‹ Aliénor, prieure de Lok-MariaChapitre 9 sur 16 · II. Mi · texte numérisé non relu

II. Mi

proclamé chef de cent hommes, est porté sur les bras par ceux de son village.

Étrange et terrible élection, que les curieux prennent pour un divertissement, et qui se continue dans les jeux de crosse et de galoche , dans les luttes du chant et dans la bataille de la soûle.

La bataille de la soûle î Voilà la grande fête des kernewotes! Chaque paroisse est dans son camp, tracé par les kéméner. Les juges donnent le signal, et l'un d'eux lance en l'air le ballon de cuir. Alors sus au symbole de la victoire ! et honneur à qui le logera dans sa paroisse ! Les bras s'élèvent et s'abaissent, les têtes se heurtent et se confondent, les chevelures flottent au vent , les cris se répondent de près et de loin, la poussière vole en tourbillons. Chacun saisit la soûle et la perd à son tour. La main vaincue la reprend à la main triomphante ; le dés-

espoir la rejette aux cieux, et le combat recommence plus acharné. Sus ! Sus ! La voilà chez les gars de Moëlan !... Ceux de Trébalay vont l'enlever!... Courage !... Il est trop tard ! . . . C'est un Ronkernois qui la tient ! . . . Il s'élance, poursuivi par trois mille rivaux. . . Il quitte la lande, franchit les talus, les prés et les champs, les courtils et les maisons... Le voilà sur les bords de l'Aven!... D'un côté les flots écumant contre les rochers ; de l'autre six mille bras dressés contre un seul ! . . Que faire?... le signe de la croix et s'élancer à l'eau ! Voilà le champion à la nage ! La soûle est dans sa main gauche, sa main droite fend l'onde avec vigueur, ses pieds la rejettent bouillonnante après lui ! — Noël ! Noël ! a crié toute sa paroisse. Mais il n'est pas le seul qui sache vaincre ou mourir... Deux cents gars se précipitent à la fois dans l'Aven. Les vagues s'ouvrent épouvantées

devant eux ; elles reculent en frémissant vers les bords. Les longs cheveux, noirs et blonds, traînent parmi l'écume. Les clameurs sauvages couvrent le bruit des cascades. Les lutteurs gagnent l'autre bord, essoufflés et ruisselants, mais plus ardents que jamais. Enfin le Konkernois s'arrête épuisé, défaillant... Il va succomber au milieu de son triomphe ! D'une main découragée, il lance au hasard le ballon ; mais un immense cri de joie vient lui rendre la vie... C'est un gars de sa paroisse qui a reçu la soûle et qui l'a logée dans le camp de Ïré-Konk!...

Ainsi continuent les luttes, jusqu'à l'élection des quarante chefs de bandes... Mais Mor-Vaniel n'en a pas attendu la fin pour appeler à lui les plus déterminés. Quels sont les ordres qu'il leur donne au sommet de cette colline, en allongeant la main dans la direction de Rustéfan? C'est ce qu'on va sa-

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voir à Rustélan même, où le ministre et Aliénor nont point encore reparu.

Après une heure et demie d'attente inutile, le seigneur du Liskoët avait perdu patience; La jNoue se livrait à des soupçons fâcheux, et le Pillaouer devenait menaçant. On attendit encore une demi-heure. On envoya chercher Aliénor dans tous les sens : on ne la trouva pas plus que le ministre.

Et hven de répéter de plus belle, en levant les mains : — J'en étais sur ! voilà le miracle qui commence!...

Il répéta tant et si bien ces paroles, que Liskoët lui lit donner la question, pour lui arracher ce qu'il savait. — Comme il ne savait rien du tout, il souffrit les douleurs du martyre, sans en avoir le mérite.

Alors enfin parut maître Salomon, mais dans un état qui n'avait rien de rassurant.

Sa belle robe de soie était déchirée; il avait perdu son bonnet ; une sueur froide découlait de son front avec les essences dont il s'était parfumé. Il franchit la grille en se retournant trois fois, comme un homme poursuivi par une armée; il cria aux gardes effrayées : — Sauvez-moi ! ... Sauvez-moi ! Les brigands sont à ma poursuite ! Et , traversant comme un trait les offices, il vint tomber éperdu au milieu de la salle.

Là, d'une voix entrecoupée de soupirs, de citations et de tremblements convulsifs, il ne put que répéter pendant un quart d'heure :

— Les brigands sont ici!... Défendezmoi!... La Fontenelle va venir!... J'ai vu ses farouches soldats!... De profundis clamavi ad te, Domine!... Qu'on ferme les portes du château!... Us sont plus de mille à ma poursuite!... Domine, exaudi vocem meam!... Je

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leur ai laissé mon manteau, comme Joseph à madame Putiphar!

A travers toutes ces exclamations, ce ne fut pas sans peine qu'on démêla son histoire. Au moment de se rendre au prêche, voyant mademoiselle du Liskoët dans le petit bois, il était allé au-devant d'elle. C'était la première fois qu'il osait mettre le pied dehors depuis son retour de Tré-Konk, et son audace avait été cruellement punie! Les brigands de La Fontenelle le guettaient, le malheureux, — les brigands à qui il n'avait point envoyé sa rançon!... A peine avait-il fait cent pas, qu'il est enveloppé par dix hommes qui sortent de terre. Ils le menacent de la mort s'il ouvre la bouche, et ils l'entraînent jusqu'au fond du bois... Là, sans lui rien dire, sans lui rien faire, ils le gardent à vue pendant un quart d'heure, pendant une demi-heure, pendant une heure,

pendant une heure et demie. Pourquoi cela? Sans doute pour préparer son supplice... Aussi disposait-il son âme à paraître devant Dieu... lorsqu'un autre spectacle vient frapper ses regards... Il voit mademoiselle du Liskoët entourée des mêmes hommes que lui-même, enlevée par eux...

— Enlevée!... s'écria le châtelain d'une voix formidable.

Et ce mot, répété par tous les assistants, par les écuyers et les valets, fit en quelques secondes le tour du château.

— Enlevée par La Fontenelle, reprend le ministre en s' essuyant le front ; mais enlevée, je dois le dire, avec les plus grands égards... J'étais si étonné de tant de respect au milieu de tant de violence, que je ne m'apercevais pas que les bandits m'avaient abandonné pour mademoiselle...

— Et vous n'avez pas volé à son secours?. . .

— J'ai volé ici, monseigneur, pour vous apporter cette triste nouvelle.

Liskoët devint pâle comme la mort, et tira sa longue épée du fourreau...

— A cheval! tout le monde à cheval!... cria-t-il d'une voix étouffée par la colère.

Et, au bout de cinq minutes, lui, La Noue et leurs gentilshommes galopaient dispersés dans la campagne...

Mais ce fut en vain qu'ils battirent toutes les routes à cinq lieues à la ronde ; ils n'y trouvèrent pas la moindre trace des soldats de La Fontenelle.

— Et cependant, dit le baron épuisé, en rentrant au château, après l'alerte que nous avons eue celte nuit, un tel coup n'a pu être fait que par ce brigand !...

Ses soupçons se portèrent sur messire Alain, et il le fit comparaître devant lui. Mais le recteur n'avait vu Aliénur qu'un instant,

pour recevoir d'elle l'assurance que son mariage était irrévocable. Et , se soumettant à la volonté du Seigneur, le saint homme était allé prier sur la tombe de la baronne.

Alors, pour la première fois, Liskoët demanda où était le Ligueur?. . Olarius répondit qu'il n'avait point reparu depuis le matin; et une idée fatale traversait l'esprit du baron, lorsqu'il aperçut le Ligueur lui-même tranquillement assis près du Pillaouer.

La contenance et les paroles de Lestialla rendaient toute défiance impossible , et pourtant un œil plus exercé que celui du baron eût été frappé de la singulière pâleur du jeune homme.

* — Monseigneur, dit le Pillaouer à demivoix, en regardant par une fenêtre, le soleil baisse à l'horizon. Dans une heure, le terme de notre contrat expire. Le mariage de mademoiselle du Liskoët et de M. de La Noue

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n'ayant pas lieu, la clause des garanties me donne arrêt sur lui et sur vous, et je saisis d'abord le château de Rustéfan...

Le baron laissa échapper un juron terrible... mais il ne put que baisser la tête en murmurant : — Vous en avez le droit !...

Jamais il n'avait parlé au Pillaouer avec tant de déférence, et pourtant jamais il n'eût eu plus de plaisir à l'écraser sous ses pieds ! . . . Merlin lui-même fut surpris de ce changement de ton, sans pouvoir en comprendre la cause... C'est que, pour la première fois, Liskoët manquait à sa parole, et il sentait qu'une tache ineffaçable allait tomber sur ses cheveux blancs ! . . .

Il fit signe aux gentilshommes de le laisser avec le Pillaouer, et La Noue resta seul entre les deux vieillards, aussi pâle et aussi sombre qu'eux-mêmes.

— Il y a un moyen de sauver votre chà-

leau et votre honneur! monsieur le baron, dit aussitôt une voix, que tous trois furent étonnés d'entendre.

C'était le Ligueur, qui était demeuré pensif sur la porte, et qui rentrait lentement, considérant le Pillaouer effrayé...

— Je connais votre affaire, messires, ajouta-t-il courtoisement, car je suis dans les confidences de maître Merlin.

En môme temps son regard impérieux défendit à l'usurier de le contredire, et il poursuivit tranquillement :

— Ce moyen, M. de Liskoët, est de rembourser au prêteur le montant du capital et des intérêts, lequel s'élève aujourd'hui à quarante-trois mille cinq cents livres, dix sous, trois deniers.

L'avare, le capitaine et lebaron se croyaient le jouet d'un rêve , et tous trois se regardaient sans trouver un mot à répondre.

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Liskoël fut le premier qui revint à lui, et il dit poliment au Ligueur :

— Ce moyen serait le meilleur , sans doute ; mais vous voyez bien que je n'ai pas...

— Cette somme? Le prêteur peut attendre que vous l'ayez, messire, reprit Lestialla, en jetant un coup d'œil à Merlin.

— Jamais ! s'écria celui-ci , qui s'élança frissonnant vers Mor-Vaniel.

Et il lui dit tout bas : — Sainte Marie ! que faites- vous donc?

— Mon devoir ! répondit le Ligueur, en portant une main dans son justaucorps.

Et, tandis que Merlin répétait de sa voix glapissante : — Pas un jour ! Sainte Mario ! pas une heure de délai!... Il y a dix années que j'attends!... Je suis ruiné, si je n'ai pas celte somme ! Le château de Rusléfan sera saisi ce soir et vendu demain !... Mon contrat est en bonne forme, Dieu merci !...

— Votre contrat ne vous appartient plus ! reprit Lestialla, en tirant un papier de sa poche . — Le Pillaouer m'a cédé ses droits avec cet acte, messires, ajouta- 1— il, après l'avoir déployé sous les yeux stupéfaits du baron.

L'usurier ouvrit convulsivement sa ceinture, s'assura qu'il était, en effet, dépossédé, et se rua contre le Ligueur avec une sorte de hurlement sauvage...

Lestialla le contint d'une main ferme, et le vieillard tomba inanimé sur les genoux. Les deux^ témoins de cette scène en attendaient silencieusement l'explication.

Le Ligueur frémit, en voyant la figure de Merlin se décomposer, comme s'il eût reçu le coup mortel. Il sentit qu'enlever à l'avare son contrat, c'était réellement lui enlever la vie ; et une lutte affreuse s'établit dans son âme entre son tad-mager et le père d' Aliénor.

En ce moment, le son d'une trompette

ébranla tout le château. Un gentilhomme franchit la grille avec un nombreux cortège, et le baron poussa un cri de surprise, en apercevant le sieur de Lézonnet.

Lestialla l'aperçut en même temps, et tout son aplomb faillit l'abandonner. Il échouait au port si Lézonnet le reconnaissait; — et comment ne le reconnaîtrait-il pas ?

Peu s'en fallut qu'il ne prît la fuite devant son ennemi le plus méprisable et le plus méprisé ; mais ce dernier moyen de salut ne lui restait pas même, car Lézonnet était déjà sur la porte de la salle.

L'ancien gouverneur de Concatneau se trouvait chargé par le maréchal d'Aumont de recruter, en vingt-quatre heures, toutes les forces du pays ; et il remit au baron la lettre du maréchal qui le sommait, au nom du Roi, d'envoyer trois cents hommes à Kemper. Il lui offrit, à cet effet, une partie de la

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somme de vingt mille livres que le maréchal lui avait confiée...

Ce fut en achevant ces mots qu'il aperçut Mor-Vaniel, et, malgré la contenance assurée de celui-ci, il reconnut parfaitement le vainqueur de Konk ! . . . *k

— Je suis perdu! pensa Lestialla, tout en soutenant le regard perçant du politique.

En effet, Lézonnet n'eut pas plutôt appris l'enlèvement d'Aliénor, qu'il dit au baron :

— Je sais qui a fait ce coup!...

— Vous le savez? s'écrièrent Liskoët et La Noue, portant à la fois la main sur la garde de leurs épées.

Et le gouverneur, signifiant à ses gens de cerner le prêche, allait prononcer ce terrible nom de Mor-Vaniel,... lorsque le Ligueur reçut une inspiration d'en haut !

— Un mot, messire!.. dit-il au politique en le prenant à l'écart, et en refoulant le nom

falal sur ses lèvres ; et il ajouta à demi-voix : — Si vous me perdez, je vous rends la pareille. Voyez cette lettre et cette signature...

Il tira de son justaucorps et montra à Lézonnet la dépêche par laquelle celui-ci avait proposé au duc de Mercœur de lui livrer Concarneau pour trente mille écus...

Le traître devint de toutes les couleurs, et s'élança sur le papier pour s'en rendre maître.

— Vous l'aurez à une condition, messire, reprit le Ligueur.

— Laquelle?

— Donnez-moi les vingt mille livres qui sont dans vos équipages.

— Elles appartiennent au maréchal d'Aumont, monsieur!...

— Vous les lui rendrez!... Les hommes comme vous sont toujours assez riches...

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