‹ Alimentation du paysan: Sous l'ancien RégimeChapitre 48 sur 53 · De La Marre, Traité de la police, IT · texte numérisé non relu

De La Marre, Traité de la police, IT

La récolte de l’année suivante ne fut pas plus abondante . À un été froid et humide succéda un hiver prématuré: les raisins et tous les autres fruits firent défaut : « Jamais de mémoire d'homme on n'avait vu une telle saison, ni une année si stérile en toutes choses (1). » IL fallait remonter aux années 1661 et 1662, de sinistre mémoire, pour trouver le pendant d'une pareille misère.

En 169% toujours la famine, qui n’est à bien dire qu’un accès aigu dans une maladie passée à l’état chronique.

« Vos peuples meurent de faim, disait un écrit anonyme qui fut remis à Louis XIV et que l’on attribue avec raison à l’Archevêque de Cambrai, la culture des

terres est presque abandonnée... Au lieu de tirer l’argent

‘ de ce pauvre peuple, il faudrait lui faire l’aumône et le

nourrir. »

La famine reparut aussi terrible qu'en 1662 et cette fois pour ne plus cesser jusqu'à la fin du règne de Louis XIV : « Ils manquent de pain, dit Taine en parlant des paysans, pendant les vingt-cinq années suivantes, et meurent par troupeaux ; j'estime qu’en 1715 il en avait péri près d’un tiers, six millions, de misère et de faim (2). » L'hiver de 1709 fut épouvantable et dépassa en horreurs tous ses devanciers.

1. Journal inédit de Grues Hurez. Bibl. Nat. F. Baluze, n° 1356, S 4.

2. « Ainsi, continue Taine, pour le premier quart de siècle qui précède la Révolution, la peinture bien loin d’être trop forte est trop faible, et l’on va voir que pendant un demi-siècle et

davantage, jusqu'à la mort de Louis XV, elle demeure exacte, peut-être même au lieu de l’atténuer faudra-t-il la charger. »

« En 1725, dit Saint-Simon, au milieu des profusions de Strasbourg et de Chantilly, on vit, en Normandie, d'herbes des champs. Le premier roi de l'Europe ne peut être un grand roi s'il ne l’est que de gueux de ioutes conditions, et si son royaume tourne en un vaste hôpital de mourants à qui on prend tout en pleine paix. »

En 1739, d'Argenson écrit son Journal: « La disette vient d'occasionner trois soulèvements dans les provinces, à Ruffec, à Caen ét à Chinon. On a assommé sur les chemins des,femmes qui portaient du pain... M. le duc d'Orléans porta l’autre jour au conseil un morceau, de pain, le mit devant la table du roi et dit : « Sire, voilà de quel pain se nourrissent aujourd'hui vos sujets...» « Dans nos cantons de Touraine, il y a déjà plus d’un an que les hommes mangent de l’herbe. » — « Le roi interrogeant l’évèque de Chartres sur l'état de ses peuples, celui-ci répondit que la famine et la mortalité y étaient telles, que les hommes mangeaient l'herbe comme des moutons et crevaient comme des mouches. »

La famine ne quitta plus les campagnes; elle y passa à l’état chronique, mais avec des redoublements aigus en 1740, 1741, 1749, 1745, 1767, 1768, 1775, 1780, 1784,

A Paris, en 1739, on fait de grands sacrifices pour maintenir le blé à un chiffre abordable. « Mais en Touraine, Anjou et encore d’autres provinces, il est constant qu'il n’y a pas de blé, que le pain y a valu longtemps de # à 5 sols la livre, et que les pays mangeaient de l'herbe, On ne sait trop à quoi attribuer cette di

sette.. C’est ce que le premier ministre devrait approfondir pour punir rigoureusement sans distinction de place (1). »

Dans cette mème année 1#39, le premier président-de la Cour des aides adresse au roi ces paroles : « Sire, le bruit des trompettes annonce la paix à votre peu-

ple, à ce peuple qui gémit dans la misère, sans pain et

sans argent, obligé de disputer la nourriture aux bêtes,

qui sont dans les champs, pendant que le luxe immodéré des partisans et des gens d’affaires semble encore insulter à la calamité publique (2).» ,

En 1740, Massillon, évèque de Clermont-Ferrand, écrit à Fleury : Le peuple de nos campagnes est dans une misère affreuse... la plupart mème, la moitié de l’année, mangent du pain d'orge et d'avoine qui fait leur unique nourriture et qu'ils sont obligés d'arracher de leur bouche et de celle de leurs enfants pour payer les impositions.. C’est à ce point que les nègres de nos îles sont infiniment plus heureux. »

Dix ans plus tard le mal est pire (3) : « De ma campagne à dix lieues de Paris, je retrouve le spectacle de la misère et des plaintes continuelles bien redoublées ; qu'est-ce done dans nos misérables provinces de l’intérieur du royaume ?... Les collecteurs, avec les huis-

siers, suivis de serruriers, enlèvent les meubles et ven-

1. Journal de l'avocat Barbier, HT, 178. (BonNeuère: Histoire des paysans.)

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