LE CARNE1LL0U. 8Y
il me donnerait son sang comme il m'avance son or, plulôt que de renoncer à dépouiller un hérétique! Et puis, lui avouer que j'aime une fille protestante, moi! Mor- Vaniel le Ligueur! moi, qui ose à peine me l'avouer à moi-même! Il croirait expier tous les crimes de son avarice en me séparant à jamais d'Àliénor !.... Il faut, reprit-il après un silence, il faut que ce marché s'exécute , sans que la main de mademoiselle du Liskoët y soit comprise ! Il s'agit donc d'abord de rembourser le Pillaouer; je me chargerai ensuite d'empêcher le mariage ! — Mais où trouver cet argent ? à qui demander une pareille somme? ajouta-t-il en considérant Merlin d'un air pensif.
Tout à coup il tressaillit, comme s'il eût trouvé l'expédient qu'il cherchait.
— Gardons toujours ce titre ! dit-il en cachant le contrat dans son justaucorps. Je
puis désarmer l'avare sans le déposséder ; et il a bien mérité cette leçon !
Alors il referma la ceinture, remit le tout à sa place, éteignit la lumière, et remonta dans son lit.
Le Pillaouer fît un brusque mouvement sur sa paillasse , et Mor-Vaniel craignit de l'avoir réveillé; mais il reconnut aussitôt qu'il rêvait, en l'entendant balbutier les paroles suivantes.
— Arriéré des intérêts, depuis quatre ans : sept mille livres.... Intérêts des intérêts : cinq cents écus, dix sous, trois deniers ; total du capital et des intérêts : quarantetrois mille cinq cents livres, dix sous, trois deniers. Madame de La Noue donne procuration à son mari, et je saisis le manoir de la Bonnetière pour cette somme, moins les dix sous, que je laisse à l'énerguep (1), et
(1) Corbeille de noce. — Voir Jeanne de Montfort, tome I.
LE CARNEILLOU. 89
les trois deniers, que j'abandonne au tronc de la paroisse.... Quant à la paire de souliers promise à Piarik, il ne l'aura qu'à Noël prochain, aux premières gelées.
— Madame de La Noue?.... jamais! s'écria le Ligueur en refermant son lit. — -C'est donc quarante -trois mille livres qu'il lui faut ! . . . Je les aurai !
— Est-ce que vous ne dormez pas, monseigneur? demanda doucement Merlin, qui avait entendu le frottement de la coulisse.
Mor-Vaniel se garda de répondre, et le bruit égal de sa respiration tranquillisa bientôt le vieillard.
Il s'agenouilla néanmoins sur sa paillasse pour réciter un Pater et un Ave, car le cri sinistre d'une f resaie venait de retentir dans le silence du carneillou.
Merlin fut réveillé, au point du jour, par Piarik, qui sortait pour aller chercher de
l'eau. Il se leva sans être entendu de Mor- Vaniel, remit sa ceinture, aux pâles clartés de l'aube, et se trouva prêt à servir son hôte lorsque les rayons du soleil lui firent ouvrir les yeux.
Mor-Vaniel eut d'abord quelque inquiétude en voyant Merlin, debout, à son chevet; mais il s'assura que l'acte était toujours sur sa poitrine, que l'usurier ne soupçonnait rien, et il quitta le lit avec confiance.
En peu d'instants le déjeuner fut préparé par le Pillaouer, et tous deux se mirent à table, tandis que Piarik sellait et bridait les chevaux à la porte.
Le Ligueur choisit ce moment pour exécuter le projet qu'il avait conçu, et sembla disposé à faire ses confidences à son hôte.
— Mon père, lui dit-il, un peu embarrassé du mensonge qu'il allait faire, mais se rassurant par la noblesse de ses intentions ; je
LE CARNEILLOU. 94
vous ai dit que je suis toujours prisonnier de M. du Liskoët.
Il s'attendait à voir Merlin parler aussitôt de sa rançon, mais il se souvint que, si l'avare ne lui refusait jamais d'argent, jamais il ne lui en proposait le premier. Il poursuivit donc, et ouvrit ainsi la brèche :
— Le baron qui me croit seigneur de Lestialla , m'a rendu mon épée pour dix jours ; il m'a comblé de politesses, et il m'a invité aux noces de sa fille ; mais je ne puis racheter ma liberté qu'à un prix considérable.
— Considérable ! répéta le Pillaouer, à qui ce mot fit faire un double mouvement ; mouvement d'intérêt pour le Ligueur, et mouvement d'intérêt pour sa propre bourse. Le tout se traduisit sur sa figure par la grimace la plus significative (1).
(•I) Pour cette circonstance, comme pour toutes celles de la
92 ALÏENOR.
— Combien donc vous faut-il , monseigneur, trois ou quatre mille livres ?
— Bien plus que cela !
— Sainte Marie ! deux mille écus ?
— Bien plus encore !
La grimace du Pillaouer devint attendrissante. Il regarda le Ligueur avec un étonnement inquiet.
— Huit cents pistoles vous suffiraient-elles?
— Hélas, non !
— Sainte Marie ! quinze mille livres ?
— Vous n'y êtes point.
captivité de Mor-Vaniel, il est à propos de rappeler l'inaltérable respect qu'on portait aux lois de la guerre, à cette époque où l'on semblait ne respecter plus rien. Un gentilhomme n'était point déshonoré pour piller , brûler et massacrer à droite et à gauche ; mais son nom eût été voué à l'infamie, s'il eût rompu son ban quand il était prisonnier. Aussi presque tous les prisonniers l'étaient-ils sur parole, jusqu'à leur solennelle délivrance. Voilà pourquoi le Pillaouer n'a pas même nue objection contre la réclamation de Mor-Vaniel. Il connaît la loi, et il s'y soumet.
LE CARNEILLOU. 93
— Vingt mille ?
— Vous n'en approchez pas !
. — Sainte Marie ! s'écria le Pillaouer en joignant les mains.
Et il les reporta machinalement sur sa ceinture, comme si les sommes qu'il venait d'énumérer étaient sorties de sa bourse.
— Voulez-vous donc dix mille écus, monseigneur ? reprit-il avec un effort si désespéré, que le Ligueur, touché de compassion, hésita à lui répondre.
— J'ai besoin de quatre mille pistoles! dit-il enfin d'un ton résolu, les yeux fixés sur ceux du vieillard.
Depuis des années qu'il puisait dans le trésor inépuisable de Merlin, jamais il ne lui avait demandé à la fois plus du quart de cette somme !
— Quatre mille pistoles ! plus de treize mille écus! quarante mille livres î répéta le
vieillard, atterré par le coup, et sondant sa propre blessure dans tous les sens .
H demeura près d'une minute sans pouvoir prononcer une parole, son regard exprimant tour à tour l'horreur et l'incrédulité, le dévouement et la méfiance.
— Un dernier effort , mon père ! dit Mor- Vaniel en lui pressant la main. Vous avez déjà tant fait pour moi et pour la Bretagne ! D'ailleurs, vous savez que je n'entends point recevoir de présent ; je suis votre débiteur, et la guerre vous paye mes dettes. Le premier butin de mes paroisses sera vendu pou r vous rembourser cette somme.
— Cette somme, monseigneur, mais je ne l'ai point !
— Vous l'avez !
— Qui vous a dit cela ?
Pour la première fois de sa vie , Merlin jeta un regard menaçant à Mor-Vaniel.
LE CARNEILLOU. 95
— Gwenaël vous demande cette grâce, au nom de Marina ! reprit le Ligueur de sa voix la plus douce.
Et cette voix et ce nom produisirent un tel effet sur le vieillard, qu'une larme sembla trembler derrière ses épais sourcils.
La lutte d'un mourant avec la douleur, dans une opération de vie ou de mort, n'est pas plus terrible et plus touchante que celle qui se peignit sur la figure de Merlin.
— Sainte Marie! quarante mille livres!
voilà les seuls mots qu'il put balbutier.
Il évitait et cherchait tour à tour la figure du Ligueur. Il allait et venait par la cabane, comme une béte fauve dans sa cage. Il levait les mains vers le ciel avec désespoir...
Quand il s'arrêta tout à coup en face de Mor-Vaniel, une sueur froide lui découlait du front.
— Votre liberté dépend donc de ces qua-
rante mille livres, monseigneur ? demandat-il d'une voix suppliante.
— Non-seulement ma liberté, mais mon repos , mon bonheur, ma vie peut-être !
— Votre vie ! s'écria Merlin ; — voici ce que vous demandez, Gwenaël !
Et cette fois deux véritables larmes, deux larmes brûlantes se perdirent dans les joues ridées du vieillard.
Etait-ce l'avare ou le tad-mager qui les versait? Chacun sans doute versait la sienne !
Le premier mouvement du Pillaouer ( et ce mouvement effraya le Ligueur) fut de chercher dans sa ceinture le contrat qu'il croyait y être, et de céder — sacrifice horrible ! — son titre avec ses pouvoirs à Mor-Vaniel.
Mais, son habileté ne l'abandonnant point au plus fort de son dévouement, sa main fut retenue par le calcul le plus judaïque et le plus raffiné qu'il eût peut-être jamais fait.
LE CARNEILLOU. 97
Il réfléchit, en effet, que la simple restitution du traité contre la liberté du Ligueur serait un événement trop heureux pour Liskoët, dans la détresse financière où il le supposait. Ni lui ni son gendre n'ayant, sans doute, une telle somme, il ferait bien mieux, lui Merlin, de maintenir et d'exécuter d'abord son arrêt sur la Bonnetière, qui valait plus de quarante mille livres, et son recours, plus avantageux encore (si le mariage manquait), sur le château de Rustéfan, dont Liskoët avait repris possession. Une simple mise en demeure, non suivie de remboursement, lui suffisant pour saisir, aux termes formels de l'acte , tout cela serait terminé avant trois jours, puisqu'à la fin du troisième Aliénor aurait vingt ans. Il serait alors assez temps pour Mor-Vaniel de verser sa rançon, dont il pouvait lui remettre les valeurs en exigeant ce délai rigoureux. De cette façon , chaque II. 7
affaire se terminerait sans nuire à l'autre, et, en fin de compte, il se trouverait nanti d'un bon domaine, après avoir bénéficié quelques milliers d'écus.
Mais si, au lieu de faire ces beaux raisonnements, le Pillaouer avait pu lire dans le cœur de Mor-Vaniel, il n'eût certes point pris le chemin de son coffre-fort ; car son avarice le jetait en ce moment, par un juste retour, dans le piège le plus parfait qu'elle-même eût jamais tendu à la crédulité d'autrui !
Malheureusement le Ligueur ne tenait pas encore les valeurs si ardemment désirées, et l'expression prématurée de sa joie devait trahir son généreux projet.
Soit que le vieillard eût surpris la pensée d'Aliénor sur les ièvres du gentilhomme, soit que toute autre parole fût venue réveiller ses soupçons endormis, il s'arrêta court au moment d'ouvrir le buffet, observa sévè-
LE CARNËILLOU. 99
rement Mor-Vaniel des pieds à la tête, tressaillit en comparant la somme qu'il demandait à celle que devait le baron, et, rejetant soudain le Ligueur du ciel sur la terre, remit la clef de son buffet dans sa poche.
— Je traiterai moi-même de votre rançon, dit-il sèchement; j'ai une autre affaire avec M. du Liskoët...
— Le baron est perdu ! pensa Mor-Vaniel avec désespoir.
Mais une arme lui restait pour le défendre; il dissimula, de peur de se la voir enlever, et répondit au vieillard :
— Comme il vous plaira, mon père.
Il trembla toutefois , jusqu'au dernier moment , que Merlin fouillât dans sa ceinture. Mais la méfiance de l'avare n'alla point jusque-là, et tous deux partirent bientôt pour Pont-Aven.
Un brouillard jaunâtre enveloppait à cette
heure l'horizon , et rien n'était plus affligeant à voir que le désert de la lande et les pierres grises du carneillou.
On eût dit les ruines colossales d'une ville anté-diluvienne, ou quelque Sodome anéantie par le feu du ciel.
Pas un être vivant, pas même un oiseau n'animait cette plaine désolée, dont l'écho répétait avec étonnement le pas des voyageurs, et les tintements de l'angelus sonné par la cloche de Tré-Konk...
Le château de Rustéfan ( mot à mot tertre d'Etienne) est situé tout près de Pont-Aven, à l'ouest, sur les hauteurs qui dominent la route de Concarneau, entre cette ville et celle de Kemperlé.
Aujourd'hui cet édifice n'est plus qu'une
ruine, mais c'est la plus belle ruine de la Cornouaille.
Suivant les uns , Rustéfan fut bâti trèsanciennement par un fils des rois de Bretagne, du nom d'Etienne. Cambry, qui en exagère l'antiquité jusqu'à la faire remonter au sixième siècle , convient lui-même que cette conjecture est sans preuves. D'autres, et notamment MM. de Fréminville et de La Villemarqué, ne voient en Rustéfan qu'un grand manoir du quinzième siècle ( 1), et plusieurs parties du bâtiment se rapportent, en effet, à l'architecture de cette époque. Tou-
(\) A ce propos, M. de Fréminville, si exact d'ordinaire, commet une grosse erreur en disant que Rustéfan était un pavillon de chasse des ducs de Bretagne aux quinzième et seizième siècles- (Ahl quitésdu Finistère, 2' partie, page 149.) Le docte antiquaire oublie que le dernier duc de Bretagne mourut avant la fin du quinzième siècle, et qu'au commencement du seizième il n'y avait plus ni duc ni duché. M de Fréminville a été entraîné à cette distraction par l'innocente manie de déprécier le château de Rustéfan, trop vivement exalté par Cambry, son prédécesseur.
tefois, à bien examiner cet édifice clans son ensemble, il nous a paru que la vérité résidait entre ces deux opinions.
Le château de Rustéfan est un monument du moyen âge, restauré ou achevé dans le courant du quinzième siècle.
On sait positivement qu'en 1250 il appartenait à Blanche de Castille, femme de Louis VIII , et qu'un baron de Rohan l'habita vers Tannée 1420. Le souvenir de ce personnage existe encore dans la mémoire des paysans de Pont- Aven. Quels furent, depuis cette époque , les seigneurs de Rustéfan ? C'est ce qu'aucune trace ne peut faire découvrir. L'opinion générale est que l'édifice, détruit au temps de la Ligue, n'a point été réparé depuis. En 1793, dit-on, on voyait encore , au-dessus de la porte , un écusson qui eût indiqué les derniers propriétaires; mais cet écusson a été arraché par quelque
104 ALLENOR.
ennemi de la noblesse des pierres; de sorte que l'histoire de Rustéfan est demeurée impossible.
Telle qu'on la voit encore avec ses pans de murs ébréchés , ses tourelles croulantes , sa façade sculptée , son vêtement de mousse et de lichen, et son admirable manteau de lierre, la ruine- de Rustéfan donne l'idée d'une belle habitation seigneuriale. Ce qu'il en reste forme un corps de logis en carré long, qui n'a qu'un seul étage. Mais Cambry assure que la principale façade a disparu , que de ses débris on a construit le village voisin. La façade actuelle est flanquée d'une tour ronde, qui sert de cage à l'escalier, ou du moins qui en servait, car l'escalier s'écroule tous les jours. Chaque marche de cet escalier était une pièce du granit le plus fin. Au pied de la tour est la porte d'entrée, à cintre aplati, ornée de sculptures gothiques assez remarqua-
bles. Les fenêtres de la façade sont toutes carrées, et les croisées composées de croix de pierre, taillées avec élégance. Rien n'égale l'aplomb des murs, construits en magnifiques assises de granit, et qui résisteront encore à plusieurs siècles. Çà et là quelques traces noirâtres semblent indiquer les ravages de la flamme, et notre opinion est qu'un grand incendie a passé par là. A chaque angle de l'édifice s'élève une tourelle à cul-de-lampe, ou nid d'hirondelle, de l'effet le plus pittoresque. Ces tourelles sont cimentées de mortier si dur, que le pic seul pourrait les entamer. La salle principale , mesurée par Cambry. a quarante pieds de long, vingt-quatre de large et vingt pieds de haut. L'intérieur est revêtu d'une sorte de stuc qui devait recevoir le poli le plus parfait. . . « Il y a dans tout cela , dit le voyageur, dans cette simplicité de dispositions, dans cette grandeur
I0(» ÀLIENOR.
sans ornements stériles, dans ces pierres d'attente détachées des voûtes qu'elles supportaient, dans ces conduits par où l'eau chaude arrivait des offices dans les salles, un caractère de noblesse et d'antiquité qu'il est impossible de décrire. » Les combles et les planchers sont entièrement détruits; mais les hautes cheminées s'élèvent encore à côté de la tour et des tourelles. « L'angle droit du château est recouvert d'un énorme lierre, dont les branches et le feuillage s'étendent à vingt pieds sur les murailles qui le soutiennent. Une des assises angulaires enlevée se trouve remplacée par le tronc contourné de ce lierre, qui peut avoir en cet endroit dix-huit pouces de diamètre. Un pommier sauvage domine pittoresquement un des grands pans de la façade. Du gui, du lierre, mille plantes, des mousses variées tapissent ce beau massif d'architecture; rien ne le
domine. Du haut d'une tourelle qu'on peut encore atteindre, mais avec peine, on plonge sur une vaste étendue de terres fertiles; on distingue le bourg de Bey. La vue se borne à l'horizon par le grand arc de l'Océan. »
A ce tableau, qui n'a guère changé depuis Cambry, il faut ajouter l'aspect de Pont- Aven, un des plus jolis paysages de la Bretagne : les manoirs et les chaumières étages sur la colline, les eaux limpides de la rivière écumant autour des rochers, les roues des moulins battant l'eau de leurs ailes ruisselantes, les ravins bordés d'aunes et de peupliers au feuillage tremblant, le manoir du Plessis-Nizon caché dans le dédale de ses avenues de chênes, les chemins creux descendant le flanc des coteaux sous leurs vertes arcades, l'Aven et ses ruisseaux fuyant vers la mer au milieu des champs de seigle et de blé noir, à travers les prairies émaillées de
clochettes bleues et de marguerites blanches ; enfin, dans le lointain, le château du Hénan, dominant un large bassin de sa galerie découpée de trèfles à jour.
Tel était l'agréable séjour qu'habitait alors le seigneur Bertrand du Liskoët , et dans le quel allaient se continuer les événements de cette histoire.
Mais voici d'abord ce qui s'était passé au manoir de Rustéfan depuis que le baron et sa fille étaient arrivésde Kemper.
Après s'être remis de leurs fatigues et de leurs alarmes , les châtelains avaient espéré jusqu'au lendemain des nouvelles de Salonion et de Lestialla. N'en recevant d'aucun côté, ils avaient envoyé, le matin du troisième jour, les chevau-légers de Lézonnet dans toutes les directions , et ils attendaient impatiemment le retour de ces messagers...
A cet effet, ils étaient réunis, sur les cinq heuresdu soir, clans la grande salle du premier étage, dont les fenêtres regardaient la campagne. Le baron se montrait tour à tour sombre, inquiet et résigné; Aliénor, penchant son front sur sa main, cachait les vives émotions qui agitaient son âme ; et Blanche, plus blonde, plus pâle et plus mélancolique que jamais, tantôt se plongeait dans une longue rêverie qui l'isolait de tout le monde, tantôt se réveillait en sursaut pour répondre à sa cousine ou à son oncle, et semblait alors comprimer son cœur dans sa poitrine, comme pour empêcher un secret douloureux de s'en échapper avec ses soupirs.
Un personnage fort singulier, grand, gras et gros homme, au teint rose et aux cheveux blonds, se tenait debout à côté du châtelain, s'asseyant quand il s'asseyait, se levant quand il se levait, marchant quand il marchait; en
un mot, remplissant auprès de lui le même emploi que son ombre.
Le langage de cet individu n'était pas moins restreint que ses fonctions ; car il se se bornait à peu près à ces mots : ia, ou : no, montsir.
C'était ce Lansquenet à qui la colère de Liskoët avait cassé un bras dans la révolte de Beauvoir, et que le châtelain gardait depuis ce jour-là près de lui, comme un épouvantail permanent.
Quand le baron, ce qui devenait de plus en plus rare, retombait dans ses emportements d'autrefois, Olarius avait pour mission de lever son bras gauche, amputé à la suite de sa blessure. Ce simple mouvement, comme le quos ego de Neptune, faisait succéder tout à coup le calme plat à la tempête; et colère, jurons et menaces, prêts à déborder, rentraient en grondant dans leur lit.
Ce devoir accompli, du reste, le Lansquenet n'avait d'autre occupation que de manger, boire et dormir, ce dont il s'acquittait avec une ardeur exemplaire.
On juge que rien n'était plus doux qu'une pareille sinécure, pour un soldat qui avait souffert dans les camps tous les maux de la guerre. Aussi maître Olarius bénissait chaque jour sa facile destinée ; il engraissait et rajeunissait à vue d'œil, ne connaissait ni chagrins ni soucis, et semblait la personnification du bonheur, au milieu des tristes ou sombres visages de Rustéfan.
La gouvernante seule luttait avec Olarius pour la fraîcheur, l'éclat et l'embonpoint ; — trop heureuse si la rivalité se fût arrêtée là ! Mais honoré, comme dame Amice, de la confiance du baron, n'ayant absolument rien à faire au château, le Lansquenet s'était avisé d'y faire le maître ; et, sans avoir le titre de
majordome, il -çn usurpait réellement l'autorité. Ses talents culinaires, développés par sa gourmandise, étaient le solide fondement de sa puissance : il éclipsait totalement la dame de Koatkatar pour l'ordonnance d'un dîner, pour la ponctualité d'un rôti, et surtout pour la perfection des confitures ; souvent môme son génie s'élevait jusqu'à l'invention d'un ragoût ou d'une friandise qui transportait M. du Liskoët au sixième ciel, et la gouvernante alors tremblait devant ce nouveau César, comme Pompée la veille de la bataille de Pharsale.
Si du moins l'influence d'Amice sur la population féminine du manoir eût été respectée par ce conquérant domestique ! Mais la malheureuse se voyait menacée jusque dans ce dernier retranchement. Le peu d'empire que lui donnait sa religion, sur mademoiselle Tré- Anna, et la réserve que sa surveillance irnpo-
LE CHATEAU DE RIJSTÉFAN. ifa
sait àAliénor, cédaient chaque jour quelque terrain au plaisirque les jeunes filles trouvaient avec messire Olarius. Ce maudit intrus avait seul le privilège de les distraire de leur tristesse par la singularité de sa figure et les drôleries de son jargon. Amice remarquait même avec terreur qu'il se faisait de plus en plus soigneux et coquet pour leur être agréable, s'attifant de toutes les soieries et de toutes les dentelles de la défroque du châtelain, se peignant et se frisant les cheveux comme une femme, et se parfumant d'essences empruntées à la garde-robe de Salomon.
Cependant une partie des habitants de Pont Aven célébraient le retour de leur seigneur, en buvant à sa santé devant la grande porte du château.
C'était le plus petit nombre et les tenants du château même; car l'écharpe blanche et la réforme avaient « donné des cornes » à II. 8
Liskoët; et, n'eût été le souvenir pieux et cher de la baronne, les « Ligueux » de l'endroit lui eussent fait quelque mauvais parti. Il est vrai qu'ils respectaient encore Aliénor et sa cousine, les deux anges gardiens de Rustéfan, ne pouvant croire que la première fût calviniste, quoiqu'elle n'allât point à la messe, et la confondant avec la seconde dans leur reconnaissance, comme toutes deux les avaient confondus dans leurs largesses.
On parlait donc dans la grande salle des inquiétudes que laissaient l'attaque de La Fontenelle et la disparition de Lestialla.
Toutes les fois qu'on prononçait le nom du Ligueur, le baron, appuyé sur sa longue canne, regardait sa nièce, qu'il était surpris de ne point voir se troubler ; et cette erreur l'empêchait de remarquer le profond désespoir d' Aliénor.
La gouvernante laissait, de temps à autre,
échapper avec compassion le nom du pauvre ministre; car elle se reprochait intérieurement d'avoir contribué à son malheur , et elle le croyait si bien brûlé cette fois par les bandits , qu'elle ne songeait plus qu'à ses bonnes qualités. Souvent aussi la dame de Koatkatar se tourmentait des plaisanteries du châtelain sur ce gentilhomme gascon qu'elle n'avait point vu dans l'escorte, et qui avait si lestement pris la fuite au premier aspect de l'ennemi.
Quoiqu'on eût, dans le temps, bien assuré Amicede la mort de son indigne mari, elle trouvait des rapports effrayants entre M. de Lantagnac et M. de Listenac, et elle ne cessait de demander au seigneur du Liskoët le véritable nom du chevalier.
— César ou Bayard... je ne sais plus lequel!... répondait négligemment le baron.
Et il était loin de soupçonner l'angoisse
poignante dans laquelle cette incertitude laissait la pauvre veuve.
Puis, cherchant à égayer ses filles, qu'il trouvait aussi tristes l'une que l'autre, le vieux seigneur se jetait dans ces accès de bonne humeur forcée auxquels il demandait l'oubli de ses douleurs, et il se promettait de finir joyeusement ses jours dans son beau domaine de Rusléfan.
Là-dessus il complimentait Blanche, qui n'y tenait guère, sur l'ordre magique qu'elle avait rétabli dans le château. Il parlait à Aliénor, qui tressaillait avec terreur, de la belle chevauchée qu'ils feraient au-devant de M. de La Noue, dès qu'il leur annoncerait son arrivée. Mais, voyant que ni l'une ni l'autre ne répondait à sa guise, fatigué des questions d'Amice sur le chevalier César, il envoyait de bon cœur les femmes à tous les diables, se redressait en grommelant sur la pomme
d'or de sa canne , et prêtait l'oreille, par la fenêtre , aux conversations de ses fermiers.
Or , ces conversations roulaient sur un événement capital à Pont-Aven, le retour prochain du vieux curé de la paroisse, après trois ans de captivité parmi les Anglais.
Messire Alain Kérihuel avait été enlevé par ces hérétiques, lors du passage du prince de Dombes, au moment où il prêchait la paix et la concorde à ses paroissiens assemblés. .N'étant pas forcés d'entendre le breton ? quand ils n'entendaient pas même le français, les sujets d'Elisabeth avaient cru que le digne homme poussait les paysans à la révolte, et ils avaient mis la main sur lui sans autre forme de procès.
Ce qui est bon à prendre est bon à garder, meilleur encore à vendre. Une fois maîtres de la personne sacrée du recteur, les Anglais
118 ALIËNOR.
n'avaient voulu revenir sur leur malentendu que moyennant dix mille livres sonnantes, et messire Alain , trop charitable pour être 1 iche, avait été emmené dans le Léonais, à la suite de l'armée royale.
Mais à peine cette nouvelle avait-elle fait le tour du pays, que les habitants s'étaient réunis comme un troupeau d'orphelins. C'est qu'en effet M. le recteur était le commun père de la paroisse ; Ligueurs et Royaux n'avaient qu'un seul cœur pour lui, comme luimême n'avait qu'un seul cœur pour tous.
— Je ne sais trop qui règne à Paris , disait le bon curé dans ses prônes ; mais je sais bien qui règne aux cieux, mes enfants. Aimez et servez le bon Dieu , votre véritable roi; aimez-vous surtout les uns les autres, voilà la meilleure politique.
Et, joignant l'exemple au précepte, messire Alain portait à tous les enfants et à tous
les vieillards, à toutes les femmes et à tous les hommes, à tous les mourants et à tous les malheureux, le même visage et la même parole, la même bourse et les mêmes sacrements. Il ne demandait au ciel ni la victoire de celui-ci, ni la défaite de celui-là, mais une pluie féconde en avril et de bonnes chaleurs en août, du lin pour la quenouille de la ménagère , de beaux enfants pour les jeunes mariés , la tourte de seigle pour le pauvre , et la grâce de Dieu pour tout le monde.
Aussi, huit jours après son départ, on pleurait encore dans toutes les chaumières , et chacun se disait :
— - Comment délivrer M. le recteur?
Peu s'en fallut que les plus pacifiques ne prissent les armes pour aller attaquer les ravisseurs de messirc Alain ; mais c'eût été désobéir à messire Alain lui-même : cette considération calma leur ardeur.
120 AL1ENOR.
Les femmes et les mendiants firent des neuvaines et des pèlerinages à toutes les fontaines, à toutes les chapelles, à tous les dolmens et à toutes les croix du pays.
Enfin, le ciel refusant de confondre l'hérésie par un miracle, en prêtant des ailes au prisonnier pour regagner le clocher de Pont- Aven , on vit que le seul moyen d'en finir était de payer la terrible rançon.
Alors ce fut à qui rendrait une obole au bon pasteur, pour les belles livres tournois qu'il en avait reçues. Ceux qui n'avaient point d'argent à offrir donnèrent la dîme de leurs moissons , le travail de leurs bras et le fruit de leurs loisirs. Les Bretonnes filèrent pour messire Alain le recteur, commes leurs aïeules avaient fait pour M. du Guesclin le connétable. Les tailleurs et les mendiants quêtèrent de village en village, de maison en maison , de cabane en cabane ; bref , le tronc
établi dans la pelite église « pou? la délivrance de M. le curé » se remplit peu à peu, et il n'y manquait que quelques centaines de livres le jour où Blanche de Tré-Anna précéda son oncle à Rustéfan.
Le soir même de ce jour, ô manne du ciel ! la somme se trouva complétée par une main inconnue, ou plutôt par une main que chacun put reconnaître à ce bienfait.
Mademoiselle de Tré-Anna eut beau se défendre en rougissant de cette action généreuse, Danielle Favennek, la pieuse mère de l'indigne Salomon, déclara qu'elle l'avait vue, au coucher du soleil, sortir secrètement de la petite église.
D'ailleurs, on savait toute la tendresse de la jeune fille pour le saint vieillard qui avait élevé son enfance, pour le digne confesseur de sa tante, madame la baronne du Liskoët. Et, plus malheureuse encore que les parois-
siens , Blanche n'avait point revu M. Kérihuel depuis près de douze années.
Quoi qu'il en fût, on avait dépêché à Brest, où était en ce moment le captif, un exprès chargé de la précieuse somme ; et, — singulier effet des discordes politiques, — cet exprès n'était autre que Toussaint Favennek, sacristain de la paroisse, frère du kloarek qui avait embrassé la réforme !
Voilà donc de quoi parlaient les villageois assemblés devant la porte du château.
On distinguait, au milieu des voix les plus bruyantes, celle delà mère Danielle, Ligueuse acharnée, maudissant tout haut les hérétiques, y compris M. le châtelain lui-même, y compris surtout son propre fils Mikel, honte d'une famille de sept garçons, tous plus Ligueurs les uns que les autres.
Alanik, un de ces garçons, — chose importante à noter, — ressemblait singulièrement
à l'ivrogne qui avait jeté Lézonnet et le ba- * ron dans l'embuscade de LaFontenelle ; et le drôle, tout en vidant force pots de cidre à la santé de monseigneur, étudiait les entrées et les issues du manoir d'une façon qui n'avait rien que de suspect...
Tout à coup, un cavalier parut sur la route deConcarneau, à un demi- mille de dislance, et, dans la salle comme dans la cour, ce fut à qui le reconnaîtrait le premier.
Les paysans se dirent que c'était peut-être Toussaint Favennek ; le baron espéra que c'était un de ses messagers; Aliénor demanda à Dieu que ce fût Lestialla,et la gouvernante trembla que ce lut le chevalier César.
Toutes ces suppositions étaient fausses:
chacun s'en aperçut bientôt.
A mesure que le cavalier inconnu s'approchait, sa personne, son air, sa monture même, devenaient plus problématiques.
Enfin les illusions de chacun s'envolèrent, au bruit d'un immense éclat de rire.
Le cavalier était à califourchon sur un âne, le visage tourné vers la queue de la bête; il arrivait par conséquent à reculons, et semblait terminer un long voyage.
De plus, l'infortuné était nu -tète, nupieds, avait les cheveux ras, portait une chemise pour tout vêtement, et poussait des soupirs à déchirer le cœur.
La gouvernante fut la première qui le reconnut, et qui s'écria enjoignant les mains, avec une componction comique :
— Bonté divine ! c'est maître Salomon !
Grâce aux explications d'un écuyer, les paysans reconnurent à leur tour Mikel, et la vieille Danielle ne put retenir un cri de mère, étouffé au milieu d'une imprécation.
Hélas! c'était en effet le pauvre ministre quirevenaitau château, -r- Mais pourquoi dans
un pareil état? C'est ce qu'il n'eut pas d'abord la force d'expliquer.
Quand il eut traversé les groupes moqueurs ou compatissants des villageois; quand sa mère se fut assurée, tout en le maudissant, qu'il n'avait aucun mal; enfin quand la pitié de la gouvernante lui eut procuré un costume plus convenable, le malheureux comparut tout essoufflé dans la grande salle, et raconta douloureusement ses aventures.
Pris par les brigands sur le champ de bataille, ayant à la main pour toute arme un bout de l'écharpe d'Amice, il avait passé une demi-heure dans une sorte d'insensibilité, entendant à peine les détonations des arquebuses, les cris des combattants et les hennissements des chevaux. Enfin quelqu'un était venu le recueillir , il s'était senti emporté par un galop rapide, et il avait retrouvé ses sens au milieu d'un sombre taillis.
126 ALÏÉNOR.
Là, une foule de visages plus terribles les uns que les autres l'avaient entouré. Convaincu que sa dernière heure était venue, il était tombé à genoux, et avait recommandé son âme à Dieu.
-— C'est un ministre huguenot, disaient entre eux les gens de La Fontenelle.
Et La Fontenelle lui-même lui avait demandé de sa voix la plus formidable :
— Fais-tu le prêche ou dis -tu la messe? Il ne se rappelait plus la réponse qu'il
avait faite... Mais le baron présuma que le martyre l'avait tenté médiocrement, car il avoua qu'au lieu de le tuer aussitôt, les bandits s'étaient mis à le fouiller.
— Alors, poursuivit Salomon, la Providence, ô altitudo! daigna sauver mon corps par un instrument qui eût pu tourner à la perte de mon âme. De tous les symboles d'idolâtrie, intima signa, que j'avais rejetés en
dépouillant le vieil homme, il ne me restait, — le ciel me pardonne cette faiblesse! — qu'un petit crucifix d'or fin, donné par mon père à son moment suprême. Il le tenait de son père, qui l'avait reçu de son aïeul ; et il m'avait fait jurer, sur son dernier soupir, de le porter toute ma vie, pour le transmettre un jour à mes enfants, si jamais je remplissais le précepte du Seigneur : Crescite et multiplicamini, et replète terram.
Salomon soupira en prononçant ces mots, et regarda la dame de Koatkatar, assez fortement scandalisée de son récit.
— J'offensais Dieu, sans doute, reprit-il avec componction; major est iniguitas mea quam ut veniam merearl Mais le serment fait au lit de mort d'un père... et le prix du crucifix, qui valait deux cents livres... Enfin j'avais continué de le porter sous ma robe ; et si Dieu devait me punir en m'enlevant un
coupable trésor, sa clémence me réservait une leçon que mon repentir sincère n'oubliera jamais. — Trouvant ce petit crucifix sur moi, arcanumin arcanis, les bandits m'ont pris pour un prêtre papiste... et...
— Et corps de Christ! vous ne les avez pas détrompés , mon maître ! interrompit sévèrement le baron du Liskoët.
— Et ma vie a été sauvée, monseigneur! Nequaquam morte moriemini, repartit Salomon d'une voix touchante. Cependant, poursuivit-il avec hésitation, une épreuve plus terrible encore m'était réservée. Depuis longtemps les scélérats n'avaient point vu de prêtre, et ces fanatiques désiraient l'absolution de leurs crimes...
— On vous les a fait confesser? s'écria le châtelain, ne pouvant cette fois s'empêcher de rire, en dépit de ses scrupules.
— Tous, monseigneur, tous, les uns après
les autres!... Miserere mei , Deus , secundum magnam misericordiam tuaml... Figurez-vous la confession des diables de l'enfer ! Les horreurs que j'ai entendues retentiront toute ma vie à mon oreille, sicut sonum tubœl... Et il a fallu leur donner l'absolution, me rappeler les paroles de l'erreur abjurée par moi, et bénir à deux mains ces misérables, tous prêts à recommencer leurs abominations. Encore si j'eusse été libre après ce supplice! mais La Fontenelle m'a gardé deux grands jours, dans l'espoir que je lui donnerais quelques renseignements, ou que ma rançon lui serait payée par ma famille. Je lui ai dit que j'étais abandonné par les miens, comme le fils d'Agar au milieu du désert : vagus et profugus in terra; que, moins heureux même que le fils d'Agar, ma mère m'avait versé le vin de sa malédiction, au lieu de me verser l'eau de la source miraculeuse ; si bien que voyant