‹ Aliénor, prieure de Lok-MariaChapitre 4 sur 16 · II · texte numérisé non relu

II

que les Bretons accordent rarement, ils ôtèrent les premiers leurs chapeaux.

Le Ligueur seul s'assit et resta couvert au milieu de ces douze têtes chevelues.

Le mot d'ordre échangé avec l'hôte fut prononcé par chacun à voix basse. Merlin remplaça, par la lueur blafarde et fumeuse d'une chandelle de résine, les dernières clartés du jour qui venaient de s'éteindre ; et le dialogue suivant s'établit entre Mor-Vaniel et les tailleurs, dans le plus pur dialecte de la Cornouaille.

Piarik allait et venait pendant ce temps-là, comme le lutin familier de la cabane, dirigé par les signes impérieux du Pillaouer, qui faisait cuire, sur un feu de tourbe, une chaudronnée de sarrasin.

— Vous avez fait votre tournée dans toutes les paroisses ?

— Dans toutes les paroisses, monseigneur.

LE CARNEILLOU. 67

— C'est dimanche prochain le grand pardon de Pont- Aven ?

— C'est dimanche prochain.

— Combien y aurons-nous d'hommes de la paroisse de Nizon ?

— Quatre cents à peu près , répondit le premier tailleur.

— Combien de celle de Kemperlé ?

— Trois mille, répondit le second tailleur.

— Combien des trêves de Lothéa?

Le troisième tailleur répondit :

— Deux cent-cinquante.

— Combien de celles de Trébalay?

— Cent soixante-dix.

— Combien de celles de Moëlan ?

— Trois cent soixante.

— Combien de celles de Clohars ?

— Quatre cents.

— Combien de celles de Tré-Konk?

— Deux cent dix.

— Combien de celles de Lanriek?

— Deux cent trente.

— Combien de celles de Bannalek?

— Deux cent soixante.

— Combien de celles de Névez ?

— Deux cents.

— Combien de celles de Trévoux ?

— Deux cents.

— Combien de celles de Melven ?

— Trois cent quarante.

— Cinq mille vingt hommes, dit Mor-Vaniel, qui, d'un bout de sarment brûlé, avait inscrit sur le mur la réponse de chaque tailleur. Comptons sur trois mille et quelques cents, ajouta-t-il, après une pause. Nos pêcheurs et nos paysans de la Forêt compléteront les cinq mille.

Puis, se retournant vers les kéméner, qui avaient tranquillement vidé une nouvelle

LE CARNEILLOU. 69

cruche de cidre pendant qu'il faisait ce calcul, *1 leur adressa, en passant en revue chaque trêve, des questions auxquelles ils répondirent ainsi :

— Ceux de Kemperlé ont quatre cents chevaux, deux cents arquebuses, trois cents pistoles et cinq cents piques. Ils marcheront au signal du tocsin, pour la seule nourriture et un verre de gwin ardent.

— Ceux de Nizon sont riches, mais sans armes. Ils ont cent trente bidets. Ils fabriqueront des lances avec leurs faux et des piques avec leurs faucilles.

— Ceux de Lothéa et Trébalay ont eu leurs maisons brûlées par La Fontenelle ; ils se lèveront à condition qu'on leur donne le pillage. Soixante chevaux, trente arquebuses et cent piques.

— Ceux de Clohars et de Névez souffrent de la disette et du mal jaune. Ils ont des ar-

mes, et seront conduits par leur recteur. Quatre-vingt chevaux, mais en mauvais#êtat.

— Ceux de Bannalek demandent, avant de partir, mille livres pour relever leur clocher abattu par le tonnerre. Point d'armes à feu, trente chevaux.

— Ceux de Trévoux et de Moëlan sont en * pleine famine et en pleine guerre avec les loups depuis un mois; ils réclament une centaine de messes pour leurs morts après la prise de Kemper. Ni armes, ni chevaux, mais des hommes déterminés à tout, et deux cents femmes qui marcheront avec eux.

Le Ligueur fit encore beaucoup de questions aux tailleurs; il répondit lui-même à leurs observations ; il leur distribua des instructions, des promesses et de l'argent ) il leur donna rendez-vous au pardon de Pont- Aven, pour recevoir leurs derniers avis et présider à l'élection des chefs de bandes;

LE CARNEILLOU. 74

puis franchissant une porte de communication , il suivit le Pillaouer dans la seconde Cabane.

— Kénavo (\), kéméneri dit-il alors, en posant un doigt sur sa bouche.

— Kénavo, ma olroul repartirent les douze voix ensemble.

Aussitôt Piarik s'approcha du foyer, sur un signe de son maître, et posa sur un trépied boiteux la chaudronnée de sarrasin, ornée de douze cuillers de bois.

Chaque tailleur, s'élant signé, en prit une qu'il trempa tour à tour dans la bouillie fumante et dans le beurre fondu. Une dernière libation de cidre arrosa le souper, tandis que le sourd-muet en disputait les restes à Pen- Ru , et les douze kéméner, armés de leurs penn-baz et du signe de la croix, dispa-

(1) kenavo, adieu. — Mol h mot '.jusqu'à et que >ela boit

rurent à travers le carneillou, que la lune peuplait déjà de mille fantômes ...

La pièce dans laquelle Merlin venait d'in- Iroduire Mor-Vaniel était un palais à côté de la première cabane. Tout ce qui indique l'aisance dans un intérieur breton s'y trouvait, pour ainsi dire, en miniature.

Des crêpes fines et dorées, posées sur un linge blanc, brillaient au bord de la pierre de latre, à côté d'une vingtaine de sardines pochées le matin, et qui frémissaient au milieu d'une poêle ardente. Deux petits bancs de chêne garnissaient la droite et la gauche du foyer : l'un servait de marchepied à un litclos en bois ciselé, dont les panneaux entrouverts laissaient voir un oreiller blanc comme la neige ; l'autre avoisinait une table propre et luisante, couverte d'une tourte de seigle et d'un pain de froment enveloppé

LE CARNEILLOU. 73

d'une nappe de toile. Une fenêtre carrée était pratiquée au-dessus de cette table dans l'épaisseur du mur. Le mur opposé disparaissait derrière un bahut gothique, une armoire et un buffet, dont le bois noir, sculpté d'ornements du dernier siècle, aurait aujourd'hui la plus grande valeur.

A la façon dont tout cela était rangé, on reconnaissait quelle fête c'était, pour le Pillaouer, que la visite du Ligueur.

Après lui avoir servi son repas, assaisonné de vieux vin d'Anjou, il lui persuada facilement d'attendre au lendemain pour reprendre la route dô Pont-Aven; et il ajouta, avec un sourire particulier, que lui-même lui servirait de guide...

— Vous, mon père ! dit-Mor-Vaniel, qui aimait à réjouir le vieillard par ce titre affectueux.

— Moi, si Monseigneur le veut bien, re-

prit le Pillaouer. D'ici à deux jours, ajoutat-il, j'ai affaire au château de Rustéfan.

— Au château de Rustéfan !... c'est laque je vais aussi... s'écria le Ligueur étonné.

— Sainte-Marie ! vous allez au château de Rustéfan ! répéta Merlin , plus étonné encore.

Et les deux interlocuteurs se regardèrent avec inquiétude.

Malgré le dévouement profond et en quelque sorte fatal du Pillaouer pour Gwenaël, malgré la reconnaissance presque filiale de Gwenaël pour le Pillaouer, malgré le tendre et vénéré souvenir de Martha la sainte (Merlin l'appelait ainsi dans ses prières), on conçoit que le jeune homme ne confiait point au vieillard les secrets de son amour, et que le vieillard confiait encore moins au jeune homme les secrets de son avarice.

Outre qu'ils se voyaient trop rarement et

LE CARNEILLOU. 75

trop passagèrement pour se faire ces aveux, le premier eût craint de n'être pas compris, le second eût été sûr d'être blâmé.

Le Pillaouer avait bien su que le Ligueur était prisonnier de M. du Liskoël ; mais d'abord lui-même était depuis peu de temps au pays de Concarneau; ensuite il n'avait point osé se rendre à la ville de Kemper; enfin, se figurant le captif entièrement libre, il le croyait devenu fort étranger au baron.

De son côté, Mor-Vaniel n'ignorait pas le véritable métier de son tad-mager, quoiqu'il fermât les yeux sur cette triste vérité. Il voyait bien que l'usurier se dédommageait, par ses duretés envers d'autres débiteurs, des avances onéreuses et multipliées qu'il lui faisait à lui-même. Jusque dans la manière dont ces avances étaient faites, il pouvait reconnaître la cupidité du vieillard. Plus d'une fois, en effet, l'amour de l'or et le sou-

venir de Martha luttant l'un contre l'autre dans cet étrange personnage, son œil avait regretté les sommes que sa main versait au Ligueur; et ce même œil étincelait toujours de plaisir lorsque ces sommes lui étaient rendues après quelque heureuse campagne.

Mais Mor-Vaniel était loin de soupçonner que l'avarice de Merlin et la détresse du seigneur de Rustéfan se fussent jamais trouvées en présence, car ce pénible secret n'avait pas été gardé par le débiteur moins soigneusement que par le créancier.

Toutefois, l'amant d'Aliénor et le préteur du baron pressentirent, sans s'en rendre compte, le conflit qui les attendait au château de Rustéfan ; et ces deux hommes, qui venaient de manger comme père et comme fils à la même table, se mirent à s'interroger en véritables adversaires, chacun cachant son secret pour découvrir celui de l'autre.

LE CARNEILLOU. 77

— Pourquoi retournez -vous auprès de votre ennemi ?j

— Qu'avez-vous à faire chez M. de Liskoët?

La première question fut présentée vingt fois par le Pillaouer, avec toute l'insistance que le respect permit à sa curiosité; et le Ligueur répéta la seconde avec toute l'autorité dont il pouvait user envers son hôte.

Mais de part et d'autre la réserve fut plus grande encore dans les réponses : tout ce que Merlin put savoir, c'est que Mor-Vaniel n'était pas libre vis-à-vis du baron, qui, d'ailleurs, l'avait invité au mariage de sa fille ; et tout ce que le Ligueur put deviner, c'est que le Pillaouer avait un rôle à jouer dans ce mariage-là même.

— Quelle serait la nature et la portée de ce rôle?

Mor-Vaniel résolut de le savoir à tout prix !

Comme ses raisons avaient satisfait le vieillard beaucoup plus que celles du vieillard ne l'avaient satisfait lui-même , il lui restait contre son adversaire une supériorité qu'il mit adroitement à profit.

En quelques moments de conversation, il eut calmé les dernières inquiétudes de Merlin, et feignant de n'en plus conserver lui-même, il se disposa à se mettre au lit.

Alors l'époux de Martha oublia tout pour rendre ses soins à Gwenaël. Il pria pour lui devant le crucifix de bois, tandis que luimême priait pour la Bretagne et pour Àliénor ; il lui ôta ses armes pièce àpièce, pensa de nouveau et cicatrisa tout à fait sa blessure, l'aida à monter dans le lit clos, battit l'oreiller sous sa tête, roula doucement les couvertures, secoua le gui sacré trempé d'eau bénite, poussa les deux panneaux dans les coulisses, et baisa la main qui pressait la .sienne .

LE CARNEILLOU. 79

En ce moment, Pen-Ru ayant gratté à la porte, il l'introduisit près de son maître, le fit sortir aussitôt de peur du bruit, et rejoignit Piarik dans l'autre pièce.

Etrange et impitoyable caprice du cœur ! l'homme qui venait de prodiguer tant de soins à un seigneur dont il n'avait jamais rien reçu n'eut que des reproches et des duretés pour l'esclave qui lui dévouait sa vie entière, pour le guide qui le suivait partout avec le docile attachement d'un chien , pour le complice qui se faisait sourd-muet afin de lui servir plus sûrement d'espion !

Or, le crime de Piarik était d'avoir bu un reste d'eau que lui-même était allé puiser à un quart de lieue, au lieu de donner cette eau à boire au cheval du Ligueur !

Peu s'en fallut que le pauvre diable ne fut condamné à retourner au milieu de la nuit à la fontaine ; mais le Pillaouer se contenta de

la promesse qu'il y courrait au point du jour.

Aussitôt tous deux conduisirent le précieux cheval dans une hutte de broussailles et de chaume, adossée au dolmen. Là, le bidet de Merlin , cette pauvre Mamm dont on se souvient peut-être, dut pratiquer l'hospitalité à ses dépens, en cédant à son camarade de lit et de râtelier toute la paille fraîche et toute l'herbe nouvelle. Après quoi, le Pillaouer rentra avec précaution dans la chambre du Ligueur, non sans avoir traité son serviteur comme son cheval, en donnant h Pen- Ru la litière de Piarik.

Mais le chien se montra, en cette occasion comme en bien d'autres, supérieur à l'homme ; car il céda généreusement la moitié de la couche à son compagnon, qui le paya de son côté par la moitié de la couverture ; et au moyen de cet échange fraternel, tous deux s'endormirent assez chaudement.

LE CARNEILLOU. 81

Quand le Pillaouer fut enfermé avec le Ligueur, il s'assura que celui-ci était plongé dans un sommeil profond, le visage tourné vers la ruelle du lit.

Alors, il poussa un ressort qui fit ouvrir les battants du buffet, et il en tira une liasse de papiers et de parchemins, s'approcha de la flamme qui mourait dans l'âtre , ralluma un bout de résine dont il masqua la lumière avec son corps, regarda encore une fois si Mor-Yaniel ne s'éveillait point , et se mit à parcourir les mystérieux papiers.

Peu à peu ses petits yeux étincelèrent à la vue de tous ces titres qui étaient déjà ou qui seraient un jour sa propriété ; et son attention devint si vive et si ardente, qu'il n'entendit point le Ligueur se retourner dans son lit.

Mor-Vaniel avança doucement la tête jusqu'au bord de l'oreiller , entr'ouvrit les yeux ri. e

dans l'ambre, et ne perdit pas un seul des mouvements du vieillard.

Ce tableau avait quelque chose de sombre et de fantastique, digne d'être rendu par le pinceau de Rembrand . . .

Après être resté longtemps penché sur ses parchemins, sous le rayon blafard et pétillant de la résine , Merlin parut avoir trouvé la pièce qu'il cherchait ; il la sépara des autres avec une sorte de respect , se retourna à demi pour l'opposer à la lumière, en examina minutieusement le cachet , la forme et les signatures, la mania d'un geste avide, avec un sourire sardonique, et la déposant sur la pierre de l'àtre , alla remettre les autres dans le buffet.

Ensuite, il détacha et ouvrit sa ceinture de cuir, y serra le contrat précieux, referma le cadenas d'acier, cacha la clef dans un bénitier de coquille, plaça la ceinture à sa

LE CARNEtLLOU. «

droite sous la protection du trèfle à quatre feuilles, cFoisala racine de bruyère qui préserve toute maison des reptiles avec la petite fourche qui écarte les courique ts des dolmens , suivant la chanson où ils parlent eux-mêmes :

Les-hi, les-han; Baz ann arar a zo gant ban ;

Les-han, les-hi ; Baz ann arar a zo gant hi.

Laisse-la, laisse-le ; laisse-le, laisse-la ; Us ont avec eux le bâton de la charrue (-1).

Après quoi, il se signa douze fois de suite, et se coucha sur la paillasse qui lui servait de lit.

Au bout d'une demi-heure, ce fut Mor- Vaniel qui se leva à son tour, qui ranima la

(1) La pefite fourche en question sert à nettoyer lesocde la charrue. ( Galerie bretonne, par Bouet et Perrin, t. u, p. 81.)

pâle chandelle dans l'âtre et qui épia attentivement le sommeil du Pillaouer.

Convaincu que ce sommeil n'avait rien de simulé, il prit la clef dans le bénitier de coquille, ouvrit le cadenas de la ceinture, et en tira le papier qu'il reconnut facilement. Une inspiration à laquelle il n'avait pu résister lui avait dit que ce papier contenait le secret de Merlin, et peut-être la ruine de Liskoët, peut-être le malheur d'Aliénor !

Il s'en assura en lisant à la lueur du foyer le contrat rédigé au manoir de la Bonnetière... Et quand il vit le mariage de mademoiselle du Liskoët et de M. de La Noue stipulé dans ce contrat, il ne put retenir une sourde exclamation qui faillit réveiller le Pillaouer.

Mor-Vaniel avait tout compris, et il voyait pourquoi Merlin allait à Rustéfan!...

Les trente-cinq mille livres hypothéquées

LE CARNEILLOU. 85

sur la Bonnetière, pour les vingt-cinq mille qui avaient été prêtées, n'avaient sans doute point été rendues par Liskoët. La rente et les intérêts, et les intérêts des intérêts, s'étaient probablement accumulés. Merlin ne pouvait plus être payé, comme il l'avait bien prévu, que par l'abandon de la Bonnetière, et il fallait pour cela qu'Aliénor, qui allait avoir vingt ans, épousât son fiancé dans le terme fatal, sous peine de déshonneur pour elle-même et pour son père, pour le capitaine La Noue et pour son fils, et pour Henri IV en personne.

— Deux enfants mariés pour le service du Roi ! s'écria le Ligueur avec une colère mêlée d'ironie. Voilà bien une invention de ce temps malheureux!

Et il frémit que cet odieux mariage fût déjà célébré ; mais il se rassura en songeant que Merlin n'eût pas manqué de s'y rendre.

Peu s'en fallut, cependant, qu'il ne livrât le contrat à la flamme; mais il réfléchit que cela ne dégagerait point un homme comme le baron, et il fît un mouvement pour remettre le papier à sa place.

Dans ce mouvement son regard rencontra la figure sèche et ridée du Pillaouer, qui, privée de l'éclat des yeux, semblait alors une tête de momie, et dont les rares cheveux blancs flottaient épars sur la toile brune de la paillasse.

— Et voilà l'homme qui s'est fait mon père! dit-il en rougissant. Voilà l'homme qui m'aide à sauver la Bretagne '....

Il fut tenté de réveiller le vieillard, de lui montrer ce qu'il avait lu, de le sommer de déchirer le contrat, de le menacer s'il refusait , de se jeter à ses pieds s'il résistait aux menaces.

— Mais vain espoir! se dit-il bientôt,

Page 1