‹ Aliénor, prieure de Lok-MariaChapitre 8 sur 16 · II · texte numérisé non relu

II

Kemper et de Kemperlé, mêlés à quelques châtelains des environs qui n'avaient pas osé refuser l'invitation de Liskoët.

Aussi dévoués à leur religion qu'à leur roi, ces honnêtes Bretons regardaient comme une curiosité le seul prêche protestant qu'ils eussent jamais vu, et se consolaient à la manière d'Iwen-Vraz, en demandant à Dieu la conversion de Henri IV.

A ce propos, il faut dire qu'Iwen ne prenait point part à la cérémonie, quoique le privilège de sa charge fût d'accompagner partout son maître. La seule concession qu'il eût pu faire avait été de réunir les convives au son de sa trompette ; après quoi, l'ayant purifiée au moyen de quelques gouttes d'eau bénite, il avait pris la même direction qu'Aliénor, en répétant à qui voulait l'entendre :

— J'ai levé les mains au ciel toute la nuit pour empêcher ce mariage... L'époux et l'é-

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pouse ne sont point encore mûrs pour la grâce du Seigneur ! C'est devant le Christ et la vierge Marie qu'ils seront unis un jour!... J'attends avec confiance le miracle qui doit suspendre cette fête sacrilège!...

Et tout en parlant ainsi, le trompette se chargeait en partie de la façon du miracle; car il protégeait de sa surveillance officieuse l'excursion d'Aliénor, qu'il supposait être allée chercher les lumières du recteur.

Ce fut alors que le plus étrange des invités parut à la grille du château, dans la personne de Merlin le Pillaouer, monté sur sa maigre haridelle.

Les piquiers chargés de garder la cour d'honneur allaient le recevoir à coups de hallebarde, s'il ne leur eût dit avec un aplomb qui les amusa que M. le baron l'attendait pour commencer la cérémonie. Au même instant, l'écuyer qui l'avait annoncé la veille

vint au-devant de lui, à la stupéfaction générale; et, laissant Mamm aux soins de cet écuyer, le vieillard montra sa figure grimaçante à la porte du prêche...

Jamais assurément il ne l'eût franchie, s'il n'eût été le véritable pontife du mystère qui allait s'accomplir... Mais, puisqu'il fallait aller reprendre son or jusque dans les griffes du diable, il en fut quitte pour s'assurer contre l'incendie éternel par son infaillible louzou, fortifié d'une douzaine de signes de croix et d'autant d'Ave Maria.

Le baron et La Noue l'attirèrent dans un coin de la salle, tandis que les gentilshommes étonnés se demandaient ce que cela voulait dire ; et ils s'entretinrent à voix basse avec lui, en attendant que le ministre amenât mademoiselle du Liskoët.

Mais ce fut en vain qu'on attendit l'un et l'autre durant plus d'une heure; tous deux,

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comme on le verra bientôt, étaient fort empêchés d'arriver au rendez-vous...

Cependant les cérémonies, les réjouissances et les luttes du grand pardon se poursuivaient à Pont-Aven, où ils formaient le spectacle le plus étrange et le plus varié.

Les quatre mille paysans promis par les kéméner étaient là, sous l'habit de pieux pèlerins ou de joyeux paolred, prêts à recevoir les ordres du chef inconnu qu'ils attendaient depuis le matin; de ce jeune homme qui ne serait qu'un spectateur de la fête pour les indifférents, et qui pour eux devait être le messie libérateur de la Cornouaille, annoncé par tous les devins du pays !...

Divisés par bandes et par paroisses, la diversité de leur aspect justifiait tristement ou plaisamment les renseignemens donnés par les tailleurs à Mor-Vaniel.

On distinguait ceux de Kemperlé à la richesse de leurs costumes, et aux armes que plusieurs portaient sur l'épaule. La soif de la vengeance respirait dans les yeux et dans les paroles de ceux de Lothéa et de Trébalay, villages brûlés par les brigands. Ceux de Nizon et de Bannalek , qui n'avaient rien souffert encore, étaient les plus brillants, les plus joyeux et les plus déterminés. Aussi excitaient -ils l'envie de ceux de Clohars et de Névez , encore souffrants de la disette et du mal jaune, et promenant partout en silence leurs figures hâves et barbues... Mais les plus tristes et les plus effrayants de tous, ceux dont la joie universelle ne pouvait cacher le désespoir, et dont les clameurs de la fête ne pouvaient couvrir les gémissements, c'étaient les habitants de Trévoux et de Moëlan, troupe errante et déguenillée de femmes, de vieillards, d'enfants et de jeunes

hommes, reste plaintif et affamé d'un troupeau dévoré par la famine et les loups.

Parmi cette foule pitoyable, terrible ou réjouissante à voir, comme un tableau de la vie humaine , circulait une autre foule de mendiants parés de leurs plus belles plaies, de femmes vêtues de leurs plus belles robes, de commères au jupon relevé sur la hanche, de jeunes veuves portant la triste couleur des feuilles mortes, depennerèsen corken de velours rouge et noir, de petits garçons aux camisoles flottantes et de petites filles coiffées de bandelettes interminables. Tout cela répandu par groupes sur les coteaux, s'agitant pêle-mêle dans la vallée, marchant en files à travers les rues, débouchant sur le port et sur la place, entourant l'église paroissiale ou la chapelle du Plessis, se détachant au milieu de la lande nue, sous les vieux chênes verts et les grands châtaigniers, parmi les

roues immobiles et les cascades ralenties des moulins ; se pressant autour du gui magique des tavernes, des tables dressées en plein air, des tonnes de cidre coulant comme des fontaines, des foyers ardents allumés sur l'herbe verte ou la pierre calcinée ; tandis que l'air se remplissait du bruit confus des cloches, des cris de joie ou d'appel des paotred, des plaintes et des prières des mendiants, du chant monotone des vieilles ballades, et du murmure éternel de la rivière.

Le quartier principal des femmes, des filles et des enfants était la grande place, au milieu de laquelle Piarik vendait, pour quelques sous ou quelques deniers, des chapelets de verroterie, des croix et des pennon (médailles de saints), des clefs de plomb préservant des chiens enragés , des rubans et des colifichets de toutes sortes , — au moment même où son maître allait peut être sai-

sir les domaines du baron de Rustéfan! ...Déjà M. le recteur, fêlé ce jour-là par tout le pays, avait chanté la grand'messe et les vêpres, et prêché la paix du haut de la chaire évangélique : sermon perdu pour la plupart de ses auditeurs!... Il avait proclamé les offrandes apportées à la paroisse en l'honneur de son retour : — Yves Magan donne un minot de froment à Notre-Dame des Sept-DoiJeurs. — Guillcmeltc Kernevel donne une robe de noce cl trois quenouilles chargées à sainte Gudule. — Donoal Pcn-forn donne un boisseau de pommes et deux douzaines de crêpes à saint Guthimi, etc. Après quoi, le bon prêtre, descendant de l'autel, avait évangélisé les enfants et les vieillards, en leur faisant baiser l'étolc de soie et la patène dorée ; puis la procession, sortant de l'église à grands flots, s'était déroulée comme un fleuve vivant, à travers les rues et les champs de Pont- Aven.

La procession du village ! Cérémonie sublime et touchante !.. . Résumé de toutes les poésies de la Bretagne!... Spectacle admible jusqu'au sein des horreurs de la guerre !... Ici plus de misères ni de souffrances, plus de divisions ni de complots, plus de Royaux ni de Ligueurs! Le mendiant oublie son indigence, l'infirme ses plaies, le boiteux sa béquille, le conspirateur son projet, la jeune fille ses amours, l'enfant ses hochets, pour suivre la bannière de la paroisse.

Le privilège de la porter n'appartient plus à Toussaint Favennek, mais à tous les paotred qui veulent se disputer cet honneur; — honneur difficile et périlleux, qui consiste à incliner et à relever successivement cette masse de velours et d'or, sans jamais en laisser la frange sacrée rouler dans la poudre du chemin !

Pendant que les plus vigoureux concur-

rents se brisent les membres dans celte pieuse lutte, le recteur s'avance avec lenteur sous la chape blanche effilée d'argent, portant l'image du patron dans ses plus beaux atours, au milieu de la fumée des encensoirs, des enfants de chœur en robes blanches, et des chants répétés par cinq mille voix. Après le recteur vient la double file des mendiants, les derniers sur la terre, mais les premiers devant Dieu ; après les mendiants marchent les hommes en jupens de toute couleur; et après les hommes, mais à longue distance, suivent modestement les femmes, — océan de coiffes blanches penchées sur les grains du chapelet. Ainsi, par un soleil radieux, par un air sans brise, par un ciel sans nuage, la procession défile autour des bruyères roses, des champs de millet doré, d'avoine reverdissante et de sarrasin vermeil ; disparaît derrière les peupliers et les aunes , et sous

les vertes arcades des chemins creux ; reparait sur la lisière des bois, dans l'avenue des routes , glisse entre les grands pins qui frémissent à son passage, mêle les franges de sa bannière au feuillage des chênes plantés par les druides, et détache ses croix d'argent sur le firmament d'azur.

Voici la fontaine du pardon, surmontée de la statue du saint qui l'habite ; un vert rideau couvre à demi la niche tapissée de mousse. Ici, l'eau dort, paisible et mystérieuse, à l'ombre des saules penchés sur ses bords; là, elle filtre en gazouillant dans les hautes herbes, et va, comme un serpent effrayé, chercher un refuge sous les broussailles. Mille épingles et autant de morceaux de faïence ont été semés au fond du bassin par des mains pieuses. Avec les épingles, le patron rattachera les lambeaux de son suaire, lorsqu'il se lèvera la nuit pour errer dans la

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lande, et la mosaïque de faïence réjouira ses yeux, quand il se mirera dans le cristal de l'eau, Les beaux habits d'ailleurs ne lui manquent point pour sa fête, et ce n'est pas lui qui souffrirait de la misère du temps! Il en porte la preuve dans son aube de mousseline brodée, dans son étole de velours, et dans sa mitre étincelante de paillettes. Aussi va-t-il renouveler toutes les vertus de l'eau sainte, tandis que le recteur y trempe son image à trois reprises. C'est alors que chacun se précipite vers la source des miracles. . . Mais les mendiants l'entourent, fiers de leurs privilèges, et il faut leur payer le salut de son corps ou de son âme. Approchez, malades, infirmes, vieillards, pécheurs et pécheresses ; recevez ce second baptême qui rend la force aux membres épuisés, la jeunesse aux cheveux blancs, le repos aux cœurs tourmentés!... Approchez, jeunes mères dont les

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enfants souffrent et pleurent au fond de leurs berceaux; trempez dans cette eau le drap blanc ou le maillot de lisière, et vos enfants refleuriront sous cette rosée, comme les fleurs de vos courtils au printemps ! . . . Approchez surtout, jeunes filles qui attendez un mari, jeunes gens qui voulez vaincre dans les luttes ; courbez-vous sous l'urne salutaire des mendiants... laissez-la-leur vider tout entière sur votre cou et dans vos manches ; agitez vos bras en l'air pour que l'eau précieuse arrive jusqu'à votre cœur : et vous aurez un beau fiancé à la Saint-Michel, 6 pennerès! vous remporterez ce soir, ô paotred, le prix du chant ou de la soûle !

Justement, l'heure des luttes approche, et la cloche sonne leur ouverture en sonnant la fin de la procession. . . Arrivez sur la lande, arrivez, jeunes gars de Nizon et de Kemperlé!.... Arrivez, pauvres pen-ty de Lothéa

et de Trébalay, incendiés par La Fontenelle'... Arrivez, pâles habitants de Clohars et de Névez, à peine guéris de la famine et de la peste! Arrivez, superbes garçons de Bahnalek, avec vos grands chevaux enharnachés! Arrivez, malheureuses familles de Trévoux et de Moëlan, décimées par les loups! Arrivez, gens de Tré-Konk, de Lanriek et de Melven ; arrivez tous!... C'est ici que les plus faibles vont retrouver leurs forces, les plus abattus leur courage, les plus infortunés l'espérance; c'est ici que les plus vaillants seront élus rois, que les plus vigoureux porteront la grande bannière, que tous les Brclons jureront de sauver la Bretagne!... — Doué pénigo Mor-Vaniel! voici le Ligueur qui s'avance! Les douze kéméner l'entourent; les quatre mille hommes sont là!... Tous ont fait le serment de marcher sur Kemper au premier signal ! . . . Ce signal sera le

tocsin volant de clocher en clocher... et les bandes kernewotes voleront plus vite encore à Concarneau, leur commun centre de ralliement!... Mais à ces bandes il faut des chefs dignes d'elles, dignes du Ligueur, leur chef suprême!... Ces chefs seront les vainqueurs des jeux et des luttes. Allons! jeunes athlètes, à bas le jupen flottant, les lourdes galoches et le chapeau chargé de chenilles; roulez et attachez vos grands cheveux avec la tresse de paille! Le vieux chêne balance les prix de la victoire sur vos têtes. Aujourd'hui ces prix ne sont plus des rubans, des ceintures et des colifichets ; ce sont des épées et des arquebuses, des pistoles et des lances!... A l'ombre du feuillage, les juges du camp sont debout et attentifs, et les kéméner, armés du fouet et de la poêle, maintiennent les curieux à distance...

— Ckomsahue! debout, et deux à deux!...

— A qui es- tu, à Dieu ou au diable?

— Je suis à Dieu. Le meilleur louzou est le signe de la croix.

— C'est bien ! Que l'enfer dévore les sorciers !

— As-tu du fiel avant le combat? Gardestu de la rancune après ?

— Après comme avant, je donne la main. Touche là.

— Touche là.

— Je suis de Kemperlé.

— Je suis de Bannalek.

— Linkl link! (place! place! ). Et, front contre Iront, la main sur l'épaule, les jambes écartées, voilà les lutteurs aux prises ! — En avant le péeg-goum (croc-en-jambe), le kliket-zoon ( tourniquet à fond) , le loU-skarge ( enlèvement du rival) , le kostinn ou le lamm (la chute sur le liane ou sur le dos). Cette dernière termine le combat, et le vainqueur,

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