aquila s'éloigna d'un côté, pen-

dant que les femmes de la duchesse l'entraînaient de l'autre...

Lorsque Aliénor reprit connaissance, elle ne se trouva plus seule avec messire Alain. Un autre vieillard était là, immobile et muet, stupide et sourd, couvert de sueur et de sang, de poussière et de larmes...

Ce vieillard était Merlin le Pillaouer.

(Épilogue.

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