‹ Alimentation du paysan: Sous l'ancien RégimeChapitre 38 sur 53 · AN RAT · texte numérisé non relu

AN RAT

de la maison (1) ; et la huche, que dans certaines provinces on appelle la met. Que son couvercle soit plat ou en dos d’âne, elle est faite d'ordinaire en bois de chène et sa longueur est de quatre ou cinq pieds : « la met de chesne propre à faire du pain » est l'indice caractéristiquè de la nourriture la plus usitée; elle se rencontre dans les chaumières comme dans les maisons bourgeoises sous Henri IV (2).

On vit frugalement, s’en tenant aux vieilles mœurs, et la santé publique s’accommode à merveille d’une « diette austère » (3), quantité d'anciens le prouvent par la verdeur de leur vieillesse. Pénétrons dans l’intérieur du paysan et donnons quelques exemples de sa vie intime.

Dans le panégyrique naïf et touchant que Restif de la Bretonne consacre à la mémoire de ses parents, nous assistons au souper de la famille ; on ne saurait se rendre mieux compte de la vie des gens de campagne, des gens aisés, bien entendu : « Tousles soirs au souper, le seul repas où la famille pouvait être réunie, le’ père se voyait comme un patriarche vénérable à la tête d’une maison nombreuse : onétait ordinairement vingtdeux à table y compris les garçons de charrue et les vignerons quiétaient batteurs en hiver, le berger et deux servantes. Le père de famille se plaçait au bout, devant le feu, sa femme à coté de lui, à portée des plats à servir, car elle seule se mélait de la cuisine ; les ser-

‘1. Gœrue. Campagne de France, œuvres, X, 66. 2. Argert Baseau. Vie rurale dans l'ancienne France, p.251.

3, Desuars, p. 46.

2 Di UE) ve

vantes qui avaient travaillé tout le jour, étaient assises et mangeaient tranquillement ; ensuite les enfants de la maison dont l’âge seul réglait le rang ; puis le plus ancien des garcons de charrue et ses camarades ; ensuite les vignerons après lesquels venaient le bouvier et le berger ; enfin les deux servantes qui ne pouvaient dérober aucun de leurs mouvements (1). »

Maîtres et valets mangent donc partout à la même table ou à la même « gamelle » et la table de l’ouvrier ne diffère pas beaucoup de celle des fermiers.

Notre paysan n'est jamais insensible aux plaisirs de la table, et ne perd pas une occasion de se lesprocurer Il ne lésine pas quand c’est d'eux qu'il s’agit : « On célèbre par de véritables banquets toutes les circonstances solennelles de la vie... et ces banquets ont un caractère tellement public que le premier venu, un passant, peut s’y inviter. On ne donne pas de noces sans confectionner une ou plusieurs tartes dont tous, même les étrangers, peuvent réclamer leur part. Le dîner a-

‘t-il lieu dans une taverne, l'usage est de payer aux compagnons qui se trouvent là ce qu’on appelle l'avantage de la noce. En certains endroits, celui qui se remarie doit à qui en fait la demande un pot de vin pour secon: des noces, faute de quoi on le monte sur une charrelte et on va le jeter, avec forces huées, dans un rivière. Ce qui donne à ces banquets. un caractère tout public, c'est que l'habitude est d'y apporter chacun son écot,

Aux repas de noces, notamment, il y a un personnage

1, Resrir pe LA Bretonne : La Vie de mon père, 1779.

désigné sous le nom de maitre gouverneur des noces, qui est chargé spécialement de recueillir cet écot (1). »

Claude Gauchet, poète du xvr siècle, dans le ?laisir des Champs nous met sous les yeux quelques peintures vraies de la vie rurale. Il nous fait assister à la fête d'un village. La fermière attend l’auteur et des hôtes distingués, le jour de saint Samson, fête de Beauvale ; elle prépare tout pour le repas (2):

Fournit de bancs sa salle et de mets sa cuisine Et courant çà et là, les bras à demy nuds

Fait tirer du pouiller les chapons retenus.

Puis c’est le tour du gras cochon et du «gras aigneau ». Les hôtes arrivent dès le matin ; ils vont d'abord à la messe basse ; en sortant ils aperçoivent «un bragard échauffant sur l'orme du carrefour... pour loger les

joueurs d’instrument. » Alentour on voit déjà.

Folâtrer et jouer la petite jeunesse Qui ferait volontiers le soleil advancer

Afin que l’heure fust que l’on doit commencer...

Après le déjeuner, l’on retourne à la grand’messe ; les hôtes sont placés dans lé chœur ; le fermier Pierrot et son fils chantent au lutrin avec le vicaire ; puis

l’on revient diner à la ferme :

1. V. Siméon Luce, p. 64 et 65 in Féuix Brun : La Vie privée du paysan, 78.

2, CLaupe Gaucuer, Dampmartinois, « aumônier du roi » : le

Plaisir des Champs publié en 1533.

OA Nous montons à la chambre, où la verde feuillée Est mise tout autour, maint bonne herbe meslée Sur l’aire se respand, rendant une senteur, Qui réjouit le nez et conforte le cœur.

Ja la table est ouverte et proprement rangée, La serviette autour : dessus, le gras jambon De saulge et,de laurier lardé, se trouve bon Par ceux qui n’avaient pas (estant de la paroisse)

Voulu manger devant qu’avoir ouy la grand’messe,

Après le diner, tandis que les vieillards font l'éloge du passé, on voit entrer, précédés de deux violons,deux jeunes compagnons, qui présentent aux hôtes deux « larges dorées » ou bassins, dans lesquels on jette un ou deux testons ; puis ils se retirent après avoir invité à la danse la fille du fermier Pierrot (1).

Le goût des réunions et des plaisirs était tel que l'hiver même ne les faisait Das cesser; tandis que les nobles et les bourgeois avaient leurs soirées, les paysans avaient leurs veillées. Antique usage qui se retrouve dans l'Est comme dans l'Ouest de la France. Noël du Fail a dépeint, au xvr' siècle, les veillois de la Haute-Bretagne, avec le pinceau vif et sûr d'un témoin oculaire (2).Ces veillées se sont perpétuées en Bretagne aux deux derniers siècles et mème jusqu'à nos jours. Elles portaient au xvur' siècle le nom de ileries et de rendues nuitales, el souvent elles étaient accompagnées de danses.

À la fin du siècle suivant, les filles laissaient encore

passer leurs fuseaux par des trous pratiqués dans le

1. Acverr Baseau. Vie rurale dans l'Ancienne France, p. 263: 2. Nosz ou Farc : Contes d'Eutrapel, XI.

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plancher, de telle sorte que si les fils se cassent, les garçons placés dans la salle basse les rapportaient au prix d’un baiser et d’une histoire : « Rien n’égale, dit l’auteur qui raconte ce fait, la maladresse des filles dans ce canton; on ny voit point d'écheveaux sans reprise (1). » Il y avait aussi des réunions connues sous le nom de cuiseries de pommes, où l’on faisait des confitures de pommes arrosées de cidre doux (2).

Ce besoin de se réunir pour passer les longues soirées d'hiver n’est pas particulier à la Bretagne ; il se rencontre aussi dans les fermes du Languedoc, dans les montagnes de l'Auvergne, en Bourgogne (écreignes) et en Champagne (veillées). En Picardie, les femmes et les filles du village se réunissent tantôt chez l’une, tantôt chez l’autre, quelquefois dans les muches, vastes souterrains très communs dans la contrée, Le babil est le principal attrait de ces assemblées connues sous la dénomination de séries en Picardie, d’écraignes en Haïnaut ; le travail n’en est que le prétexté. Au milieu de la pièce pend une petite lampe, que chacun fournit à son tour, et tandis que les doigts agiles font tourner

le fuseau, les conversations vont leur train. On dis-

” serte sur les qualités et les propriétés de la filasse ; on

rapporte les aventures récentes ; on s'élève parfois jusqu'aux nouvelles de la guerre et d'Etat ; on parle de

l'apparition des esprits, de la puissance des sorciers ;

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