Mowrmit : Hist. des Français des divers États
charges qui l’accablent, malgré le mauvais état des chemins, qui ne lui permet pas de conduire aux marchés voisins l'excédent de ses produits, ni les lois prohibitives qui lui défendent de les faire sortir de la province et du royaume (1).
Ce qui soutient les paysans c’est qu’ils sont propriétaires pour la plupart; c'est qu'ils s’attachent à la terre qui leur appartient et qu'ils cultivent avec plus de soin que celle qu'ils tiennent à loyer. Mais leur petite culture est souvent un obstacle à l’aisance qu'ils poursuivent ; si elle suffit à leur alimentation annuelle, elle les laïsse sans ressources lorsque la récolte fait défaut. Dès la fin du moyen âgele morcellement de la propriété commence à se faire. En 1760 le quart du sol appartenait aux paysans. Turgot et Necker parlent de « l’immensité des petites propriétés rurales ». Avant eux l’abbé de Saint-Pierre remarquait en 1738 que «les journaliers ont presque tous un jardin ou « quelque morceau de vigne ou de terre. » Arthur Young déplore le
trop grand nombre de petites terres cultivées par leurs
1, On sait quelle influence exercent les routes et Les divers moyens de viabilité sur la richesse et la prospérité des campagnes. Autrefois le fumier des villes était perdu pour les champs ; la police municipale, pour mesure sanitaire, le faisait jeter dans les rivières qui les traversaient. On entretenait à peine, pour le passage des troupes, les voyages des seigneurs, les grandes routes qui relient les uns aux autres les grands centres de population ; mais les bourgs manquaient de chemins pour l’enlèvement des denrées, qui ne pouvant être tirées hors du pays, pourrissaient sans valeur entre les mains des campagnards.
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propriétaires et qui formaient le tiers du royaume (1). Cet amour du paysan pour la terre, que constatait À. Young, celte passion qui lui faisait employer toutes ses épargnes à l'acquisition du lambeau longtemps convoité, s’endetter souvent et se ruiner quelquefois pour y parvenir, cette passion est très ancienne et se satis-
fait depuis des siècles.
Telle était la situation des habitants des campagnes aux siècles derniers, et soit qu’on porte ses regards loin en arrière, soit qu'on se contente de lire les cahiers du tiers état en 1789, on trouve le spectacle des mêmes souffrances qui accablèrent le paysan. On ne peut nier les témoignages affligeants que les contemporains nous ont laissés sur les époques désastreuses d'autrefois ; ils dépeignent, dans les années mauvaises, la situation du paysan comme pire que ne l’est celle du paysan d’aujourd'hui dans des circonstances analogues.
Mais quelque nombreux, quelque accablants qu'ils soient, ils ne sauraient s’appliquer aux années encore fréquentes où la récolte a été abondante ou passable. Ils ont, il est vrai, si vivement frappé l'imagination que beaucoup d'historiens ont été portés à présenter ces symptômes d’un état exceptionnel, comme les manifes-
1. « Mais en y regardant de près, on s'aperçoit rétrospectivement que le paysan n'était qu’une sorte de nu-propriétaire, tandis que ses maitres lui arrachaïent (out l’usufruit du bien qu'il croyait posséder, » (Ernest Brelay : Les Classes agricoles avant el après la Révolution, p. 8.)
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tations d'un état normal; il serait injuste d’oublier les .Périodes heureuses et prospères pendant lesquelles l’essor des campagnes se développait et s'épanouissait,
Si Jacques Bonhomme fut trop souvent visilé par la famine, du moins il n’est pas mort de faim dix siècles durant. A ce règime-là, il n'aurail sans doute pas résisté longtemps.
Malgré les crises lamentables et trop prolongées qui ont pesé sur les classes agricoles surtout pendant la seconde période du règne de Louis XIV, malgré les effets néfastes d'une législation financière et économique défectueuse, le paysan, grâce au bon vouloir de quelques souverains et de plusieurs grands ministres qui le laissèrent parfois respirer en rares moments de répit, a vu plus d’une fois son saloir plein de lard, ses greniers, ses granges el ses étables garnis, et ses pains enfermés dans la huche ou étalés sur la planche, sur l’ais, comme on dit en Berry, comme autant de preuves de sa subsistance assurée pour le lendemain. Les témoignages des contemporains l’attestent, ils sont également nombreux.
Mais quoique Voltaire ait dit que le paysan était bien nourri, il l'était moins bien que de nos jours; pour peu que le pain de froment se vende un peu cher, aussilôt le paysan était réduit au pain d'orge ou d'avoine mèlé de son mouillé. La pomme de terre dont ne pourraient plus se passer ses descendants, lui manquait : c'était une grande ressource alimentaire en moins (1). Ce n’est
1. En Irlande, grâce à la pomme de terre, la population s’est
pas dans les rapprochements de-ce genre le seul vid embarrassant qui se réncontre. Les éléments de la nourriture ne sont pas seuls à s'être modifiés, ceux de l'éclairage, de l'habillement ont eu le même sort. Il n’en a pas été de même pour le chauffage du paysan.
Et bien que la viande et le vin fussent servis sur la table du villageois, ils l’étaient moins fréquemment et
moins largement qu'ils ne l'ont été depuis (1). On dit
bien que le régime frugal des paysans convient à leur santé (2), on les loue de connaître les avantages de la sobriété (3) ; on signale leur aspect vigoureux et sain
dans certains pays (4) : malgré tout leur condition maté-
élevée de 3.000.000 en 1766 à 8. 295 501 en 1845. (ne Mournant, L'Irlande, le Canada, Jersey, p. 18).
1. Aujourd’hui la consommation de la viande en France, laisse encore beaucoup à désirer, surtout dans les campagnes. Lavoisier dans ses fragments sur la Æichesse lerriloriale de la France donne des chiffres d’où l'on déduit que la quantité moyenne de la consommation en viande était, par tête et par jour, de 112 grammes pour la population des: villes et 42 grammes pour la population des campagnes, Aujourd’hui on l’évalue à 68 kilogrammes par an pour l’habitant des villes et à 6 à 7 kilogrammes seulement pour le paysan (Azex. Laver. //ygrène des paysans, 212).