II
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Une sorte de remords se peignit sur son visage; il poussa un profond soupir, et secoua ses pensées comme un fardeau.
— A vous Tépée du Ligueur et la Bretagne, madame la duchesse! dit-il en regardant la citadelle; mais, ajouta-t-il en se tournant vers Pont-Aven, à mademoiselle du Liskoët le cœur et la main de Portzampark !
Le point blanc s'effaça derrière un créneau ; le cavalier donna de l'éperon à son cheval, et disparut au détour de la route.
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Pendant près d'une demi-heure, Piarik, ses deux sabots dans ses mains, les pieds nus sur les cailloux, le corps penché en avant, la poitrine haletante, les cheveux flottants sur le dos, Pen-Ru courant à côté de lui, précéda, sans se ralentir, le trot du cheval
de Mor-Vaniel. Il ne s'arrêta qu'à trois quarts de lieue de Concarneau, vis-à-vis une petite croix de granit, grossièrement sculptée, où le Christ était représenté entre les deux larrons.
Là, tandis que la route continuait en montant vers Pont-Aven, un chemin creux s'en détachait entre deux éminences couronnées d'arbustes et de broussailles. Piarik s'enfonça dans cette espèce d'abîme, en faisant signe au Ligueur de mettre pied à terre ; et ce dernier le suivit avec précaution, traînant après lui son cheval par la bride.
Ils marchèrent ainsi pendant quelque temps, par un demi-jour mystérieux, cachés et comme enfouis dans le verdoyant ravin. Leurs têtes abattaient, en passant, les fleurs d'ajonc, les oeillets d'or, les trèfles roses, la digitale écarlate et les rouges baies de l'aubépine, entrelacés et penchés sur le rebord
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des talus. L'amer parfum de la camomille,, concentré sous ce dôme impénétrable au soleil, leur montait vivement au cerveau, et arrachait au cheval et au chien des reniflements nerveux. Les oiseaux, surpris sous l'abri de l'épaisse feuillée, interrompaient tout à coup leurs chants , et s'envolaient en froissant les branches de l'yeuse.
Enfin, les voyageurs arrivèrent au bout de ce labyrinthe embaumé, et se trouvèrent devant quelques champs de blé noir aboutissant aux landes de Tré-Konk (1).
C'était là qu'habitait pour le moment Merlin le Pillaouer, chez qui Mor-Vaniel avait affaire avant de se rendre à Rustéfan.
La demeure du Pillaouer était à un demimille de Tré-Konk, dans un lieu tout à fait digne du personnage.
(1) Le même village que, par corruption de la dernière syllabe, ou appelle aujourd'hui Tregunc (Tré-Konk: trèv« de Kouk).
Qu'on se figure une lande de près de deux lieues carrées, sans une seule éminence, sans un seul arbre : vaste plaine de bruyères, d'épines et de genêts, désolante à voir quand l'ombre s'y étend comme un linceul, ou quand l'hiver en flétrit de sa bise la dure végétation ; mais admirable au moment où le soleil en dore les mille fleurs roses , comme une mer empourprée par ses rayons.
Ce jour-là justement, le globe de feu, coupé par l'horizon, semblait le foyer d'un immense incendie, dont les reflets projetés en éventail mettaient une flamme à chaque brin d'herbe qui tremblait au-dessus du sol.
À gauche, le clocher de Tré-Konk 's'élevait comme une pyramide au milieu du désert ; et plus loin, vers le nord, vers le sud, vers l'ouest, vers les quatre points cardinaux, se dressait sans ordre et sans fin, sous toutes les formes et dans toutes les proportions , une
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innombrable armée de pierres druidiques...
Ici, une rangée de men-hirs de vingt pieds de haut couvraient toute la lande de leurs ombres gigantesques. Là, un bloc plus énorme encore surgissait à l'écart , sentinelle avancée de ce camp monumental. A droite , un groupe de roches grises rapprochant leurs pointes mousseuses figuraient les arceaux de quelque chapelle en ruine. A gauche, un autre groupe, disposé en cercle, semblait une ronde de fantômes prêts à danser le sabbat sur la bruyère.
Dans le lointain, des entassements bizarres représentaient tout ce que l'imagination peut concevoir de plus fantastique et de plus prodigieux : villes croulantes , monticules tronqués, autels abattus, tours penchées, forêts changées en pierre , clochers la pointe en bas , larges croix funéraires , tombes colossales, tout cela agrandi, multiplié,
métamorphosé par la lutte des lumières et des ombres , à cette heure douteuse f par une solitude dont rien ne peut donner l'idée à qui ne l'a pas vue , enfin par un silence qui semblait durer depuis des siècles, et que le tintement éloigné d'une cloche rendait plus sinistre encore.
Le Ligueur eut, en face de ces monuments étranges, les visions non moins étranges qu'évoque leur antiquité. Il crut voir une sombre forêt druidique arrondir sous le ciel ses vastes arcades, et les druides eux-mêmes s'avancer, la barbe sur la poitrine , la robe pendante sur leurs pieds nus , le gui sacré dans une main, le glaive vengeur dans l'autre, frappant ici les victimes humaines sur le dolmen ensanglanté; là, creusant sous le barrow funèbre la tombe du guerrier celtique; là, formant une conjuration terrible autour de la Roche-des-Fées ; là, invoquant le
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dernier rayon du soleil tremblant au sommet argenté du men-hir...
Le compagnon chevelu et déguenillé de Mor-Vaniel, courant pieds nus sur cette terre inculte, et Mor-Vaniel lui-même poussant son cheval effaré dans ces avenues de pierres, ne laissaient pas d'ajouter encore aux illusions de cet effrayant carneillou (1).
Après quelques minutes de marche à travers la lande, ils arrivèrent au milieu d'un kromlec'h composé de douze blocs circulaires, représentant les douze signes du zodiaque, sur un diamètre de deux cents pieds à peu près.
Piarik traversa cet espace en faisant un signe de croix à chaque pas, pour se garantir
(1) Cimetière celtique, suivant l'opinion de M. de Frémiville {Antiquités du Finistère, deuxième volume) Une partie du carneillon de Trégunc existe encore, notamment la pierre vacillante et le granJ dolmen, dont on va voir la description.
des courils, et ils se trouvèrent, au sortir de cette enceinte, devant le fameux rouler (pierre vacillante).
C'est un quartier de granit, de onze à douze pieds de long, sur huit à dix d'épaisseur, posé en équilibre sur la pointe d'un roc qui dépasse à peine la surface du sol. ^
Le sourd-muet, en passant, toucha cet énorme bloc de la maiu, sans aucun effort ; et il se balança sur son point d'appui, comme s'il n'eût pesé que quelques livres.
Ce phénomène est d'autant plus remarquable, que lapierre supportée touche l'autre par son point le plus saillant ; de sorte qu'elles figurent deux cônes superposés bout à bout. Et aujourd'hui, comme au seizième siècle, comme il y a trois mille ans, le voyageur qui visite Tré-Konk met en mouvement, par un simple geste, cette masse dont l'équilibre semble aussi éternel que celui du monde.
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Un peu plus loin, Pen-Ru indiqua par ses aboiements qu'il sentait une habitation, et cependant le Ligueur n'avait encore sous les yeux qu'un amas de pierres druidiques.
Cette fois c'était un dolmen, avec ses supports massifs et sa large table horizontale. Les supports s'élevaient jusqu'à quinze pieds de haut, et la table offrait une surface proportionnellement considérable. Le tout figurait une sorte de cabane en granit , et Mor-Vaniel vit bientôt qu'un art grossier avait secondé la nature.
Les interstices des pierres étaient bouchés avec de la terre glaise, revêtue de broussailles grimpantes. Une ouverture, ménagée à l'angle du toit, servait à la fois de fenêtre et de cheminée, et une pierre, plate et longue, debout entre deux supports, formait la porte de cette demeure sauvage.
Il est vrai que le tout était flanqué ou
plutôt continué par une autre cabane, moins haute, mais plus longue, couverte de chaume dont l'humidité nourrissait une mousse épaisse, et construite en pierres de toutes dimensions, cimentées de simple terre végétale, à la façon des talus.
Le Pillaouer avait eu ses motifs pour choisir cette habitation , la seule qu'on lui connût dans la Cornouaille. Les carneillou et tous les monuments druidiques sont entourés en Bretagne de tant de superstitions effrayantes, qu'il était le seul homme capable d'y établir son gîte , et qu'il s'y trouvait mieux défendu par les fées , les courils et Jes poulpicans , qu'un tyran dans son palais par une armée de sentinelles...
Piarik s'approcha le premier de la porte de granit, en poussant le sifflement qui lui était particulier.
Aussitôt le Pillaouer parut à l'étroite ou-
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verture , et vint avec empressement au-devant du Ligueur.
— Noz-vad, ma olrou (bonsoir, monseigneur) , dit-il en ôtant son large chapeau. Doué pénigo Mor-Vanniell ajouta-t-il (Dieu bénisse la grande bannière) !
C'était le mot d'ordre du Ligueur et des paroisses de la Cornouaille.
Merlin offrit à Mor-Vaniel, pour mettre pied à terre, non pas l'appui de sa main calleuse, mais celui de sa tête chauve et blanche; puis, faisant signe à Piarik d'attacher le cheval et d'en prendre soin , il renversa la porte de pierre pour élargir l'entrée, et pria respectueusement le Ligueur de passer devant lui.
— Les Kémknek sont venus? demanda Mor-Vaniel à demi- voix.
— Depuis midi , monseigneur ; ils sont à vos ordres.
— C'est bien.
En prononçant ces mots, le cavalier entra dans la première cabane, et il y trouva, en effet, douze hommes réunis.
Portant chacun le costume d'une paroisse des environs, ces hommes se tenaient debout en cercle, pressés les uns contre les autres dans cet étroit espace, attendant ainsi, les bras croisés , depuis plusieurs heures , n'agissant que pour se passer une cruche de cidre posée au milieu d'eux, et n'ouvrant la bouche que pour prononcer quelques paroles à peine articulées dans l'idiome celtique.
Pour se faire une idée de ce silence, de cette immobilité et de cette patience des Bas- Bretons , il faut les avoir vus dans les tavernes enfumées de la Cornouaille, passant des jours entiers à vider une bouteille et à se raconter combien vaut le blé noir.
Cependant ces hommes, si froids et si apathiques en apparence, étaient les dignes agents
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de celui qui voulait renouveler la face de la Bretagne, les commissaires de cet arrièreban des paroisses encouragé secrètement par Mor-Vaniel, les tailleurs villageois de dix lieues à la ronde, réunis à ce rendez-vous par les soins du Pillaouer.
Malgré l'abjection si connue des kéméner en Bretagne, le Ligueur ne pouvait mieux choisir les instruments de son grand projet.
Si le tailleur est un être isolé parmi ses compatriotes ; si les hommes ne parlent de lui qu'en ajoutant : « Sauf votre respect, » et disent qu'il faut plusieurs tailleurs pour faire un homme ; s'il ne trouve dans les pardons, sur les champs de foire, aux portes des églises, aucune jeune fille qui consente à porter son nom; si le jeune et fier laboureur qui le rencontre ne lui adresse jamais la parole, et le jette parfois dans le fossé de la route , comme il ferait d'un chien qui lui
barrerait le passage ; le tailleur , d'un autre côté, est l'homme le plus fin, le plus adroit et le plus expérimenté de l'Armorique. Les ménagères le consolent du mépris de leurs maris, de leurs fils et de leurs filles, en lui payant par toutes sortes de douceurs les contes joyeux, les malins propos, et les longues causeries dont il a le privilège. Vivant chez tout le monde, excepté chez lui-même, môle par sa profession à toutes les familles, à tous les travaux, à toutes les fêtes, à toutes les veilles, entremetteur officiel des marchés, des mariages et des procès, instituteur des enfants jusqu'à ce que leur haine pour lui tourne en dédain, le tailleur breton est comme le solitaire du mélodrame, qui sait tout , qui voit tout, et qui est partout.
Personne d'ailleurs ne connaît mieux le prix de l'argent, pour lui-même et pour les autres; personne n'entend mieux les pas-
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sions et les intérêts , les sympathies et les aversions de chacun ; personne n'a le gosier plus sobre dans les occasions dangereuses, la langue plus diserte s'il faut s'en servir, plus réservée s'il s'agit de garder un secret.
En un mot , le tailleur a toute l'habileté qui fait la force du faible, et toute la dissimulation qui fait celle de l'opprimé ; c'est le véritable diplomate de la Basse-Bretagne.
Aussi les kéméner kernewotes avaient-ils déjà rendu au Ligueur des services non moins grands que ceux du pays de Tréguier.
Mais après lui avoir fourni quelques bandes pour reprendre Concarneau, il s'agissait de lui trouver une armée pour reprendre Kemper; et on va voir de quelle mission s'étaient chargés les douze pauvres diables entassés dans cette misérable cabane!
Lorsque Mor-Vaniel parut avec le Pillaouer, les tailleurs lui firent un honneur