‹ Aliénor, prieure de Lok-MariaChapitre 7 sur 16 · II. VI · texte numérisé non relu

II. VI

va pas plus loin ! Mais d'une part, elle avait entendu le bruit de l'escorte de La Noue ébranler en passant l'écho du porche; de l'autre, un rayon de soleil lui avait montré, comme un signe d'en haut, le tombeau de sa mère dans une petite chapelle latérale ; — Aliénor ne pouvait plus hésiter, elle avait couru au tombeau de sa mère.

C'était une simple pierre de granit du pays, debout et en saillie contre la muraille, avec une inscription non moins simple , et une marche pour s'agenouiller.

Au frottement qui avait entamé cette marche, et aux fleurs qui remplissaient deux urnes de terre, Aliénor comprit que, plus heureux qu'elle-même, les habitants du pays rendaient toujours hommage à leur châtelaine. Elle reconnut la dernière offrande de Blanche dans un bouquet de myosotis, humide encore de rosée, ou peut-être de larmes ; et

s'agenouillant à son tour sur la pierre bénite, elle pria et pleura... pour tout le temps qu'elle n'avait pu le faire.

Oh ! qu'elles furent tendres et brûlantes, ces prières et ces larmes filiales ! Que d'intimes et tristes secrets s'épanchèrent sur cette tombe, première confidente de la jeune fille ! Et quelle douce voix lui eût répondu à travers la pierre, si Dieu permettait aux morts de parler aux vivants !

Il y avait près d'une heure qu'Aliénor oubliait le monde entier dans cette extase, lorsqu'elle entendit un pas léger derrière elle, et se retourna effrayée vers la nef...

Elle vit la fête terminée, les cierges éteints, l'autel solitaire, la petite église vide, et elle se trouva seule avec messire Alain.

La première idée du recteur, après avoir remercié Dieu avec ses paroissiens, avait été de s'informer de mademoisselle du Lis-

koët. Le sacristain Favennek lui avait conté tout ce qui se passait au château, et M. Kérihuel, alarmé, se disposait à y courir, lorsque Toussaint, qui avait vu entrer Aliénor, la lui avait montrée dans la chapelle. Aussitôt le pasteur avait levé les mains au ciel avec une expression de reconnaissance impossible à rendre, et, ordonnant à Toussaint de fermer l'église, il s'était approché lentement du tombeau de la baronne.

— Priez, mon enfant!... dit-il à mademoiselle du Liskoët, en la considérant avec bonté; priez, car le Seigneur vous écoute! C'est lui qui m'a fait revenir près de vous, quand il en est temps encore. C'est lui qui nous réunit en ce moment devant ce tombeau, pour remplir le dernier vœu de celle qu'il renferme.

— Le dernier vœu de ma mère! s'écria la jeune fille étonnée ; que voulez- vous dire?

LA VOIX DLiN HAUT. 165

Le recteur se rapprocha d'elle, lui prit doucement la main, et s'assurant par un regard qu'ils étaient seuls :

— J'ai à vous parler de la part de madame la baronne de Rustéfan ! dit-il d'une voix solennelle.

— Je sais que vous étiez son meilleur ami , son chapelain et son confesseur, répondit Àliénor en essuyant ses larmes; mais sortons de ce lieu, messire, car en y restant je désobéis à mon père...

— Vous obéissez à Dieu , qui veut que vous m'entendiez ici , mademoiselle ! — Je connais toute votre vie et toute votre destinée, reprit le digne prêtre, quoique je ne vous aie point revue depuis...

— Depuis le temps où je vous appelais « bon père... » je n'ai point oublié ce tempslà, monsieur Kérihuel.

— Eh bien, appelez-moi encore ainsi ; cela

réjouira l'ombre sainte qui nous entend.

— Parlez, bon père, dit Aliénor en serrant la main du recteur; parlez, car je vous écoute.

M. Kérihuel invoqua du regard le crucifix de l'autel et la pierre de la tombe, et, tandis qu'un rayon vermeil descendait sur sa tête blanche à travers les vitraux de la chapelle, il s'exprima ainsi :

— Il y aura vingt ans de cela après-demain, mon enfant.

— Après-demain!... c'était donc le jour de ma naissance?

— C'était le jour de votre naissance, ou plutôt c'était la nuit, et une nuit profonde et terrible, entrecoupée d'éclairs et de coups de foudre! J'avais fait cinq lieues dans la journée pour administrer trois mourants, de sorte que le bruit du tonnerre n'avait pu m'empêcher de dormir. Sur les deux

heures après minuit, on frappa vivement à ma porte ; c'était une chambrière de la baronne qui m'appelait auprès de sa maîtresse.

— Prenez l'étole et l'huile sainte, me dit-elle, et suivez-moi, messire!...

— Je la suivis jusqu'au château, et je fus introduit secrètement près de votre mère. Elle venait de vous mettre au monde ; vous étiez dans un berceau, près de son lit, et la chambrière seule se trouvait avec nous. Madame du Liskoët, qui semblait mourante, revint à la vie en m'apercevant. Elle leva ses mains reconnaissantes vers le crucifix, et pressant les miennes avec un regard que je vois encore :

— Mon père, me dit-elle, ouvrez le ciel à cet enfant !

— Alors je mis mon étole, et je récitai le symbole de la foi. La baronne y répondit

Ifi8 ALIENOR.

de sa voix éteinte; la chambrière vous prit dans ses bras, et je répandis sur vous l'eau pure, le sel de la sagesse, et l'huile consacrée.

Cette révélation fit pâlir Aliénor de surprise, de terreur et de joie.

— Grand Dieu ! s'écria-t-elle en regardant le pasteur, j'ai donc été catholique?

— Vous l'êtes encore par le baptême, mon enfant; car le ministre réformé, qui vous baptisa le lendemain , ne put détruire l'œuvre du Seigneur, ni refermer sur vous la porte des cieux ! . . . — Cependant le baron vous lit élever dans la religion calviniste... , et un homme de cette religion vous fut destiné pour mari... Vous voyez que je sais tout, mademoiselle ; je sais aussi, hélas ! que ce dernier coup tua madame du Liskoët !

Ici le pasteur tira des papiers de sa robe,

pendant que le drame de la Bonnetière revenait à T esprit d'Aliénor.

— Voici, continua messire Alain, la lettre que votre mère m'écrivit en mourant. Elle me fut apportée, dix jours après, par Mikel Favennek, qui depuis. . . mais alors il marchait dans la voie du Seigneur !

Le prêtre remit un des papiers à la jeune fille, qui le parcourut à travers ses larmes. C'était une lettre adressée au pasteur.

Dans cette confession suprême, la baronne racontait à M. Kérihuel l'histoire de sa fille, sauf l'épisode du Pillaouer; elle lui confiait Aliénor, en lui rappelant le pieux mystère dont il aurait à l'instruire un jour, et elle le chargeait de lui présenter, avant son mariage, une lettre enfermée dans celle qu'il recevait lui-même.

—Cette lettre, la voilà! ditmessire Alain, en la donnant à la jeune fille. Pendant bien des

années, attendant votre retour à Pont- Aven, m'informant de vous à tout ce qui pouvait savoir de vos nouvelles, j'ai demandé chaque jour à cette tombe s'il fallait abandonner mon troupeau pour aller vous chercher à travers la Bretagne. Je me suis vu enlever par les Anglais au moment où votre père vous renvoyait en Cornouaille, et j'allais peut-être désespérer de la Providence, lorsqu'elle me ramène à vous sur le bord de l'abîme... Je vous le répète, mon enfant, le doigt de Dieu est là ! — Oui, s'il a brisé mes fers chez les étrangers, s'il m'a rendu à mon pays et à ma famille, s'il m'a fait arriver ici le même jour que votre fiancé, s'il vous a conduite à moi quand j'allais courir à vous, c'est que Dieu veut vous sauver, mon enfant, c'est que votre salut est dans cette lettre !

Ces mots n'étaient pas achevés, qu'Aliénor avait brisé le cachet noir et lisait, avec une

LA VOIX D'EN HAUT. Hi

ineffable émotion, les lignes qui suivent, — dernière et souveraine expression de la tendresse de sa mère, suprême et tremblant effort de sa main défaillante :

« Ma chère enfant,

« C'est du fond de la tombe , ou plutôt « c'est du haut des cieux que je vais vous « parler. Écoutez donc ma voix avec tout le « recueillement que vous devez à celle de « Dieu même ! »

Un sanglot vint étouffer les soupirs de la jeune fille. Elle s'agenouilla sur la marche de pierre, embrassa avec effusion le tombeau maternel, et poursuivit à travers un torrent de larmes :

« Mon confesseur et mon ami vous a rate conté votre histoire et la mienne. Vous sa- « vez quelle douleur a consumé ma vie dans « ce monde ; je vais vous dire quelle conso-

« lation peut assurer mon repos dans l'autre. « Ignorant que vous avez été baptisée par un « prêtre , votre père vous a élevée dans sa « religion et vous a fiancée à un calviniste. « Le jour approche peut-être où ce mariage « va vous rattacher pour jamais à l'hérésie. « Mais figure-toi, mon Aliénor, que tu es « encore sur mes genoux , dans mes bras , « contre mon sein, sous mes caresses et sous « mes baisers, sous mes pleurs et sous mon « sourire; figure-toi qu'enfermées seules, « toutes les deux, dans notre chambre de la « Bonnetière, au-dessous du crucifix gardien « de ta couche et de la mienne, je te répète « tout bas ces grandes et belles choses de ma « religion et de ma foi, ces sublimes et char- « mantes merveilles que ma mère avait ap- « prises à mon cœur, et mon confesseur à ma « conscience ; figure-toi tout cela, mon Alié- « nor, et dis-moi si tu as oublié ces enseigne-

« ments de ta mère !... N'est-ce pas que tu « te souviens toujours de ces doux entretiens, « de ces heures chéries et de ces bonheurs « mystérieux ? N'est-ce pas que tu te sou- « viens encore de nos promenades à l'église « du village, quand tu étais toute petite ; de « tes pleurs pour y retourner avec moi, quand te M. du Liskoët t'en interdit l'entrée ; de tes «jalousies, qui me faisaient tant de joie, « quand ta cousine seule m'accompagnait à « la messe ? N'est-ce pas que tu te souviens « encore des aumônes que je donnais par tes « mains à nos mendiants bretons, et des « prières secrètes que je leur demandais pour « toi, et de mon pèlerinage à Notre-Dame du « Salut quelques semaines avant tes fiançail- « les, et des images de saints et de saintes si « souvent présentes à tes yeux dans mon livre « d'heures, et de la petite prière où tu les invo- « quais mystérieusement avec moi tous les

« soirs, et de ton saisissement lorsque le curé « de Beauvoir m'apporta le saint viatique, et « de tes cris et de tes sanglots pour me suivre <t au ciel, lorsque je te dis que j'allais y monter, « et de tes deux petites mains qui s'atta- « chaient à ma croix d'or, lorsque mon der- « nier geste la remit au kloarek de Pont- « Aven?... »

Ici mademoiselle du Liskoët s'arrêta, suffoquée tout à fait; le message du tombeau faillit échapper à ses doigts, et, presque aussi ému qu'elle-même, le recteur fut obligé de la soutenir...

— Voici ce legs suprême de votre mère, dit-il à la jeune fille; voici cet autre gage de réconciliation et de salut, cette croix bénite par le dernier soupir d'une sainte!...

Mademoiselle du Liskoët reçut à genoux le présent sacré, et ses lèvres tremblantes pressèrent l'emblème de la foi catholique.

Puis, s'inclinant de nouveau sur la lettre de la baronne, elle en acheva la lecture avec une émotion plus douce.

« Eh bien, ma chère enfant, si tu te sou- « viens encore de toutes ces choses, si tu « tiens toujours à me rejoindre près de Dieu, « au lieu de me perdre dans le ciel comme « tu m'as perdue sur la terre, écoute, ô mon « Aliénor, la prière de la tombe et l'aver- « tissement d'en haut. Ce qui a été fait mala gré moi et sans toi n'est pas irrévocable. « Tu étais catholique lorsqu'on t'a crue pro- « testante ; et ton âge t'a dispensée du ser- « ment des fiançailles... Aujourd'hui que tu « as la plénitude de ta raison et la liberté « de ton choix, si le mari qu'on te destine « est encore dans l'hérésie, et si tu ne peux « l'épouser sans renoncer à la foi dont le « sceau fut mis sur tes lèvres naissantes ; en «t un mot, si cette foi elle-même n'a pas en-

« tièremenl fait place dans ton âme aux er- « reurs qui te sépareraient pour jamais de « ta mère, accorde toute ta confiance à « l'homme de Dieu qui eut toute la mienne, « et de qui tu recevras ce message de ma t< part. Il te donnera le seul conseil qui « puisse réjouir mes os dans la terre ; il te « remettra sur la route du ciel , d'où je « tends les bras à mon enfant ! . . .

a Ta mère qui te bénit, qui t'appelle et « qui veille sur toi.

« Marie-Havoise de Tré-Anna. »

Il serait difficile de peindre le trouble, ou plutôt le bouleversement, où cette lecture laissa mademoiselle du Liskoët... C'était l'éclair libérateur au bord de l'abîme, mais c'était l'ombre terrible qui lui succède ; c'était le phare qui indique recueil au marin, mais qui ne surgit qu'au milieu de la tem-

pête ! Aussi la joie et la douleur, la crainte et l'espérance, le repentir et le remords se partageaient le cœur à? la jeune fille. Envisageant tour à tour le terrible fantôme de son père, l'ombre souriante de la baronne et la figure inspirée du recteur; flottante et ballottée entre les pieuses visions de son enfance et le culte sévère adopté par sa jeunesse, elle voulait céder à l'appel de la châtelaine, et obéir aux volontés du baron; tenir les serments faits pour elle, et ne pas épouser M. de La Noue; se sauver en un mot, mais sans perdre les autres.

— Pardon, ma mère! dit-elle enfin, les deux bras étendus vers la tombe; mon père, ayez pitié de moi! ajouta-t-elle en se retournant vers le pasteur : car on a défait l'œuvre de vos mains... car je suis prolestante!...

— Je le sais, mon enfant, répondit mesu. 42

sire Alain, dissimulant son trouble et relevant la jeune fille. Mais, quelque profond que soit l'abîme où vous êtes plongée, votre innocence et votre bonne foi, la grâce et la miséricorde divines, les prières de votre mère surtout peuvent vous en retirer encore...

— Parlez donc, messire, et conseillezmoi... On m'attend au château pour m'unir à M. de La Noue. On va me chercher partout, et jusqu'ici peut-être!... Je m'abandonne à vous. Que faut-il faire?

— Mademoiselle, dit le recteur avec gravité, répondez-moi, la main sur la conscience, devant la face du Seigneur et les os de votre mère... L'appel que vous venez d'entendre a-t-il touché votre cœur?...

Les pleurs d' Aliénor étant assez éloquents, le pasteur continua :

— Voulez-vous renoncer au mariage qui scellerait sur vous la pierre de l'hérésie,

LA VOIX D'EN HAUT. m

comme ce granit est scellé sur ce tombeau?

— Je le veux, messire! dit Aliénor.

— Voulez-vous enfin me confier votre âme, selon le vœu de la baronne, et prêter une oreille docile à mes instructions?

— Oui, mon père...

— Eh bien, il faut agir franchement, reprit le vieillard après un silence ; il faut aller droit à votre père, et lui dire que ce mariage est impossible.

— Lutter avec mon père! s'écria la jeune fille effrayée. Vous ne le connaissez pas, messire...

— Je le connais... Dieu a déjà fait un miracle pour vous, il en fera un second, mon enfant... Demandez à M. du Liskoët un délai de quelques jours, et revenez me voir demain. Le ciel nous enverra ses inspirations ou ses secours...

La confiance qui respirait dans les paroles

du vieillard passa dans l'âme de la jeune fille : elle se sentit le courage d'aborder son père!... Elle baisa une seconde fois la croix maternelle, la serra dans son sein avec la lettre, s'agenouilla de nouveau sur la tombe, et quitta M. Kérihuel.

En franchissant la porte de l'église, elle rencontra Iwen-Vraz.

Le trompette la cherchait toujours, et il ne put la voir sortir du saint lieu sans pousser un cri de joie.

— Te Deum laudamus! te Dominum confitemur! dit-il en croisant ses bras sur sa poitrine. Mes vœux ont été entendus d'en haut; voilà encore une âme sauvée par moi !

Aliénor lui fit signe de garder le silence ; il répondit par un geste protecteur, et tous deux s'acheminèrent vers le château.

Depuis l'arrivée de M. de La Noue, Rustéfan était déjà en fête... La troupe nombreuse du jeune capitaine, répandue dans les salles, dans les cours et dans les avenues, offrait le tableau le plus imposant et le plus animé. Le baron avait annoncé solennelle-

ment que le mariage serait célébré le lendemain. Le docteur Salomon, que cette circonstance relevait aux yeux de tous, avait reçu les instructions du maître, et s'occupait avec la gouvernante à disposer la salle froide et nue décorée du nom de prêche.

Aliénor rentra par cette salle, et la première voix qu'elle, entendit fut la voix langoureuse du ministre.

— Ofortunatos nimium! soupirait Fa vennek, mêlant dans le délire de sa passion les textes profanes aux textes sacrés ; trois fois heureux l'homme et la femme qui remplissent la loi du Seigneur, en s'unissant à l'exemple du Christ et de son Église, et en se couronnant d'une famille nombreuse, comme Abraham et Sara!

Mademoiselle du Liskoët traversa rapidement le prêche, non sans frémir à l'aspect des apprêts de son sacrifice; et, dépêchant

la dame de Koatkatar à son père, elle le pria de la recevoir en particulier.

Le baron, qui était avec La Noue et ses gentilshommes au premier étage du manoir, leur donna rendez- vous, pour dîner, dans la salle basse, et reçut Aliénor avec la plus grande sévérité.

— Corps de Christ ! mademoiselle, lui ditil, j'ai cru que vous suiviez votre cousine jusqu'au prieuré de Lok-Maria ! Comment Iwen-Vraz vous a-t-il perdue de vue, et que faisiez-vous à Pont-Aven quand on vous attendait ici ?

La jeune fille se rappela le conseil du recteur, et, réunissant toutes les forces de son âme :

— Monsieur mon père, répondit-elle avec douceur, mais avec fermeté, je priais sur le tombeau de ma mère !

Ce souvenir inattendu fit pâlir le vieillard ;

181 ALIÉNOK.

mais presque aussitôt sa figure redevint pourpre, et il s'écria :

— Vous êtes donc entrée dans l'église?

— Pardonnez-moi, mon père, dit Aliénor; j étais la seule ici qui n'eusse pas rendu mes devoirs à celle que nous pleurons, et j'ai voulu la consulter sur l'union qui doit décider de ma vie...

— La consulter ! répéta le vieillard, dont ce mot changea la colère en défiance. Expliquez-vous, mademoiselle, ajouta-t-il, les yeux tixés sur ceux d' Aliénor ; il est temps de vous présenter à M. de La Noue.

— M. de La Noue peut attendre, repartit la jeune fille avec effort; car ma mère m'a dit, du fond de sa tombe, que ce mariage éfait...

Elle s'interrompit, n'osant dire impossible.

— Que ce mariage... ferait mon malheur ! reprit-elle d'une voix aflaiblie.

Et cette voix se fût éteinte tout à fait, si le regard de mademoiselle de Liskoët eût rencontré celui du baron.

Jamais, peut-être, le vieillard n'avait été plus farouche et plus terrible. Tout ce corps, épuisé par la douleur, sembla retrouver sa force dans le tressaillement qui l'ébranla. Il marcha vers Aliénor sans s'appuyer sur sa canne, ce qu'il n'avait pas fait depuis un an, et, d'un ton qui jeta la jeune fille à genoux comme un coup de tonnerre :

— Corps de Christ ! s'écria-t-il , répétez ceci, mademoiselle, car, sans doute, je n'ai pas bien entendu !

— Ayez pitié de moi, mon père ! dit Aliénor en se traînant à ses pieds. Ce mariage me tuera! ne me faites pas mourir !

— Mourir!... Vous aussi!... murmura le baron, qui se souvint de Blanche. — Relevezvous, Norik, poursuivit-il en cherchant à se

calmer. Asseyez-vous là... et parlez raisonnablement.

— Oh ! vous ne comprendriez pas ce qui se passe dans mon âme... Vous ne croiriez pas à mon supplice... et je ne puis vous dire...

— Quoi?... s'écria Liskoët , frappé d'un soupçon fatal ; qu'est-il arrivé? demanda-t-il impérieusement. Qu'avez-vous fait?... Qui vous a mise en cet état?... Je veux tout savoir !...

— C'est impossible ! balbutia la jeune fille.

— Il y a donc quelque chose ?. . . J'en étais sûr! reprit Liskoët avec explosion. Parlez, mademoiselle ! je le veux, je l'ordonne !

— Non! non ! dit Àliénor épouvantée.

Puis, se jetant suppliante dans les bras du

vieillard :

— Mon père ! mon père ! répéta- t-elle d'une voix irrésistible, accordez-moi seulement un répit de quelques jours ! Vous ne

me refuserez pas cela, monseigneur ! Je vous en conjure au nom de mon amour, au nom de la terre et du ciel , au nom de la mémoire...

— Norik , interrompit le vieillard , ému malgré lui, dites-moi ce qui s'est passé... ou suivez-moi près de votre mari !

— Mon mari?... Jamais ! s'écria mademoiselle du Liskoët.

— Mort-Dieu! toutes les femmes sont folles ! dit le baron, avec une sorte de mépris et de rage, en ébranlant le parquet sous le fer de sa canne.

— Descendons, mademoiselle! reprit-il.

Et il se leva, tout frémissant , pour sortir

de la salle.

Mais l'énergie désespérée d'Aliénor s'étant résolue dans un torrent de larmes, il vit qu'elle était hors d'état de le suivre, et la saisissant impitoyablement par le bras :

— Vous parlerez, alors, Corps de Christ! lui dit-il ; vous parlerez, ou je vous fais emporter d'ici !

Aliénor retomba à ses pieds en répétant :

— Pas aujourd'hui ! pas aujourd'hui, mon père!...

Mais, dans le mouvement qu'elle faisait pour embrasser les genoux du baron, la lettre et la croix, déjà repoussées par les battements de la poitrine, s'échappèrent de son corsage et roulèrent sur le parquet.

— Qu'est cela? dit Liskoët, qui les aperçut le premier, et qui les releva par un geste rapide .

— 0 ma mère ! ma mère ! venez à mon secours ! s'écria la jeune fille, les deux mains levées vers le ciel.

Le châtelain reconnut en pâlissant la croix de la baronne et sa signature au bas de la lettre. Quant à la lettre elle-même , comme

il se faisait honneur de ne pas savoir lire, il lui était impossible d'en prendre connaissance ; et il allait, dans son impatience, appeler maître Salomon, lorsque Aliénor, se relevant avec vivacité :

— Ah! mon père! dit-elle... plutôt mon sacrifice entier que cette profanation ! . . .

Et elle lut elle-même, d'un bout à l'autre, la message de sa mère.

Aux premières lignes, le souvenir de Marie-Havoise arracha une larme à Liskoët; mais quand il entendit ces mots : « Vous avez été baptisée par un prêtre!... Tu n'as pas oublié les enseignements de ta mère... Tu étais catholique lorsqu'on t'a crue protestante... Ce qui a été fait malgré moi et sans toi n'est pas irrévocable!... Accorde toute ta confiance à l'homme de Dieu, qui eut toute la mienne... C'est lui qui te remettra sur la route du ciel... » alors la fureur

m ALIÉNOR.

du vieillard ne connut plus de bornes, et s'éleva jusqu'au paroxysme le plus effrayant... — Baptisé par un prêtre!... répéta-t-il en piétinant à travers la salle... J'étais donc trompé comme un enfant!... On se jouait de moi et de mes volontés ! Corps de Christ. Et c'est messire Alain qui a fait tout cela ; j'aurais dû m'en douter!... C'est lui que vous venez de voir, mademoiselle?... C'est lui qui vous a mis ces belles choses en tête. .. Vous lui avez sans doute promis d'aller à la messe ! ... Jour de Dieu!... reprit -il en frappant à coups redoublés sur le parquet... cet homme du diable mourra plutôt de ma main! — Holà!... quelqu'un!... cria-t-il en frappant avec une nouvelle force...

Et ne se possédant plus, la figure enflammée , appelant ses écuyers et ses hommes d'armes, cherchant son épée d'une main frémissante , il allait repousser violemment

sa fille éperdue... lorsque Olarius parut à la porte de la salle...

L'effet d'une douche sur un homme en délire n'eût pas été plus efficace et plus soudain.

A la vue de cette victime de ses emportements, sauvée par son repentir, Liskoët s'arrêta pétrifié... Sa parole expira sur ses lèvres, comme la vague à qui Dieu dit : — Tu n'iras pas plus loin. Son bras foudroyant, levé sur Aliénor, s'abaissa en pressant celleci contre sa poitrine. Sa main glissa sur son front comme pour en chasser un nuage, et il retomba dans son fauteuil en murmurant :

— Que voulez-vous, Olarius?

— Mont sir ne mafre-t-il pas temanté? dit le Lansquenet surpris.

— Non! répliqua Liskoët... Et il ajouta avec un reste de colère : — Allez-vous-en.

192 AMÉNOR.

— Vous voyez que je suis indulgent, Norik, reprit-il d'une voix éteinte, tandis que tous ses membres tremblaient encore de la commotion qu'il venait de recevoir. Je pardonne à messire Alain sa trahison; mais s'il a le malheur de vous revoir et de vous écrire! si ce mariage, dont il a eu l'audace de vous détourner, n'a pas lieu dès demain ! Corps de Christ! il saura quel air on respire dans mon donjon !

— Vous l'enfermeriez, monseigneur!...

le confesseur et l'ami de ma mère !

— Votre ennemi mortel, ma fille, après ce qu'il a fait ce matin !

— Détrompez -vous donc, mon père!...

reprit Aliénor, empressée de justifier le recteur. Si M. Kérihuel m'a inspiré le courage de la franchise en remplissant une mission sacrée, ce n'est point lui qui a mis dans mon cœur cet éloignement pour M. de

La Noue... Ceci, poursuivit-elle solennellement, est un secret que Dieu seul a lu jusqu'ici dans mon âme, mais qu'il est temps de vous révéler, je le vois, pour vous montrer que s'il y a un coupable.... c'est moi seule, monseigneur!...

— Encore quelque folie'?... dit le vieillard en haussant les épaules.

— Appelez cela comme vous voudrez , mon père, répondit Aliénor avec une émotion profonde, je n'en serai pas moins malheureuse si vous n'avez compassion de moi. Je ne puis épouser M. de La Noue... parce que j'en aime un autre 1...

— Un autre! s'écria Liskoët en se relevant de son fauteuil.

Et la jeune tille crut que toute sa colère allait se rallumer, lorsqu'un éclat de rire vint lui briser le cœur.

— Allons nous mettre à table, mon en-

fant, reprit le baron, qui lui tendit sa main rude et couverte de cicatrices.

Le contact du fer ne serait pas plus cruel pour la sensitive. Aliénor recula jusqu'auprès de sa chaise, où elle tomba frissonnante et repliée sur elle-même.

— Qu'avez- vous, Norik? dit le baron, estce que vous vous trouvez mal?

— Je me sens mourir, mon père ! soupira la jeune fille.

— Allons doncl reprit Liskoët... Cela se passera en dînant. Venez vite, ma chère... ; M. de La Noue trouverait étrange...

— M. de La Noue est un loyal gentilhomme! s'écria Aliénor avec force.... Il n'épousera pas une femme qui n'a aucun amour pour lui !.. .

— Baste!... repartit le vieillard, il s'agit bien d'amour!...

Et il voulut entraîner décidément la jeune

fille ; mais elle se rejeta défaillante à son cou, en répétant d'une voix étouffée par les sanglots :

— Un seul jour, de grâce, mon père ! un seul jour, parpitié! Je l'emploierai à demander à Dieu le courage de l'obéissance et de la résignation ... à chasser de mon cœur ce fatal et déplorable amour ! Hélas ! poursuivit-elle , il est insensé , en effet, monseigneur, car celui qui me l'a inspiré n'existe plus sans doute ! mais c'est sa mort même qui m'a révélé la profondeur de ma blessure ! ... 0 mon père I . . . ne souriez pas d'un chagrin qui tue!... Souvenez- vous que ma mère est morte de douleur 1 Donnez-moi le temps d'oublier ce malheureux que j'aimais sans espoir ; qui, même avant sa mort, était séparé de moi par un abîme ! et dont je n'aurais jamais prononcé le nom, je vous le jure, si je n'en eusse été séparée par l'éternité!...

— Corps de Christ ! qui est donc cet homme? demanda LisKoët avec une curiosité mêlée d'impatience.

Et, s'accrochant , dans son désespoir, à tout ce qui pouvait retarder son sacrifice, Aliénor allait laisser échapper un mot qui n'eût pas manqué de rallumer la colère du baron... lorsque l'aboiement d'un chien sous les fenêtres du château la lit tressaillir des pieds à la tête.

Avec cette finesse de perception dont l'amour seul a le privilège, mademoiselle du Liskoët avait reconnu la voix du fidèle gardien de Leslialla, et elle aperçut en même temps le sombre animal bondissant à travers les arbres de l'avenue.

Presque aussitôt la figure triomphante d'un écuyer parut à la porte de la salle.

— Monseigneur, dit ce nouveau messager, M. de Lestialla n'est pas mort ! 11 vient d'en-

trer au château, et fait annoncer sa présence à M. le baron...

L'effet de cette nouvelle fut si étourdissant pour le père et la fille , que l'un et l'autre oublièrent absolument tout ce qu'ils venaient de se dire.

Le cri de surprise qui s'échappa de la bouche du vieillard fut un cri de joie folle sur les lèvres d'Aliénor. Mais, ce premier mouvement passé, elle devint plus pâle que si on lui eût annoncé sa dernière heure.

C'est qu'en effet le salut de Lestialla était la perte de mademoiselle du Liskoët. Aimer le Ligueur quand il n'existait plus eût été sans doute une grande faute ; mais l'aimer vivant et présent au château était un crime dont l'aveu même devenait impossible !...

Aussi, la malheureuse sentit toutes ses espérances mourir, plutôt encore qu'elle ne les avait senties renaître; et elle se félicita de

198 AUÉNOR.

voir son père interroger l'écuyer, sans songer aux terribles questions qu'il lui avait adressées à elle-même»

— Un autre personnage demande aussi à parler à monseigneur , reprit l'homme d'armes à demi- voix. C'est un pauvre vieillard monté sur un cheval étique, et accompagné d'un garçon déguenillé.

— Merlin le Pillaouer ! s'écria le baron, qui reconnut, à ce portrait, son créancier de la Bonnetière. Exact comme la mort! ajoutat-il d'une voix sourde. Je devais m'y attendre... et je m'y attendais !...

— Dites au seigneur de Lestialla qu'il est le bienvenu, que je cours à sa rencontre. — Quant au Pillaouer, ajouta Liskoët en jetant un coup d'œil à sa fille, qu'il soit ici demain à dix heures, nous serons prêts àîe recevoir ; il saura ce que cela veut dire!...

Pendant que l'écuyer s'éloignait, le châte-

lain prit dans un bahut des papiers, qu'il jeta sur les genoux d'Aliénor.

Réveillée en sursaut de la sombre extase où elle était plongée, la jeune fille leva un œil égaré sur son père.

— Lisez cela ! dit le baron, et voyez ce que vous avez à faire, mademoiselle.

Aliénor avait bien un vague souvenir de l'usurier bas-breton; cette figure diabolique et grimaçante tenait bien un petit coin, dans sa mémoire , à côté des imposantes figures du Roi et du capitaine La Noue ; mais elle n'avait jamais su spécialement sous quelle forme et à quelles conditions étranges elle était fiancée à messire Odet ; — tant il lui suffisait, hélas ! de savoir qu'elle l'était irrévocablement, et tant son père lui avait caché sa position vis-à-vis de Merlin le Pillaouer, comme on cacherait une plaie honteuse jusqu'au jour de sa guéri6on !

Elle parcourut donc le contrat de la Bonnetière avec un étonnement qui devint bientôt de l'épouvante... Et, quand elle vit l'indissoluble nœud formé entre elle et M. de La Noue ; quand elle vit la parole d'un roi et de deux gentilhommes, la signature et le serment de sa mère engagés sur sa propre main ; quand elle vit l'alternative où était son père de la marier dans vingt-quatre heures ou de rembourser au Pillaouer la somme considérable qu'il lui devait, elle se tourna, pâle et tremblante, vers le châtelain, et lui demanda d'une voix soumise :

— Mon mariage peut-il seul acquitter cette dette, monseigneur?

— Votre mariage, mademoiselle, ou la saisie de mes biens ! répliqua Liskoët avec majesté ; c'est-à-dire votre ruine (car je me soucie peu de la mienne) et mon déshonneur, qui sera le signal de ma mort !

— De votre mort ! grand Dieu ! . . .

— Oui, ma fille ! ... Le jour où l'on pourra dire : Le plus grand roi et le plus honnête homme du monde avaient garanti la parole du baron de Rustéfan, et le baron de Rustéfan a manqué à cette parole ! ce jour-là , je n'aurai plus qu'à me cacher dans la tombe ! Or, l'homme qui dispose de ma vie sera ici demain matin : prononcez entre lui et moi, mademoiselle, et souvenez- vous que vous vous appelez Aliénor !...

Ces simples mots furent plus puissants et plus décisifs que toutes les menaces et tous les emportements du baron.

— Commandez, mon père, dit la jeune fille au vieillard, en lui donnant la main, votre fille est prête à vous obéir !

Liskoët embrassa Aliénor, sans s'apercevoir que la parole expirait sur ses lèvres avec les mots qu'elle venait de prononcer, et que

sa main serrait la croix de la baronne contre son cœur, comme avait fait la baronne ellemême, quelques instants avant de mourir ! . . .

Dix minutes après, mademoiselle du Liskoët était à table, entre messire Odet de La Noue et le seigneur de Lestialla.

La Noue, qui était devenu ce qu'on appelait alors un puritain, ne fut pas médiocrement étonné de la présence du Ligueur. Mais le châtelain lui ayant confié les vues qu'il attribuait à Lestialla sur sa nièce, le fiancé ne put avoir de soupçons sur les véritables intentions de son rival.

Quant à la tristesse de mademoiselle du Liskoët, La Noue n'y trouva qu'une conséquence naturelle du départ de sa cousine , départ d'autant plus fâcheux, suivant les idées du baron, que le retour de Lestialla n'eût pas manqué de retenir Blanche au château.

D'ailleurs La Noue lui-même était trop

heureux de revoir Aliénor, pour remarquer une foule de choses qui l'eussent frappé dans toute autre circonstance. Enfin les graves préoccupations qui venaient à la traverse de l'amour, dans cet esprit méthodique et scrupuleux, ne lui permettaient que de baiser, ce jour-là, la main de mademoiselle du Liskoët, comme il avait dit dans sa lettre ; de l'épouser le lendemain par-devant maître Salomon, et de repartir le jour suivant pour le service du Roi.

Après avoir raconté à sa guise comment il était revenu de la mort à la vie, Lestialla interrogea Aliénor assez adroitement pour lire jusque dans son silence tout ce qui se passait au fond de son âme.

Il lui restait seulement à connaître la nature et la force du sentiment qu'il inspirait à la jeune fille; c'est ce qu'il résolut de savoir à tout prix, et ce jour-là même !

Il se pencha donc à l'oreille d'Aliénor en se levant de table, et lui dit mystérieusement :

— A ce soir, mademoiselle!...

Quoique la fiancée de La Noue ne comprît pas toute la portée de ces mots, elle en demeura pâle et rêveuse durant la cérémonie qui fit suite au dîner.

Cette cérémonie n'était autre que l'affranchissement solennel de Lestialla, — que le baron déclara libre devant Dieu et devant les hommes, en lui donnant publiquement l'accolade, suivant les us de la vieille chevalerie.

Le premier mouvement du Ligueur avait été de se refuser à cet élargissement définitif, pour se ménager contre la bourse du Pillaouer le recours dont il l'avait déjà menacé; mais il s'était aperçu que l'austère baron tenait à s'acquitter envers lui sans plus de retard, et lui-même pouvait avoir à repren-

dre dès le lendemain ses droits sur cette liberté plénière, qui ne lui avait été rendue qu'en fait et par provision.

Le premier usage qu'il en lit fut de joindre à Pont- Aven, chez la vieille Danielle Favennek, les douze kéméner qui venaient d'y arriver. Il resta avec eux jusqu'à la nuit tombante, leur donna toutes ses instructions pour le grand pardon du lendemain, et revint au château lorsque chacun se disposait à se coucher.

Une heure après, il s'élançait sur le balcon de pierre, au risque de se briser les os, et il entrait dans la chambre d'Aliénor, en détachant un des vitraux de la croisée...

La chambre d'Aliénor était celle qu'avait occupée autrefois la baronne , dont le religieux souvenir la remplissait encore.

Les murs blanchis à la chaux, sans tapisseries et sans portières, étaient garnis d'objets de piété, comme ceux d'une église. Le lit,

208 ÀLIENOR.

élevé au fond de la pièce, ressemblait à un autel entouré de vieilles guipures ; et la chaire en bois qu'avait souvent occupée messire Alain ajoutait encore à cette illusion.

L'ameublement se composait de quatre fauteuils en chêne sculpté, recouverts de velours jaune; d'un buffet à panneaux coloriés, portant quelques vases de parade, en porcelaine ou en faïence, incrustés d'émaux ; d'un prie-Dieu tendu de simple serge à franges de laine, au-dessus duquel un grand crucifix, masqué parle baron, ne disparaissait qu'à demi derrière un rideau de mousseline ; et d'un énorme bahut en bois noir artistement ciselé, dont le couvercle était orné de plusieurs livres de l'époque, à coins et à fermoirs de cuivre ou d'argent.

Le titre de ces livres eût suffi pour indiquer l'instruction et les travaux, les pensées et les rêves de mademoiselle du Liskoët.

C'étaient d'abord la Bible et l'Évangile, sujet des méditations quotidiennes de la jeune fille. Puis les Singuliers et jSouv eaux Pourtraits du seigneur Fédcrik Vinciolo, Vénitien, pour toutes sortes d'ouvrages de Lingerie; derechef et pour la troisième fois augmentés, outre le Réseau Premier et le Point Coupé et Lacis, de plusieurs beaux et différents pourtraits de Réseaux de Point Compté, avec le nombre de mailles, chose non encore vue ny inventée. — Dédié à la Reyne Douai rière de France, Catherine de Médicis. Enfin quelques romans de chevalerie timidement mêlés à ces pieux et utiles ouvrages, mais dont les feuillets chargés de signets de rubans indiquaient que la tendre demoiselle négligeait fort, depuis plusieurs jours, les points coupés du seigneur Vinciolo.

Au reste, lorsque le Ligueur pénétra dans la chambre, Aliénor avait l'esprit bien loin de ces livres. Agenouillée sur son prie-Dieu, n. 44

2io aliénor:

le front penché dans ses deux mains, elle se préparait à son sacrifice, comme un mourant se dispose à la mort. Elle fermait l'oreille à cette voix chérie qui l'avait rappelée le matin du haut du ciel ; elle détournait les yeux de ces souvenirs sacrés de son enfance, plus merveilleux et plus rayonnants que jamais depuis quelques heures. Elle demandait à l'amour filial et à l'inexorable honneur le courage de survivre à l'anéantissement de ses espérances, d'aller détruire, le lendemain, celles du rédempteur envoyé trop tard par sa mère, d'oublier enfin l'homme qu'elle avait pleuré mort, et qui ressuscitait pour la pleurer vivante...

La vue de Lestialla l'interrompit au moment où elle luttait contre son image, et elle ne put retenir un cri, en se trouvant seule avec le Ligueur.

— Rassurez-vous, mademoiselle, dit ce-

lui-ci d'une voix respectueuse ; ce n est point un amant qui est devant vous, c'est un sauveur qui vient à votre secours!...

— Je ne dois écouter ni l'un ni l'autre, monsieur! répondit Aliénor dans le plus grand trouble.

Et elle allait lui ordonner de sortir comme il était entré, lorsqu'elle s'aperçut qu'il avait exposé sa vie... Alors ce fut elle-même qui se disposa à sortir; mais Lestialla la retint sur le seuil de la chambre.

— Mademoiselle, lui dit-il avec douceur et cependant avec énergie, pardonnez-moi d'employer pour vous voir le seul moyen qui soit en ma puissance. Si vous franchissez cette porte sans m'entendre, je franchirai en même temps celte fenêtre, et nous serons perdus tous deux.

— Juste ciel! s'écria la jeune fille, qui rentra précipitamment. Parlez monsieur,

parlez !. .. ajouta-t-elle en recueillant toutes les forces de son âme. . .

Ces mots n'étaient pas prononcés, que le Ligueur tombait aux genoux d'Aliénor, et versait, pour ainsi dire, à ses pieds, tous les trésors de son amour !

Les paroles de Lestialla furent si nobles et si passionnés, si tendres et si brûlantes, si généreuses et si persuasives, que mademoiselle du Liskoët sentit pour la première fois combien elle l'aimait profondément et irréparablement!...

— Eh bien mademoiselle, ajouta-t-il, en cherchant un regard dans les yeux défaillants de la jeune fille ; pour cet amour qui a concentré sur vous seule toutes les facultés de mon âme ; pour cet amour qui a fait de l'homme le plus fier et le plus audacieux , l'humble et tremblant esclave dont les lèvres n'ont pas encore effleuré votre main ; pour

cet amour qui joint aux ardeurs les plus insensées le dévouement de la piété filiale et les sollicitudes de la tendresse paternelle ; pour cet amour qui n'aura d'espoir que dans l'avenir, quand Dieu et mon épée auront comblé l'abîme qui nous sépare ; pour cet amour enfin qui me prosterne devant vous, comme la foi me prosternerait devant un ange ; je ne vous demande qu'une réponse à cette question : Le mariage que vous allez faire vous rendra-t-il heureuse? Oui ou non, mademoiselle, et mon sort est décidé, comme le vôtre! Si c'est oui, plutôt ma mort qu'un instant de retard dans l'accomplissement de vos vœux ! Si c'est non, plutôt tous les malheurs que votre malheur, Aliénor, plutôt des flots de sang qu'une larme de vos yeux!... Mais, reprit-il vivement, ne craignez point de telles extrémités!... Je sais tout ce qui peut enchaîner votre honneur et celui de votre père. . .

j'ai un moyen d'affranchir l'un et l'autre, sans l'accomplissement de ce mariage ! . . .

Peu s'en fallut qu'Aliénor ne s'écriât : — Quel est ce moyen? Car son courage n'avait plus d'armes, sa bouche n'avait plus de paroles, pour le combat qu'elle se livrait à elle-même. Il lui semblait que sa mère lui faisait signe du haut du ciel d'accueillir Lestialla comme un libérateur envoyé par Dieu ; elle croyait sentir la croix d'or de la mourante s'agiter dans son corsage, et la lettre sacrée dilater les battements de sa poitrine... Mais les cheveux blancs de son père, tachés par elle, interceptèrent la céleste vision.... Elle se rappela les dernières et sinistres paroles du vieillard : — Le jour où le baron de Rustéfan aura manqué à sa parole, il n'aura plus qu'à se cacher dans la tombe ! . . . Elle le vit dormant sur l'assurance qu'elle lui avait laissée , et se réveillant le lende-

main pour la retrouver rebelle et parjure... et tué enfin deux fois, au lieu d'une, par l'amour de sa fille pour un Ligueur!... Alors renouvelant à la piété filiale le sacrifice qu'elle avait déjà fait à l'honneur, c'est-àdire offrant à l'une et à l'autre son pauvre cœur sanglant et déchiré :

— Oui, monsieur, dit-elle à Lestialla, le mariage qui s'apprête assurera mon bonheur !...

En parlant ainsi, elle détourna la tôle, et fit signe au Ligueur de s'éloigner ; mais malgré cet effort son regard rencontra celui qu'elle fuyait; — et, comme elle y vit l'affreuse douleur de l'homme qui reçoit un coup de poignard dans le sein , sa propre force épuisée manqua à cette dernière épreuve, et elle tomba évanouie dans un fauteuil...

Rien n'égala l'effroi du Ligueur, si ce n'est sa joie!... Car il passait de la mort

m ALIÉNOR.

à la vie ! . . . Car il était aimé comme il aimait lui-môme ! ... Il ne pouvait plus en douter ! . . .

Cependant un incident plus terrible encore vient compliquer sa situation. Un bruit étrange se fait entendre dans le corridor, et des pas semblent se diriger vers la chambre de mademoiselle du Liskoët...

— Que faire, grand Dieu! que faire?...

Mor-Vaniel frissonne pour la première fois de sa vie, et sent une sueur glacée découler de son front... Il conserve pourtant assez de sang-froid pour opter dans cette horrible alternative...

Il s'approche du livre ouvert sur le prie- Dieu d'Aliénor. Mais quel objet ses yeux y trouvent-ils? Le billet qu'il avait envoyé à mademoiselle du Liskoët, dans sa retraite de Lok-Maria :

« Quittez Lok-Maria ce soir...

« RONÀN DE LeSTIALLA. »

Billet encore tout trempé des larmes que la jeune fille y versait, au moment même où il était entré dans la chambre !

Un baiser du Ligueur dévore cette rosée vivifiante; sa main droite arrache son poignard de sa ceinture, en trempe la pointe dans la blessure qu'il se fait à la main gauche, et trace les lignes qui suivent au revers du billet ensanglanté :

« Si ce souvenir n'est pas trompeur , un mot avant l'heure du sacrifice, et rien n'est irréparable ! »

Puis, s' élançant de nouveau sur le balcon, il referme la fenêtre, et disparaît.

Il n'était pas plutôt dans sa chambre, que le bruit augmenta dans le château d'une manière effrayante. Le beffroi retentit au sommet du donjon; les sentinelles crièrent aux armes ; maître Salomon se réfugia près de la gouvernante, dans un appareil qui

rappelait son voyage de Konk; les soldats de La Noue se répandirent dans les corridors ; les torches allumées coururent au milieu des épées étincelantes, et tout le manoir fut sur la défensive, comme si une armée l'eût assiégé dans la nuit.

— Je suis découvert et perdu ! se dit Mor-Vaniel en entendant répéter partout:

— Il est ici!... Il est là!... Arrêtez-le! Et il se disposait à sauver ou à vendre

chèrement sa vie, lorsque Iwen-Vraz et dix hommes d'armes entrèrent l'épée à la main dans sa chambre.

— Où est-il? L'avez-vous vu? demanda le trompette au Ligueur, au moment où celuici se mettait en défense.

Mor-Vaniel respira, et apprit la véritable cause de l'alerte.. .

En levant les mains vers le ciel, pour la conversion des hérétiques, Iwen avait vu, au

clair de la lune, un homme se glisser furtivement dans les offices du château.

Par un temps où il fallait s'attendre à tout, cet homme était peut-être un espion ou un assassin, peut-être l'avant-coureur de quelque bande ennemie!... Telle était la nouvelle qui avait réveillé tout le monde, et tel était l'objet des recherches d'hven-Vraz et de ses compagnons.

Lestialla, rassuré, se joignit à eux, parcourut le château dans tous les sens, et saisit bientôt de sa main l'auteur du tumulte.

Or, ce n'était autre qu'Alanik Favennek, l'habile ivrogne revenu à Pont- Aven, — lequel avait voulu pousser ses observations jusque dans l'intérieur du manoir.

L'œil exercé du Ligueur reconnut d'abord l'agent secret de La Fontenelle; et, persuadé qu'il méditait une seconde édition du piège de Koat-Ronk, il allait lui passer son

220 ALiENOR.

épée à travers le corps, lorsque le paysan lui dit à l'oreille :

— Si vous frappez, je parle!... et l'on saura où vous étiez tout à l'heure!...

A ces mots, l'arme du Ligueur échappe de sa main, et il fait signe à Iwen de conduire le captif au donjon...

Mais, comme le coquin traversait la cour, il voit un de ses gardiens retourner la tête ; il lui saute à la gorge en un clin d'œil, lui arrache sa pique et sa pistole, le culbute en lui brisant la tête, s'arrache aux vingt bras qui l'emprisonnent, s'élance à travers la cour, bondit par-dessus la grille, envoie une pistolade au château, pousse un éclat de rire, et disparaît dans l'ombre...

Il était déjà fort loin qu'Iwen et les soldats se regardaient encore , et se croyaient le jouet d'un sortilège ou d'une vision...

— Après le chat viendra le tigre ! dit le

Ligueur ; monsieur le baron n'a qu'à se bien tenir sur ses gardes !

Tel fut le rapport qu'il alla lui-même faire au châtelain,— non sans s'informer adroitement de mademoiselle du Liskoët...

La jeune fille revenait à elle,- quand la gouvernante entra dans sa chambre ; on expliqua son évanouissement par la terreur générale, et une heure après, tout le monde se rendormait dans le château...

Tout le monde,... excepté Aliénor, qui venait de trouver sur son prie-Dieu le billet laissé par Lestialla ; — tout le monde, excepté le Ligueur, qui passa la nuit dans des méditations profondes.

sum DIES.

Le grand jour était venu , l'heure décisive allait sonner. Tout était prêt, à Rustéfan, pour le sacrifice : le temple et l'autel , les assistants et les témoins. On n'attendait plus que le sacrificateur et la victime.

Après s'être vaincue elle-même jusqu'au

224 ÀLIÉNOR.

bout ; après avoir triomphé du dernier appel de sa mère et des dernières promesses du Ligueur; après avoir déposé dans son sein calmé, comme en un tombeau, la lettre et la croix de la baronne, et livré aux flammes d'une main courageuse le billet écrit du sang de Lestialla ; après avoir reporté à son père, avec le baiser filial, les mêmes assuran es que la veille ; après avoir enfin détruit les espérances suprêmes et reçu les suprêmes adieux du Ligueur, Aliénor était sortie du château par une porte, tandis que celui-ci en sortait par une autre, triste et cruelle image de leur éternelle séparation!...

La jeune fille avait disparu dans un petit bois conduisant au pavillon de chasse, où messire Alain devait à son tour recevoir ses adieux; — et le jeune homme s'était dirigé vers Pont-Aven, où les douze kéméner l'attendaient au milieu du grand pardon...

SUMMA DIES. ftS

De bonne heure, Liskoët et La Noue s'étaient rendus dans la salle attenant au prêche, avec les principaux habitants et serviteurs du manoir.

Le baron portait le justaucorps de velours rouge et l'épée à poignée d'or qu'il mettait pour la seconde fois depuis son mariage. Le fiancé était vêtu de soie noire des pieds à la tête, suivant la règle austère de sa secte, et coiffé d'une petite loque dont le bord étroit couvrait à peine ses cheveux ras.

Olarius était debout derrière son maître, plus vermeil, plus paré, plus triomphant et plus parfumé que jamais, au grand dépit de la gouvernante qui se trouvait rangée parmi les chambrières, jusqu'à l'heure impatiemment désirée où l'arrivée d'Àliénor la remettrait à son rang.

A droite et à gauche se tenaient les gentilshommes et les gens d'armes arrivés de

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