‹ Aliénor, prieure de Lok-MariaChapitre 6 sur 16 · II · texte numérisé non relu

II

qu'il n'y avait rien à tirer de moi, pauper ego, ils m'ont renvoyé ce matin ad benedictionem Domini. Mais ne voulant pas que j'en fusse quitte à si bon marché, ils ne m'ont rendu libre qu'à deux conditions. D'abord, ignominie des ignominies ! ils m'ont dépouillé de mes vêtements ; ils ont rasé le peu de cheveux qui me restaient, comme à Samson : et rasit crines ejus. Puis ils m'ont attaché sur un âne, comme vous avez vu, et ils m'ont parlé ainsi, eludentes me : — Retournez à Pont-Aven en cet état, sinon vous serez tué chemin faisant ; et d'ici à trois jours déposez deux cents livres au pied de la croix de Tré-Konk, sinon vous serez tué le quatrième jour... Et ne croyez pas nous échapper si vous manquez à ces deux conditions ; car en quelque lieu que vous vous cachiez, cent poignards seront levés sur votre tête!... Alors je me suis mis en route sans oser désobéir à ces

hommes féroces, voyant toujours les cent poignards levés sur moi, et disant à ceux qui me raillaient ou voulaient me délivrer, que je voyageais ainsi pour remplir un vœu à Saint-Pierre-ès-liens. . . — Voilà monhistoire, monseigneur et mesdames, et factum est ita, conclut le pauvre ministre en essuyant la sueur de son front.

— Et tout cela, reprit-il en se tournant vers la belle gouvernante, tout cela m'est arrivé parce que madame de Koatkater n'a pas eu confiance en mon courage!...

Touchée de ce reproche mérité, Amice essaya de dédommager Salomon par un regard compatissant; mais la nouvelle opération faite à la tète du malheureux la rendait si plaisante, que l'amoureuse du Béarnais, malgré tous ses efforts, partit d'un éclat de rire qui devint aussitôt général.

Cependant le baron, respectant son mi-

nistre et son médecin, fit une diversion favorable au pauvre diable en l'interrogeant sur ce qu'il avait appris dans son voyage, et d'abord sur le nombre, la position et les projets des bandes de La Fontenelle.

— Leur nombre est de plusieurs mille, répondit Favennek avec terreur ; ils occupent trois ou quatre châteaux forts sur la côte ou dans les terres, et leur projet est d'assaillir et de piller tous les bourgs, villages et manoirs où il y a un riche butin à recueillir.

— Alors ils n'auraient que faire ici, et nous n'avons rien à craindre, dit en riant le seigneur du Liskoët.

Puis il interrogea le ministre sur Lestialla.

Aliénor, qui attendait ce moment avec angoisse, s'approcha tremblante pour entendre la réponse.

— M. de Lestialla n'est pas ici? demanda le docteur avec l'étonnement le plus naïf.

— Est-ce qu'il n'était point, comme vous, prisonnier de La Fontenelle? s'écria vivement mademoiselle du Liskoët.

— Je suis tombé seul au pouvoir des bandits, répliqua Salomon, tandis qu'une douce espérance animait les yeux d'Aliénor.

Mais cette espérance fît place au plus morne abattement, quand le ministre, frappé d'un souvenir :

— Les brigands ont parlé, dit-il, d'un cavalier tué par eux, dont ils n'ont pas eu le temps d'enlever les dépouilles. Ce cavalier, sans doute, était M. de Lestialla.

— Sans doute, hélas! soupira le baron, qui, se tournant tristement vers sa nièce, ne vit point la pâleur mortelle de sa fille. C'est un brave et galant homme de moins ! ajouta Liskoët; je lej regrette d'autant plus, Corps de Christ! que j'espérais le rallier à la bonne cause. Cependant, reprit-il après un instant

dô réflexion, si les brigands ont tué Lestialla sans l'enlever, comment se fait-il que nous ne l'ayons pas trouvé sur le champ de bataille? Ceci est assez étrange et assez difficile à expliquer.

Et il allait adresser d'autres questions à Favennek, lorsqu'il fut interrompu par le retour des chevau-légers.

Ils arrivaient bride abattue, haletants, effarés, couverts de poussière, et demandant à parler tout de suite au châtelain...

— Qu'est-ce? qu'y a-t-il? dit Liskoet au premier qui entra dans la salle.

— Il y a : que Mor-Vanielle Ligueur a enlevé Concarneau à Lézonnet, le jour même de notre passage! Que le duc de Mercœur est avec les Espagnols dans cette forteresse ? Et que d'ici à quelques jours sans doute le maréchal d'Aumont sera assiégé dans Kemper!... Voilà ce qu'il y a, monseigneur!

Le baron fut si étourdi de ces nouvelles, que sa longue canne lui échappa des mains, et qu'il se laissa retomber dans son fauteuil.

— Corps de Christ! s'écria-t-il ensuite avec une sorte de fureur, êtes-yous bien sûr de ce que vous dites là?

Le cavalier répondit qu'il tenait la chose des paysans mômes de Konk, et qu'il avait vu de ses yeux le drapeau de la Sainte-Union sur les tours de la citadelle.

Puis il raconta comment l'événement avait eu lieu ; et Dieu sait combien de jurons Liskoët lança contre Mor-Vaniel, contre l'arrière-ban et contre Lézonnet lui-même!

Il fallut, pour qu'il se calmât, qu'Olarius vînt se placer devant lui, et lui montrât jusqu'à trois fois son bras manchot.

Passant alors de la colère à une ardeur qui rappelait ses plus belles journées :

— Dieu me damne! reprit le baron, nous voilà retombés en pays ennemis ; nous pouvons à toute minute être assaillis dans ce château, et nous n'avons qu'à nous mettre en état de défense ! Quel malheur, ajoutat-il, que M. de La Noue tarde tant à venir! S'il était ici avec ses gens d'armes, nous ferions la noce ce soir même, et vous partiriez demain pour Concarneau.

Comme il parlait ainsi, un nouveau messager, survenu au milieu du tumulte, entra solennellement dans la salle, et s'avança plus solennellement encore vers le baron.

Chacun reconnut le gigantesque Iwen- Vraz, cet arquebusier de Beauvoir qui tirait au panache blanc, et qui, pardonné si généreusement par le Béarnais, était devenu un des meilleurs soldats de M. de La Noue. Le capitaine l'avait donné à son fils, dont il était . aujourd'hui le fidèle trompette ; et Iwen ar-

rivait en ce moment de Kemperlé, chargé d'une lettre d'Odet pour le châtelain.

Après avoir fait le signe de la croix en bon catholique, le Breton remit cette lettre au nom de la sainte Trinité, et Liskoët la fit lire par maître Salomon.

« Meure la Ligue et vive le Roi !...

« J'arrive à Kemperlé avec cinq cents « hommes ; je serai demain à midi à Rusté- « fan, et après demain je pourrai me dire « votre gendre.

« Odet de La Noue.

« Je baise les mains de mademoiselle du « Liskoët. »

Tandis qu'Aliénor et Blanche pâlissaient également à cette lecture , comme frappées du môme coup :

— A la bonne heure ! s'écria le baron ; je

savais bien que messire Odet serait homme de parole ! — Mais qu'est-ce qu'il y a donc encore? ajouta-t-il en entendant les villageois pousser de grands cris devant le château.

C'était Toussaint Favennek qui revenait de Brest avec la bonne nouvelle : M. le recteur était libre ! Il serait le lendemain matin à Pont-Aven ! Toussaint avait voulu prévenir les paysans, pour qu'ils pussent aller au-devant de leur pasteur.

— Allons, très-bien ! dit Liskoët, ce sera demain le jourdesrevenants! — Enattendanl, reprit-il, qu'on me donne les clefs de la salie d'armes ; que les femmes rentrent dans leurs chambres, et que les hommes me suivent dans la grande cour.

Cet ordre fut exécuté en un clin d'œil, et le baron se trouva seul avec les chevaulégers et les hommes d'armes.

— Monseigneur, lui dit tout bas Salomon,

avant de suivre la gouvernante aux offices, vous me devez plusieurs mois de mes honoraires ; âuriez-vous la bonté...

— De vous les payer? Pourquoi faire?...

— Pour mettre au pied de la croix de Tré-Konk la somme exigée par les bandits : Redde Cœsari quod est...

— Ce serait une lâcheté ! interrompit le baron; et j'en suis incapable, ajouta-t-il en tournant le dos au ministre. Corps de Christ! poursuivit-il en lui-même, plût au ciel que j'eusse de quoi payer d'autres dettes ! Je ne porterais point mes écus aux croix du grand chemin I

Le nom de Merlin le Pillaouer expira en grondant sur ses lèvres.

— Mon Dieu, mon Dieu! comment donc faire? soupira Salomon.

Et il prit le chemin des offices, en murmurant à part lui YExaudial du Psalmiste.

Alors Liskoët saisit sa canne, descendit l'escalier en s'appuyant sur Olarius, et donna ses ordres pour la défense du manoir.

Au bout d'une demi-heure, les fauconneaux et les arquebuses à croc montrèrent la tête aux ouvertures pratiquées dans les murailles (1). Les hommes d'armes, les piquiers et les valets se partagèrent la défense des divers postes, et une sentinelle fut établie au sommet de la grosse tour.

Ces précautions prises, le châtelain remonta dans la salle, où il trouva sa nièce qui l'attendait toute seule...

— Que voulez -vous, Blanche, et qu'avez-vous, mon enfant ? lui demanda-t-il avec surprise, en la voyant s'approcher d'un pas chancelant et indécis.

Mais cette surprise devint de l'inquiétude,

(1) On voit encore ces ouvertures dans la ruine de Rustéfan.

lorsqu'il remarqua le visage pâle et défait de la jeune fille.

— Elle pleure Lestialla ! pensa le vieillard; j'étais sûr que ces deux jeunes gens s'aimaient!...

— Blanche, que voulez-vous? reprit-il, car elle hésitait à ouvrir la bouche.

— Ce que je veux?... Je veux retourner à Lok-Maria , monsieur mon oncle ! dit enfin mademoiselle de Tré-Anna , en se laissant tomber à genoux...

— Retourner à Lok-Maria, mon enfant ! . . . Et pourquoi ne pas rester ici?

— Parce que je m'y sens mourir! s'écria Blanche, qui cacha ses beaux yeux noyés de larmes.

L'embarras et l'émotion gagnèrent le vieillard. D'une main moitié rude et moitié tremblante, il releva sa nièce, et il lui demanda l'explication de son chagrin...

— C'est un secret qui ne sortira jamais de là!... dit Blanche en serrant convulsivement sa poitrine.

— Au fait, je le sais trop! pensa le baron; ces blessures ne sont pas comme les arquebusades ; le seul moyen de les guérir est de ne jamais les sonder.

Et soulageant la jeune fille à sa manière, il se borna à combattre sa résolution ; mais rebelle à toutes ses instances, comme à tous ses raisonnements :

— Il y a longtemps, reprit Blanche, que j'ai juré de passer ma vie au prieuré !...

— Votre vie entière?

— Elle ne sera pas longue !

— Quelle idée folle ! dit en riant le châtalain. Mais ce rire se glaça sur ses lèvres, quand Blanche lui raconta que son noviciat était déjà fait.

—Votre noviciat! s'écria-t-il sévèrement;

Corps de Christ, mademoiselle, vous voulez donc prendre le voile?

— Peut-être!... répondit la jeune filled'une voix profonde, quand ce cœur apaisé sera digne d'épouser le Seigneur!...

— Toujours Lestialla ! se dit Liskoët.

Cette fois, cependant, son émotion tourna en impatience; et, bien convaincu que l'exaltation de sa nièce céderait à quelques instants de fermeté, il lui déclara qu'elle ne retournerait point au couvent.

Alors une lutte étrange s'engagea entre le vieux capitaine et la douce novice.

D'un côté ce furent de brusques paroles, des gestes impérieux, des emportements comprimés ; de l'autre, de tendres conjurations, des larmes éloquentes, des soupirs désespérés, des sanglots déchirants...

Le vieillard demeura inflexible, tant que la jeune fille fut suppliante; mais quand il

la vit recueillir tout son courage et se redresser aussi ferme que lui-même, quand il s'entendit déclarer solennellement :

— Enfermez -moi donc ici! monsieur le baron ; car je vous préviens que je n'y resterai que par force !...

Alors cet homme d'acier fléchit devant un mystère qu'il renonçait à comprendre, et il promit à sa nièce de la faire reconduire à Lok-Maria, aussitôt après le mariage de sa cousine.

— J'y veux retourner avant ce mariage, mon oncle 1 reprit vivement la jeune fille; j'y veux retourner dès demain, après avoir revu M. le recteur et reçu sa bénédiction!

Ceci fut un nouveau mystère pour le châtelain. Il se l'expliqua par la peine que ferait à Blanche le bonheur d'Àliénor ; mais l'exécution du projet lui parut impossible.

— Gomment vous mener à Lok-Maria, mon

enfant, à travers des routes infestées par tous les partis?

— Tous les partis respectent les pèlerins, monsieur le baron ! Pèlerine moi-même, je suivrai à pied ceux qui partent demain pour Sainte- Anne-la-Pallue ; j'en ai fait le vœu à l'auguste mère de Marie.

La pieuse enfant disait vrai, et il n'y avait rien à répondre à cette raison. Liskoët exigea seulement qu'un de ses écuyers accompagnât Blanche, et il lui dit, en la baisant tristement au front :

— Je ne croyais pas que vous m'eussiez abandonné ainsi ! — J'ai à peine connu ma pauvre Marie-Havoïse ; je vais donner ma fille à La Noue et ma nièce au Seigneur. C'est le destin des vieillards : je mourrai seul !

— Oh non, mon cher oncle! s'écria Blanche en le pressant dans ses bras.... car je vais prier Dieu sur la terre, comme ma tante le h. io

prie dans le ciel , et le jour n'est peut-être pas éloigné où la même religion nous réunira tous, comme autrefois ! . . .

— Jamais ! dit le protestant d'une voix austère. ... — A demain , Blanche , reprit-il plus bas. Vous viendrez me dire adieu de bonne heure, dans ma chambre, et vous quitterez le château pendant que j'irai audevant de mon gendre... afin que je ne te voie pas partir, mon enfant.

Liskoët serra rudement la main de la jeune fille, reprit sa canne à l'envers, et rentra dans sa chambre en grommelant à part lui :

— Corps de Christ ! ce pauvre Lestialla s'est fait tuer mal à propos, et on a raison de dire qu'un malheur n'arrive jamais seul!...

Le lendemain matin, par un de ces jours voilés qui annoncent les tristesses de l'automne, deux cortèges fort différents descendirent, à peu de distance, le chemin creux et encombré de rochers, qui conduit du manoir de Rustéfan au bourg de Pont- Aven.

Le premier de ces cortèges, formé de vingt hommes d'armes, était celui de Bertrand du Liskoët, qui allait embrasser La Noue sur la route de Kemperlé. Le second se composait des femmes et des filles de la paroisse, allant recevoir, avec Blanche et Aliénor, M. le recteur de Pont- Aven.

Aliénor avait persuadé à son père qu'il était plus décent pour elle d'accompagner sa cousine que d'aller au-devant de son fiancé.

Les chevau-légers, les écuyers et les valets étaient restés à Rustéfan avec Olarius et Amice, et la sentinelle devait ébranler le beffroi du donjon, s'ily avait lieu d'y rappeler les hommes d'armes.

Quant à Salomon , il avait rêvé toute la nuit aux poignards des brigands, et il avait juré de ne pas mettre le pied dehors avant d'avoir réalisé sa rançon ! . . .

Après avoir salué, en passant, l'église où

reposait la baronne, Liskoët disparut avec ses cavaliers sur la route, et les deux jeunes filles entrèrent dans le bourg.

Pont- Aven, ville de renom :

Quatorze moulins, et quinze maisons [i).

dit un proverbe du pays. Ce proverbe n1a point flatté Pont-Aven, qui comptait déjà plus de quinze maisons à l'époque de la Ligue. Ce qu'il y a de vrai, c'est que les moulins y sont fort nombreux et animent délicieusement l'aspect de la bourgade. Sur chaque ruisseau qui abandonne ou rejoint l'Aven, sur chaque pont courbant son arche de bois ou de granit, sur chaque cascade dont la colline jette l'eau dans le ravin, sur chaque écluse formée par l'entassement des rochers, la roue

(1) Ker a Pont-âvenn, brut enn hi

Pévarzek meil, ha pemzek ti.

d'un moulin tourne à Pombre d'un vert feuillage, et joint son léger tic tac à celui des roues environnantes. C'est un concert de bruits monotones ou variés, cadencés ou confus, rapprochés ou lointains ; un conflit d'ombres mystérieuses et de lumières soudaines, de couleurs ternes ou tranchantes, de reflets pâles ou éclatants , multipliés et brisés par un mouvement infini ; et tout cela si bien concentré et caché dans l'étroit vallon creusé par la rivière, qu'on entend Pont- Aven longtemps avant de l'apercevoir, et qu'il s'épanouit aux yeux des voyageurs comme une oasis créée par le caprice d'une fée.

Ce jour-là, le coup d'œil était encore animé par la population du bourg réunie devant la porte de l'église, par les femmes et les filles vêtues de blanc comme pour une première communion , par la bannière de la paroisse balancée dans la main ferme de Toussaint

Favennek, et par le bruit de la cloche appelant à grande volée M. le recteur. Il n'était pas jusqu'à l'humble église qui n'eût secoué son long deuil pour se parer de draps blancs, et qui n'eût semé son porche et sa nef des fleurs de la saison ; — honneur obtenu par messire Alain seul après Dieu, qui ne l'obtenait lui-même qu'une fois l'an, le dimanche de sa fête !

On attendait encore le saint exilé, au-devant de qui s'étaient portés les plus impatients paotred, lorsque Aliénor et Blanche parurent au milieu de cette foule comme deux jeunes reines au milieu de leur peuple, et l'effet de ce tableau fut encore plus grand sur mademoiselle du Liskoët que sur mademoiselle de Tré-Anna.

C'est qu'en perdant sa mère, Aliénor, toute eune qu'elle fût, n'en avait point perdu le souvenir , et ce souvenir se composait des

plus douces impressions delà foi romaine. La jeune fille était calviniste par la naissance, par le baptême, par la volonté de son père, mais personne ne l'était moins par le cœur et par l'imagination.

Quoique, suivant les serments faits au baron, elle n'eût jamais pénétré dans une église depuis son enfance, et peut-être même parce qu'elle n'y avait jamais pénétré, le sanctuaire catholique était pour elle le centre des plus attrayants mystères et des rêveries les plus merveilleuses; les grandes choses qu'elle y avait vues et entendues dans ses premières années, quand la baronne l'y portait suspendue à son cou, avaient gravé au plus profond de sa mémoire mille réminiscences ineffaçables.

La veille encore, après avoir assisté aux froides prières récitées en commun par Salomon, après avoir psalmodié les cantiques

de Marot entre les murailles nues du prêche de Rustéfan, Aliénor s'était endormie en rêvant aux pieux enseignements, aux tendres paroles, aux derniers embrassements de sa mère; aux pompes sacrées des cérémonies qu'elles avaient suivies ensemble ; aux grandes nefs remplies de fidèles, étincelantes de cierges, embaumées d'encens ; au bruit terrible ou joyeux des cloches, convoquant au deuil ou à la prière, annonçant à tous la joie ou la douleur de chacun ; aux longues processions déroulant leurs flots d'or et de soie; aux pénitents agenouillés au pied du confessionnal; aux jeunes filles communiant à la table sainte ; aux chérubins inclinés devant l'hostie radieuse; au Christ descendant du ciel à la voix des prêtres ; à la Vierge divine, dont la baronne portait et invoquait le nom ; au paradis , où celle-ci avait trouvé place entre les élus et les anges ; en un mot, à

tous les admirables mystères, à toutes les touchantes pratiques du catholicisme.

Les confidences de Blanche n'avaient pas laissé aussi que d'ébranler Aliénor.Sans avouer le véritable motif de sa retraite, mademoiselle de Tré-Anna avait exalté les douceurs d'une religion qui console de toutes les douleurs ; et la fiancée de La Noue avait regretté au fond de l'âme de ne pas pouvoir se réfugier, comme sa cousine, à Lok-Maria.

Enfin elle avait écouté avec émotion jusqu'aux naïves prédications d'Iwen, chargé de la ramener après le départ de sa cousine.

Il faut dire qu'Iwen-Vraz, depuis sa conversion politique, s'était attribué une grande mission religieuse. Se croyant appelé à chasser l'hérésie du royaume par la prière et l'exhortation, comme la Pucelle d'Orléans en avait chassé les Anglais par le glaive, l'honnête trompette passait les jours à prêcher les

saines doctrines aux protestants, et les nuits à lever les mains vers le ciel pour leur conversion générale.

Il se proposait, en outre, plusieurs conversions particulières, et d'abord la plus importante de toutes, celle de Henri IV. Les vœux, pèlerinages, neu vaines et dévotions de tout genre qu'il faisait à cet effet eussent été incalculables; et ils commençaient à porter leurs fruits, car le Béarnais avait consenti à recevoir les instructions des évoques, I — résultat évident de la dernière neuvaine de Vraz à saint Jean-Chrysostome !

En ce moment, notre pécheur d'hommes tendait l'hameçon à M. de La Noue, son maître, auprès duquel il avait déjà perdu bien du latin ; et il s'était flatté d'être plus heureux à Rustéfan, où il avait d'abord attaqué l'hérésie dans son ministre.

Le sujet de la thèse débattue le matin

entre Iwen et Salomon avait été le mariage des prêtres. Si le catholique avait plaidé contre avec l'éloquence de la raison, le calviniste avait plaidé pour avec l'éloquence du cœur ; et la gouvernante étant survenue pendant la discussion, Favennek l'avait prise pour juge, en résumant la question par un tendre coup d'œil.

— Le mariage dépend du goût des maris pour les femmes, et du goût des femmes pour les maris, avait répondu la dame de Koatkatar.

Puis, expliquant sa pensée par un regard coquet lancé au trompette :

— C'est-à-dire, avait-elle ajouté, que chacun doit se marier à son gré !

Et elle avait disparu dans l'office, comme Galatée derrière les saules.

Heureusement la parfaite insensibilité de son adversaire avait consolé le docteur Salomon de cet argument ad hominem.

Iwen était bientôt parti pour le bourg à la suite de Blanche et dAliénor, et il n'avait pas manqué une occasion d'offrir à celleci le pain nourrissant de sa parole.

Il fut édifié de la manière dont la jeune fille accueillit la belle tirade qu'il lui avait ménagée, sur le retour du pasteur catholique au milieu de ses ouailles, et il ne put s'empêcher de bénir le ciel à haute voix, lorsqu'il la vit attacher un regard humide sur la petite église de Pont-Aven.

On eût fort étonné le trompette si on lui eût dit qu'en ce moment Aliénor ne l'écoutait nullement, mais qu'elle pensait au tombeau de sa mère, enfermé dans cette église où elle n'était jamais entrée.

Ce fut alors qu'un grand cri poussé sur la route et répété dans tout le bourg annonça l'arrivée de messire Alain.

Aussitôt la cloche sonna plus fort , la ban-

nière se mit en marche, la multitude ouvrit les rangs, toutes les têtes se découvrirent, et Ton vit paraître M. le recteur porté sur les bras des paotred.

C'était un beau vieillard, à la figure calme et douce, au regard paternel et au sourire indulgent. Les pauvres habits qui le couvraient, loin d'ôter à la dignité de sa personne, la rendaient plus vénérable encore.

En l'apercevant, les paroissiens de Pont- Aven ne pleurèrent pas seulement de joie, car il revenait avec une couronne de cheveux blancs qu'il n'avait point au départ !

Aliénor s'agenouilla involontairement , comme tout le monde, sous les bénédictions du pasteur , et elle ne put reconnaître, sans attendrissement, l'homme qui avait été le meilleur ami de sa mère.

Elle se revit elle-même, dans un vague souvenir, jouant toute petite sur les genoux

LAJVOIX DEN HAUT.! 159

de M. Kérihuel, et peu s'en fallut qu'elle ne suivît le troupeau empressé, qui rentrait au bercail sur les pas du pasteur.

Mais le fantôme de son père se dressa pour l'arrêter sur le seuil, et elle resta plongée dans ses réflexions, tandis que les chants sacrés retentissaient dans l'église.

Le bruit de ces chants , le recueillement d'Iwen , la vue de la nef et du peuple agenouillé, de l'autel et des cierges aperçus de loin, tout cela exalta tellement son imagination, qu'elle resta immobile et rêveuse jusqu'à la fin de la cérémonie.

Alors les pèlerins de Sainte-Anne-la-Pallue sortirent de l'église, et mademoiselle de Tré-Anna vint dire adieu à sa cousine.

Réveillée en sursaut dans les bras de Blanche, Aliénor s'attacha à elle avec une sorte de terreur. Elle la supplia encore une fois de rester à Rustéfan, de retarder son dé-

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part; elle lui demanda en pâlissant quand elle reviendrait... puis un grand bruit de chevaux les interrompit toutes les deux.

— C'est M. de La Noue sans doute! s'écria Iwen, qui courut s'en assurer.

Et les deux jeunes filles devinrent si tremblantes , qu'elles durent s'embrasser pour se soutenir.

Ah ! si dans ce moment leurs cœurs se fussent ouverts l'un à l'autre !...

Mais entendant le bruit se rapprocher , Blanche s'arracha brusquement des bras d'Aliénor; elle lui montra le ciel en lui souhaitant le bonheur sur la terre ; elle la serra encore une fois sur sa poitrine palpitante, et elle disparut avec les pèlerins, en lui jetant ces mots pour adieu :

— Souviens-toi, quand tu seras malheureuse, de la religion de notre mère !

Quelques instants après, le trompette re-

vint tout joyeux, précédant le cortège de M. de La Noue. Mais ce fut en vain qu'il chercha mademoiselle du Liskoët à la place où il l'avait laissée.

Il Ta crut retournée sans lui au château» et il pressa le pas pour la rejoindre, en se reprochant sa négligence.

Toutefois, ni lui ni personne ne trouva Aliénor à Rustéfan, — et en voici la raison.

Surprise par l'approche soudaine de son fiancé, oubliant tout pour ne pas se trouver sur son passage, mademoiselle du Liskoët s'était réfugiée dans l'église!...

Un saisissement profond l'avait d'abord arrêtée à l'entrée de la nef, en voyant le prêtre lever l'hostie surla multitude inclinée. Elle avait senti qu'elle franchissait l'abîme creusé par la volonté de son père, et le remords autant que lVfîroi, lui avait dit : ne

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