Hist. litt. de la France, au passage déjà cité
Préface.
ditions que, sdlon nous aussi, notre poëme a eu à subir et qui en ont altéré »irtout la seconde partie, laquelle s’y prêtait beaucoup plus que la première; ce que nous prenons seulement la liberté de contester, c’est que la seconde partie tout entière ait été ajoutée à la première. Aussi n’avons -nous affaire qu’à une simple manière de voir sans aucun développement qui la mette en lumière. D’une telle manière de voir il résulte que le poëme primitif se réduisait à ces éléments : a Guillaume, vaincu en Aliscans, rentre en fugitif â Orange. » Rien de plus. Mais s’il en est ainsi, il n’y a pas d’action, il n’y a pas de poëme épique. Il y a tout au plus un chant de défaite, une sorte de nénie. Sans doute c’est aussi une défaite que raconte la chanson de Roland ou de Roncevaux; mais le poëme ne s’arrête pas là, et la punition du traître Ganelon en forme le dénoûment. L’action est très-simple, mais il y a une action. Il n’y en aurait pas, nous le répétons, dans V Aliscans ainsi tronqué. Et pourquoi supposer gratuitement cette absence d’action ? Parce que quelque réviseur maladroit a abusé de sa aéplor^le facilité pour délayer la seconde partie du récit et pour outrer le personnage de Rainouart. Est-ce là une raison suffisante ? Passe encore si entre la première partie et la seconde on apercevait quelque défaut de liaison ou q^uelque soudure grossière ; mais loin de là, les deux parties, selon nous, s’adaptent parfaitement l’une à l’autre de la façon la plus étroite, la plus suivie, et l’idée seule d’une coupure met à néant l’une des plus belles conceptions du poëte, la scène adimrable et d’un si vif intérêt à laquelle
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il nous fait assister depuis le moment où Guillaume rentre à Orange jusqu’à l’heure de son départ pour Laon.
Ce sentiment où nous sommes, essayons de le rendre encore plus plausible en esquissant notre
f)oëme à grands traits, de façon à en rendre ’unité manifeste, et à faire ressortir du même coup la simple beauté de la fable primitive dégagée des longueurs qui en alanguissent l’intérêt et des prétendus ornements dont elle a été par malheur surchargée.
Point de préliminaires; nul message, nulle scène de défi. Aucune de ces introductions par où les chansons de geste du second âge nous conduisent jusqu’à l’action. Elle commence ici avec le poëme et du premier pas nous entrons en pleine mêlée. Spectable terrible : de toute part, aussi loin que la vue peut s’étendre, chrétiens et Sarrasins sont aux prises. Le champ d& bataille est couvert d’écus et d’armes de toute sorte et retentit d’un affreux tumulte. Voici le comte Guillaume, poussant son cheval à travers les rangs ennemis. Voilà Abderame, le chef des mécréants, qui fend la presse sur sa cavale ra-
f)ide. « Malheur à vous, s’écrie-t-il en donnant a mort à plus d’un noble chevalier, c’en est fait aujourd’hui de la puissance de Guillaume ! » Les chrétiens succombent sous le nombre. Guillaume voit mourir ses hommes ; il en a le cœur navré, mais il ne peut les sauver.
Guillaume cherche son neveu Vivien. Hélas ! le jeune guerrier, qui ne survivra pas à cette journée , lutte encore avec furie ; mais il se voit près de mourir; il voit ses entrailles lui sortir
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du corps par trois ou quatre plaies. Vivien les rentre à deux mains, détache l’enseigne qui flotte au haut de sa lance, s’en étreint fortement les flancs, pousse son cheval parmi les païens, et le plus hardi prend la fuite devant lui. Héroïsme inutile. Il voit tomber aux mains des Arabes la fleur de son lignage, ses cousins qui vainement se sont joints à lui, et, frappé d’un coup mortel, sur le point de rendre l’âme, il est là gisant près d’une fontaine.
Cependant Guillaume ne cesse de frapper et de mettre à mort des païens ; mais plus il frappe et plus s’accroît devant lui la foule des mécréants, et plus s’éclaircissent les rangs de ses compagnons. Bientôt, il n’en compte plus que quatorze, tous blessés à mort. L’instant d’après , il demeure seul et sans aide. Il en est réduit à la fuite ; mais plus d’une fois, en reprenant le chemin d’Orange, il a affaire à de nouveaux ennemis qui le rejettent en Aliscans. C’est alors qu’on assiste à une admirable scène, celle de la communion et de la mort de Vivien. Détachons-la ici de notre sommaire pour la mettre plus en vue.
Comme le comte revient vers Aliscans par une petite vallée, là, au milieu des morts, il reconnaît l’écu de Vivien, et un peu plus loin il aperçoit Vivien lui-même, gisant sous un arbre. Il y court et le trouve, les mains en croix sur sa poi- ‘ trine et tout couvert de sang. Il avait couché son épée à côté de lui, battant sa coulpe de temps à autre et invoquant le Seigneur. Il n’avait plus sur lui rien d’entier, a Dieu ! s’écrie Guillaume, quelle douleur pour moi ! La perte que je fais aujourd’hui, je la pleurerai toute ma vie. Neveu
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Vivien, depuis le jour où Dieu fit Adam, il ne se vit point d’homme de votre vaillance, et voilà que les Sarrasins vous ont tué. Terre, ouvre-toi et m’engloutis ! Dame Guibourc, ne m’attendez plus.' Je ne retournerai jamais à Orange! » Le comte Guillaume pleure amèrement et se tord les poings et lamente son malheur. Personne ne saurait rendre sa douleur, tant elle est horrible et accablante. H n’y peut résister, tombe de son destrier et s’évanouit.
Il ne revient à lui que pour déplorer encore la mort de son neveu. « Vivien ! dit-il, c’est votre courage qui vous a perdu; jamais vous n’avez reculé d’un pied devant les pmens ! Hélas ! que ne suis-je venu quand il vivait encore. Il eût communié avec le pain bénit que je porte ; il eût reçu le vrai corps ae Dieu, et c’eût été pour moi une douce consolation. Dieu, dai^e recevoir son âme, car il est mort à ton service en Aliscans, le preux chevalier! » A ces mots sa douleur éclate encore ; il pleure tendrement, la tête appuyée sur sa main, c Neveu Vivien, fleur de jeunesse, ce fut pour ton malheur que ta grande prouesse se montra sitôt! Jamais homme si hardi ne monta en selle. Ah ! Guibourc I ah I noble comtesse, quelle peine cuisante pour vous quand vous apprendrez la triste nouvelle! Si votre cœur ne se déchire pas dans votre sein, ce sera grâce à la Vierge, grâce à sainte Marie , ce refuge des pécheurs. » En parlant ainsi , le comte Guillaume chancelle. Il baise la bouche toute sanglante de Vivien, cette bouche à l’ha-^ leine douce et fraîche comme cannelle. En lui donnant ce baiser, il lui met les deux mains sur
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la poitrine. Il j sent palpiter un reste de vie. Un profond soupir s’en exhale. « Neveu Vivien, parle-moi ! » dit le comte Guillaume, et en même temps il le serre dans ses bras et le cou\Te de baisers. Il se rappelle Tenfance de Vivien, le jour où il l’arma chevalier, et le serment que le jeune preux fit alors à Dieu de ne jamais reculer la Ion* gueur d’une lance en face des païens, v Voilà un beau jour pour les Sarrasins, dit-il, et qui leur promet du repos. Les voilà délivrés de vous et de moi, et de mon neveu Bertrand , et de tous ces barons qui m’étaient si chers. Ils auront ma cité d’Orange et toute ma terre. Personne ne sera là pour leur disputer cette proie ! t> A cette pensée, le comte s’évanouit encore.
Revenu à lui, il voit l’enfant qui avait un peu levé la tête. Vivien avait entendu les paroles de son oncle et poussé un soupir de compassion. « Dieu ! dit Guillaume, mes vœux sont exaucés ! » Il embrasse l’enfant et lui demande : « Beau neveu, vis-tu encore? réponds-moi, de grâce. — Oui, mon oncle, mais à peine, et ce n’est pas merveille en l’état où je suis. — Neveu, dit Guillaume, as-tu fait usage dimanche de pain bénit et consacré par un prêtre? — Je n’en ai pas goûté, répond Vivien ; mais je vois bien que Dieu m’a visité puisque vous êtes venu à moi. » Guillaume porte la main à son aumônière, il en tire du pain bénit, et dit à Vivien : « Maintenant confesse-toi à moi de tes péchés. Je suis ton oncle, ton plus proche parent après Dieu, le père tout-puissant. Je serai ici ton chapelain au nom du Seigneur. Ace baptême, je veux être ton parrain, et ainsi je serai plus pour toi
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qu’oncle ni frère. — Sire, dit Vivien, appuyez ma tête contre votre sein, donnez-moi de ce pain dont je suis affamé, et puis je n’aurai plus qu’à mourir. Hâtez-vous, mon oncle, car je sens le cœur qui me manque. — Ah ! dit Guillaume, douloureuse requête! De mon lignage j’ai perdu tout le grain ; il ne reste plus que la paille et le chaume, car mes barons sont morts. » Guillaume pleure toujours ; il ne peut s’en rassasier.
Il soulève Vivien, le fait mettre sur son séant, et l’entoure doucement de ses bras. Alors l’enfant commence sa confession. Il avoue tous ses péchés sans rien oublier. Il se rappelle le vœu qu’il fit le jour où il porta les armes pour la première fois ; il craint de l’avoir violé dans cette dernière journée en reculant un moment devant une troupe de Sarrasins. Guillaume le rassure et le fait communier. Vivien bat sa coulpe, et ses dernières paroles sont un adieu pour Guibourc. Ses yeux se troublent, il pâlit et son âme s’exhale. Dieu lui donna le paradis pour séjour et le fit habiter avec ses anges.
Quand Guillaume voit que tout espoir est perdu, ne pouvant emporter le jeune guerrier, il le couche sur son écu, le recouvre d’un autre écu, puis va pour monter à cheval ; mais le cœur lui manque. « Par Dieu, Guillaume, se dit-il à lui-même, on faisait grand cas de vous, on vous louait et l’on vous appelait partout Fierebrace. C’est lâche qu’il faut vous appeler, pour laisser ici celui que vous devriez emporter et faire enterrer à Orange ! » A ces mots , il court au corps de son neveu , le charge à grand’peine sur sa selle et remonte sur Bausant.
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Le comte Guillaume pense s’en retourner à Orange ; mais, avant qu’il y arrive, de mortels dangers l’attendent, car il n’est ni voie ni sentier que ne couvre la race maudite. Il est reconnu , entouré par les païens et forcé d’abandonner le corps de Vivien. Il prend la fuite; il est pour-, suivi. La nuit survient et le dérobe à la vue de ses ennemis ; mais tous les chemins sont gardés : la retraite lui est coupée. Il retourne auprès du corps de Vivien et le veille jusqu’à l’aube du jour. Aux premières lueurs du soleil, il remonte à cheval, dit un dernier adieu à son neveu et part au petit pas pour ne point attirer l’attention.
Mais Guillaume n’est point encore à Orange. Il n’y parvient qu’après de nouvelles prouesses, revêtu de l’armure d’un chef sarrasin qu’il a vaincu, et monté sur le destrier du païen, un destrier sans pareil, à l’allure si douce qu’elle ne lasse jamais, aux jarrets si nerveux qu’il n’est montagne ni pente qui l’arrête, un coureur infatigable, (jui n’a jamais sué, qui jamais n’a été ni saigné ni ferré et qui a l’ongle plus dur qu’acier trempé. C’est sur ce cheval auquel il doit la vie que le comte , après une course effrénée, arrive à la porte d’Orange et appelle à haute voix le portier :
« Ouvre-moi, abaisse le pont. Hâte-toi, frère, car il en est grand temps. » Mais le portier ne reconnaît ni l’écu du chevalier, ni l’enseigne qui flotte au haut de sa lance, ni le heaume vert, ni l’écu de quartier. C’est un ennemi, pense-t-il, qui veut entrer par surprise. « Arrière 1 lui ditil ; hors d’ici, traître, car Guillaume va revenir d’Aliscans ! — Sois sans crainte , ami , je suis
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Guillaume, qui revient d’Aliscans. Mes hommes sont morts et je suis perdu sans ressource. »
La comtesse apprend qu’il y a à la porte un guerrier ensanglanté sous. une armure païenne et qui est, dit-il, Guillaume au court nez. Elle paraît aux créneaux : « Guerrier, que demandezvous ? — Dame , faites-moi ouvrir la porte et abaisser le pont. Vingt mille Sarrasins sont à ma poursuite ; s’ils m’atteignent, c’en est fait de moi.
— Vous n’entrerez point. Guillaume est en Aliscans qui combat les mécréants. On n’ouvrira ni porte ni guichet jusqu’au retour du noble comte, mon bien-aimé. Que Dieu le protège!» Guillaume l’entend, baisse la tête et pleure d’attendrissement? Deux filets de larmes lui courent sur le nez. « Dame, dit -il en se redressant, je suis bien Guillaume. Comment pouvez-vous me méconnaître? Je suis Guillaume, n’en doutez pas.
— Païen, vous en avez menti ! Osez donc ôter votre armure de tête et montrer votre visage ! — Noble comtesse, c’est trop me faire attendre. Ne voyez-vous pas toutes ces hauteurs se couronner de païens? — Vraiment! à ces paroles je ne reconnais pas Guillaume ; jamais païen ne lui causa d’effroi. Par saint Pierre, ni porte ni guichet ne s’ouvrira que vous n’ayez désarmé votre tête, car bien des gens ont le même parler. »
Le comte laisse tomber sa ventaille , lève son heaume, et Guibourc va pouvoir le reconnaître, lorsque non loin de là elle voit passer une troupe de Sarrasins qui conduisent à Abdérame des prisonniers chrétiens, chargés de chaînes. Elle entend leurs cris ; elle les entend implorer l’aide de Dieu. Elle dit au comte : « Voilà bien la preuve
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que tu n’es pas Guillaume le baron, le fier bras tant vanté. Tu ne laisserais pas, si près de toi, les païens emmener ainsi nos gens ! » Guillaume, qui a senti le trait, relace son heaume, pique son cheval, court aux païens, frappe sur eux à coups redoublés, les met en fuite. Les prisonniers sont libres. Guillaume poursuit les fuyards. Guibourc le voit et commence à pleurer: « Venez, ditelle, venez, beau sire, vous pouvez entrer maintenant, vous êtes bien le comte Guillaume 1 » Il ne l’entend pas ; il continue sa poursuite, et elle, cependant, s’inquiète, et s’émeut : « Sainte Marie, dit-elle, soyez en aide à Guillaume. Je vois toutes ces hauteurs couronnées de Sarrasins. Hélas! que faire? S’il meurt, ce sera par ma faute. Revenez, sire, pour l’amour de Dieu ! »
Guillaume répond à cet appel. Le voilà dans Orange. Dame Guibourc tout éplorée l’a désarmé et sous son haubert elle a découvert quinze plaies ; elle voit le bras du baron tout ensanglanté et sa face inondée de larmes. Elle le voit et n’en peut croire ses yeux : « Es-tu bien Guillaume? Si tu étais Guillaume, n’aurais-tu pas ramené tes compagnons, et le comte Bertrand, et le jeune Guichard, et le jeune Gui, et Gaudin de Pierrelée et tous les barons du pays ? Les jongleurs ne seraient-ils pas à ta suite? N’entendrait-on pas le son de leurs vielles et n’y aurait-il pas grande joie autour de toi?... Non, tu n’es pas Guillaume; j’en suis tout effrayée. — Dieu , sainte Vierge, dit le comte, c’est la vérité ! ma vie s’usera désormais dans la douleur. Noble comtesse, pourquoi vous le celer ? Tous mes compagnons ont
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trouvé la mort enAliscans, et moi j’ai pris la fuite. ))
Guibourc l’entend, tombe pâmée et ne se relève que pour se lamenter : « Sainte Marie, reine couronnée, plût à Dieu être aujourd’hui morte et enterrée! »
Guibourc pleure, et bien d’autres avec elle. « Sire, dit la dame, où est Bertrand , et le jeune Gui, et Guichard le vaillant ? Où sont Gérard, Guineman et Gaudin le brun, et le preux Gauceran, et Vivien, le noble guerrier, et tous les barons du pays des Francsr Rendez-les-moi vivants, et sains et saufs! — Dame, ils sont morts en Aliscans, écrasés par le nombre. Nous n’étions qu’un contre trente ! mes hommes morts, blessés, je restais seul 1 ne me blâmez pas d’avoir fui. — Non, sire, je ne vous blâme pas. Que Dieu vous soit en aide!...
« Ainsi, dit Guibourc, Bertrand est mort, et avec lui Gaudin le brun et Guichart le hardi, Gautier de Termes, et Gerart, et le preux et noble Guielin ? — Dame, ils vivent encore , aux mains des Sarrasins ; mais Vivien le vaillant est mort, mort dans mes bras, apres s’être confessé. Dieu merci, et avoir communié avec du vrai pain ^nit. Je vous rapporte ses adieux. »
Guibourc pleure encore, puis elle a parlé en impératrice : « Sire Guillaume, ne peraez ni le sens ni le courage. Envoyez en France, à Saint- Denis, demander aide et secours à votre beaufrère, le roi Louis. Votre père Aimeri à la barbe blanche, votre noble mère Ermengarl de Pavie, ne viendront-ils pas aussi nous secourir dans cette terre maudite ? — Douce amie, si j’envoie
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un messager en France porter la nouvelle d’un tel désastre, on ne le croira pas; on le tiendra pour fou. Si je n’y vais moi-même, c’est peine perdue; mais je n’irais pas pour tout l’or de'Pavie. Ne serait-ce pas couardise de vous laisser ici seule et éplorée? — Sire Guillaume, allez-y. Seule avec les dames qui restent ici et les chevaliers que vous venez de délivrer, je tiendrai tête aux Sarrasins. »
Guibourc a tant prié Guillaume d’aller en France qu’il le lui promet.
« Sire Guillaume , dit Guibourc, tu vas aller en France ; tu vas me laisser dolente et éplorée au milieu de cette race qui me hait, et toi, dans ce pays où tout abonde, tu verras mainte jeune fille aux fraîches couleurs, mainte dame de haut parage ; tu m’auras bientôt oubliée pour fixer là ton amour... »
Le comte l’entend, la regarde, et les larmes lui montent du cœur aux yeux. Il presse Guibourc dans ses bras , il la couvre de baisers : « Dame, soyez sans crainte et fiez-vous à ma parole. J’en fais le serment : jusqu’à mon retour je ne changerai ni de chemise , ni de braies, ni de chausses, et ne me laverai point la tête. Je ne mangerai ni chair ni ragoût ; je ne boirai ni vin ni breuvage épicé. L’eau seule apaisera ma soif, et je n’aurai d’autre nourriture que ce gros pain où l’on trouve la paille. Je ne coucherai point sur la plume et n’aurai pour abri ni draps ni courtines, rien que la couverture de ma selle et la robe que j’aurai emportée. Enfin rna bouche n’en effleurera nulle autre jusqu’au jour où
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elle pourra de nouveau savourer les baisers de la vôtre.
Guibourc ainsi rassurée, Guillaume l’étreint - tendrement, lui fait ses adieux, s’arme et part.
Voilà la première partie du récit ; la seconde raconte le voyage de Guillaume ; la troisième son retour avec Rainouart au tinel et la victoire qu’il remporte, à l’aide de ce terrible auxiliaire, sur le champ de bataille même qu’il a quitté en fugitif.
Comme on le voit dans la rapide esquisse que nous venons de mettre sous les yeux du lecteur, jusqu’au départ de Guillaume, et y compris ce départ, tout se lie et s’enchaîne sans que la critique la plus exercée puisse surprendre la moindre trace d’un raccord, et c’est là sans contredit que le poète a montré le plus d’art, d’art primitif, si l’on veut, mais d’art puissant, qui saisit et remue, et qui serait depuis longtemps proposé à l’admiration dans toutes les universités du monde, si le récit était en grec.
N’est-ce donc pas une admirable figure que celle de ce fier guerrier, de ce grand baron qui n’a connu jusqu’alors que la victoire et qui est si cruellement contraint d’avouer sa défaite ? Les principaux traits de oette figure ne sont-ils pas touchés de main de maître ? Et celle de Guibourc, que lui manque-t-il pour être achevée? Ce que l’art du temps ne pouvait lui donner. Mais à la conception rien à reprendre. Par quelles touches habilement contrastées, par quelle heureuse opposition de couleurs le poëie a su dans la noole compagne de Guillaume nous montrer l’hérôine et la femme, à la fois forte et tendre.
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qui se pâme, oui pleure, qui se lamente, puis se ranime et parle en impératrice, comme dit le poëte, et rend à Guillaume l’espoir et le courage, et se repent presque au même instant de la résolution qu’elle lui a fait prendre, par la crainte toute féminine de perdre son amour, passant ainsi, en un moment, du sentiment viril aux faiblesses de son sexe et de l’énergie à la défaillance avec une mobilité d’impressions parfaitement saisie, parfaitement rendue 1
Pourquoi penser que ce caractère si vrai n’a pas été conçu tout a’un temps et dessiné d’un seul jet? Pourquoi supposer que le double aspect d’héroïsme et de tendresse sous lequel Guibourc nous apparaît n’est que l’effet a’un raccord, d’une reprise, d’un rajustement.? C’est pourtant là ce qu’on a affirmé ; c’est là ce qui semble évident à M. Jonckbloet lorsqu’il veut que la première chanson d’Aliscans se soit terminée au moment où Guibourc apprend et déplore la mort de Vivien. Que le goût moderne se montre sévère à l’égard de ces anciens poètes qui ont charmé nos aïeux, nous le comprenons, sans nous associer toujours à cette sévérité ; mais qu’on fasse tort ainsi de gaieté de cœur à l’un de ceux qui nous ont laissé T’œuvre la plus digne de notre admiration, nous n’y saurions souscrire.
Rien de plus naturel après la défaite que le désir de la revanche ; rien de mieux lié, par conséquent, avec la première partie du poème que le voyage de Guillaume, qui en forme la seconde partie.
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C’est à Laon, à la cour du roi Louis, que Guillaume va rencontrer ce personnage héroïcomique, ce Rainouart au Tinel qui doit être son vengeur, et qu’un goût peut-être trop délicat refuse de lui associer. Nous ne nous montrerons pas plus sévères que Dante, et nous n’enlèverons pas cet auxiliaire à notre héros, dont il nous parait inséparable. Mais à supposer, comme on le pourrait à la rigueur, que le rôle de Rainouart ne fit point partie de la fable primitive et ait été ajouté après coup, l’action, au fond, n’en demeurerait pas moins la même, le voyage de Guillaume se justifierait tout aussi bien et pourrait conduire encore, quoique plus en bref et avec moins d’accidents, au même résultat final.
Le récit de ce voyage, jusqu’au moment où Rainouart entre en scène, n’est nullement inférieur à la première partie du poëme. Il offre des beautés du même ordre , et l’on y reconnaît la même touche, surtout dans un grand tableau d’une exécution à la fois brutale et gracieuse, où notre poète nous apparaît comme un ancêtre de Shakespeare.
Laissons de côté le curieux incident de l’émeute bourgeoise à laquelle donne lieu l’arrivée de Guillaume à Orléans , et son passage par la ville, ainsi que la rencontre qui s’ensuit entre le comte et son frère Ernaut, pour aller tout droit au morceau capital que nous venons de
signaler. Nous ne saurions guère le réduire plus que nous ne l’avons fait dans notre sommaire , et ici encore nous demandons la permission de l’en détacher, tel ou à peu près que nous avons essayé de le reproduire pour en donner une idée à ceux des lecteurs auxquels la langue du temps ne serait pas assez familière.
Guillaume arrive à Laon , où une grande fête s’apprête pour le couronnement de sa sœur, épouse du roi Louis. Il arrive un dimanche , à l’heure de manger , comme on sort de la messe. « Quel est ce grand diable si haut perché sur son grand destrier,? vit-on jamais rien de pareil? » ainsi parle le menu peuple. Guillaume se tait et passe outre ; parvenu devant le palais, il met pied à terre sous un olivier, l’épée au côté, mais sans heaume ni haubert. On le voit, on s’étonne, mais personne ne va à lui. Le comte n’a ni écuyer , ni garçon pour lui tenir son destrier. Il l’attache à un olivier, et autour de lui chacun s’effraye comme l’alouette devant le faucon.
On court annoncer sa venue au roi Louis ; on lai dépeint cet écuyer, ce chevalier, ce haut baron ; on ne sait qu’en dire, mais il n’a pas son pareil en France. Tout semble étrange et redoutable en lui, sa personne et son équipage. A cette nouvelle , le roi se signe et son visage s’assombrit. Les Français se mettent aux fenêtres pour regarder le comte. « Sanson, dit le roi Louis, allez-moi savoir qui est cet étranger. Enquérezvous de son nom et de son pays, et revenez m’en informer ; mais gardez-vous de me l’amener céans avant que je sache d’où il est. » Sanson obéit.
A ses demandes Guillaume répond : « Mon nom
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Préface.
ne doit pas être celé en France. Je suis Guillaume au court nez, et je viens d’Orange. Je suis épuisé de fatigue ; de grâce, tenez-moi mon cheval Jusqu’à ce que j’aie parlé au roi Louis. — Sire , dit Sanson, souffrez un moment que j’aille là-haut rendre compte au roi de mon message. Sire Guillaume , je reviens aussitôt. Pour Dieu , ne vous fâchez pas; c’est l’ordre du roi Louis. — Hâtezvous , ami, répond Guillaume, et ne manquez pas de dire au roi que je suis dans la détresse. Je verrai bien à cette heure si jamais je lui fus cher. Qu’il vienne au-devant de moi avec ses puissants barons. Je saurai par là comment je suis aimé ; c’est dans le besoin que l’amitié s’éprouve. S’il ne le fait, il n’y a plus à compter sur rien — Sire, dit Sanson, je vais lui faire part de vos désirs. Il ne tiendra pas à moi qu’ils ne soient satisfaits. »
Sanson remonte près du roi : « Sire , lui dit-il , vous ne savez pas? C’est Guillaume, le redouté Guillaume ! Il désire que vous alliez au-devant de lui. — Jamais, répond Louis; à tous les diables ! Ne cessera-t-il pas d’être pour nous un sujet de peines et de soucis ? Malheur à qui se réjouit de sa venue ! »
Le roi s’assied tout pensif. Damoiseaux et che- . valiers descendent les degrés. Ils étaient là bon nombre , à qui le comte Guillaume avait donné des armures, des peaux de martres et d’hermines, des hauberts, des heaumes enrichis de pierres précieuses J des épées, des boucliers, de l’or et de l’argent , des palefrois , des destriers. Quand ils le virent dans un tel dénûment, aucun a’eux n’alla le baiser ni lui donner l’accolade. Ils ne le saluèrent que de railleries , de risées , de propos
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amers. Ainsi va de l’homme qui tombe en pauvreté ; il cesse d’être servi, honoré.
« Seigneurs , leur dit Guillaume , il est mal à vous de me traiter ainsi. Je vous ai tous aimés, vous avez tous reçu de moi des services et des présents. Si je ne vous donne pas à cette heure, est-ce ma faute , quand j’ai tout perdu en Aliscans ? Mes hommes sont morts ; le peu qui m’en reste est aux mains des Sarrasins. Bertrand , mon neveu, est leur prisonnier avec Gerart, avec Gui, avec d’autres encore. Vivien n’est plus , et moimême je suis couvert de blessures. Je ne sais pas mentir : j’ai pris la fuite. Il y a autour d’Orange cent mille païens. Desramé l’assiège avec trente des rois mécréants. Dame Guibourc, qui vous a tant aimés, vous fait prier par ma bouche de venir à son secours. Pour Dieu, seigneurs , ayez pitié d’elle, secourez-nous ; ce sera une grande charité! » Ils l’entendent et ne lui répondent pas un mot. Ils le laissent là et remontent les degrés de marbre du palais. Guillaume au court nez peut savoir maintenant comment le riche traite le pauvre.
Voilà le comte tout seul sous l’olivier. « Dieu I s’écrie-t-il , c^u’on est peu de chose quand on est réduit à la prière 1 Si j’avais apporté de l’or et de l’argent, je serais honoré et chéri ; mais ils voient
3ue j’ai besoin d’aide, et ne font pas plus de cas e moi que d’un ribaud. Ils ne veulent même pas recevoir mon cheval à l’écurie 1 » A ces mots, il s’assied tout en courroux , met son épée sur son cheval et songe avec regret à sa femme.
Les chevaliers sont rentrés au palais : « Où est Guillaume? leur demande le roi Louis. — Il est
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resté seul sous l’olivier. » Le roi va à la fenêtre .
De là, il voit Guillaume en larmes. « Sire Guillaume, lui dit-il, allez à quelque auberge, faites bien panser votre cheval, puis revenez à la cour pour manger. Vous êtes venu en bien pauvre équipage que vous n’avez ni garçon ni écuyer pour vous déchausser. » Le comte est cruellement blessé de ce dédain. Il en aura vengeance.
Il est tout entier à cette pensée qui l’agite, lorsqu’un franc bourgeois nommé Guimard lui offre l’hospitalité. Guillaume accepte, mais, fidèle au serment qu’il a fait à Guibourc, il refuse les mets délicats qui lui sont offerts, ne mange que de gros pain de seigle , ne boit que de l’eau et ne veut pour couche que de l’herbe fraîche et des joncs.
Le lendemain , il quitte son bon hôte , le laisse tout tremblant de peur pour avoir entendu les menaces de sa colère, et se dirige vers le palais.
Sous le bliautdont il est revêtu, le comte s’est armé de son haubert, et il tient son épée cachée sous son manteau. Les portes s’ouvrent devant lui, et le voici venir dans la salle voûtée. Il y ' trouve grand nombre de princes, de comtes, de ducs, de chevaliers jeunes et vieux, et de grandes dames richement vêtues de soie et d’or. Il est bien reconnu, mais mal accueilli quand on le voit en si pauvre équipage. Pas un huissier qui le salue, pas même la reine sa sœur. Guillaume en courroux va s’asseoir sur un banc sans dire mot. Il tient sous son manteau son épée nue , et peu s’en faut qu’il coure sus à ceux qui le reçoivent si mal ; mais, avant qu’il en ait le temps, on annonce l’arrivée de son père Aimeri.
Le sire de Narbonne est descendu au perron
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avec Erraengart , la noble comtesse , quatre de ses fils et une suite nombreuse. Le roi Louis et la reine vont au-devant d’eux : chacun leur fait fête et les reçoit avec des cris de joie, Aimeri prend place sur un fauteuil à côté du roi de Saint- Denis^ et la comtesse près de la reine. Les chevaliers s’assoient sur le pavé de la salle, où l’on respire le parfum de la rose et du lis, et où l’encens brûle dans les encensoirs. Les jongleurs ont pris leur vielle et l’allégresse est grande au palais; mais avant la fin du jour le plus hardi aura peur. L’empereur lui-même voudrait être à Paris et la reine dans sa chambre de Senlis ; car Guillaume, le marquis au court nez,’ est assis là, seul, courroucé, marri, tout entier à sa colère et à son ressentiment. « C’est trop me tenir à l’écart, se ditil, quand je vois ici mon père, mes amis, la noble mère qui m’a donné la vie et que je n’ai pas vue depuis six ans. C’est trop souffrir ; c’est trop me laisser avilir et honnir ! Si je ne prends ma revanche, j’en perdrai la raison. «
A ces mots , il se lève , toujours armé de son épée; il s’avance au milieu de la salle, et parle ainsi à haute voix, de façon à être entendu de tous : « Que le glorieux Jésus, ce roi de Paradis, sauve celle de qui je suis né, et le père chéri qui m’engendra, et tous mes frères et mes autres amis ; mais qu’il confonde et ma sœur, la vilaine garce, et ce mauvais roi sans cœur, qui m’a si honteusement accueilli et m’a laissé en butte aux risées et aux mépris de sa cour! Quand j’ai mis pied à terre sous l’olivier , il ne s’est pas trouvé un de ses hommes, ni grand ni petit, pour rne tenir mon destrier arabe. Par les saints que Dieu a bénis,
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n’était mon père qui est assis là près de lui, je le pourfendrais de cette épée jusqu’à la poitrine! » Le roi l’entend et pâlit d’effroi ; la reine voudrait êtreàParis, àÉtampesouàSenlis.Iln’est Français qui n’en soit consterné . Ils se disent l’un à l’autre : <i Guillaume est en courroux ; il va faire quelque coup du diable. »
Quand Ermengart et Aimeri ont vu leur enfant, ils en ressentent une grande joie. Ils bondissent de leurs fauteuils et pressent Guillaume dans leurs bras. Ses frères aussi se jettent à son cou. Guillaume raconte à son père sa défaite, sa fuite, la mort de Vivien, la détresse où il a laissé Guibourc. « Elle m’envoya en ce pays, dit-il, pour demander secours à Louis, ce mauvais mécréant ; mais à l’accueil qu’il m’a fait je vois bien qu’il est sans cœur. Par saint Pierre, je l’en ferai repentir avant mon départ, et lui, et ma sœur, la vilaine garce! » Le roi l’entend et devient tout soucieux. Les Français restent muets, et nul ne lui offre ses services. Ils se disent tout bas entre eux : « Qui pourrait y suffire? Il n’est chevalier si vaillant qui soit allé à son secours qu’on ait vu jamais revenir en France. Qu’il laisse là Orange ; qu’il l’envoie à tous les diables , et qu’on lui donne le Vermandois. »
Dame Ermengart rompt seule le silence. Elle s’écrie à haute voix ; « Par Dieu, Français, vous êtes tous des lâches! et vous, sire Aimeri, le cœur vous manque en ce moment. Beau fils Guillaume, sois sans crainte. Par saint Pierre, j’ai encore un trésor si pesant que trente chars ne suffiraient pas à le porter. Je le donnerai tout entier sans en garder un besant à ceux qui se
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mettront à ta solde. J’irai moi même combattre avec toi au premier rang, armée d’un haubert , le heaume en tête, l’écu au cou, l’épée au côté, la lance au poing. Si j’ai les cheveux blancs, j’ai encore le cœur dispos et allègre, et, s’il plaît à Dieu, j’aiderai mon enfant. Une fois armée, sur un coursier, il n’est païen , Sarrasin ni Persan qui tienne en selle, si je l’atteins de mon épée. » A ces mots, Aimeri sourit et soupire en même temps. Ses fils attendris versent des larmes.
Guillaume n’en restera pas là. Il est toujours au milieu de la salle; il regarde fièrement sa sœur, qui porte couronne d’or en tête; il regarde aussi d’un air irrité et la face embrasée de colère le roi Louis , qui est assis près d’elle ; « Sire Louis, lui dit-il, voilà donc le salaire de mes peines ! Quand Charlemagne eut perdu la vie et que la cour s’assembla à Paris, où se réunirent tous les barons de la contrée, tu allais être déshérité, tu allais perdre la couronne de France, quand je combattis pour toi, et quand je les forçai à la mettre sur ta tête ; ce fut par crainte * de moi qu’ils n’osèrent te la refuser. — Il est ' vrai, dit Louis, mais je t’en récompenserai aujourd’hui par le don d’un fief. — Oui, s’écria Blanchefleur, et sans doute à mon détriment? Bel accord vraiment, inspiré par les diables! Malheur à qui l’ose conclure ! »
Guillaume l’entend, la regarde et lui dit ;
« Tais toi, chiennesans vergogne, rebut de Thibaut l’arabe! Ta parole ne vaut plus qu’on l’écoute. Quand tu manges rôts et ragoûts; quand tu bois en une coupe dorée ton vin, ton claret, tes breuvages épicés; quand tu savoures des gâ-
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teaux de farine quatre fois blutée; quand la coupe à la main, auprès de la cheminée , tu t’échauffes et te brûles le sang à l’ardeur du feu, les appétits gloutons allument en toi la luxure, et, la face enflammée, tu demandes à Louis d’éteindre les désirs qui t’embrasent. Alors, ivre des plaisirs de la chair et rassasiée de ceux de la table, tu n’as souci ni de neige ni de gelée, ni des combats qu’il nous faut livrer, ni des souffrances
3u’il nous faut endurer loin d’ici , sous les murs ’Orange, aux prises avec les mécréants. Il t’importe peu à toi de savoir comment vient le blé, mauvaise chienne, mauvaise ribaude, qui oses te prendre à moi devant le roi et trouver à redire dans mon langage. C’est la main des diables qui vient de te couronner ! » A ces mots, il s’approche d’elle, lui enlève sa couronne, et aux yeux de tous la jette à terre. Puis il met la main à l’épée, prend la reine par les cheveux et va lui couper la tête sans que personne ose l’arrêter, quand Ermengart l’arrache de ses mains. Elle étreint Guillaume, et son bras, et son épée. La, reine s’enfuit échevelée et comme folle de terreur. Elle court se réfugier dans sa chambre, où elle tombe évanouie.
Blanchefleur est relevée par sa fille, la belle , la bonne, la sage Aélis. Aélis interroge sa mère ; elle apprend d’elle la cause de son épouvante.
« Prenez soin, ma fille, que la chambre soit •bien fermée et la grande barre bien fixée, car s’il entre, je suis morte. — Vous avez été trop osée, lui dit Aélis, d’avoir mal parlé à mon oncle, au meilleur homme qui jamais ceignit l’épée. C’est parlui que vous êtes reine et dame de toute la
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France. Si vous lui avez dit quelque parole blessante, ce sont les diables qui vous l’ont inspirée. — Oui , ma fille, dit la reine .Vous êtes pleine de sens ; bénie soit l’heure où je vous portai dans mes flancs ! Vous avez dit vrai : c’est lui qui a fait ma grandeur , c’est à lui que je dois mes noms de reine et de dame. Que Dieu m’accorde la grâce de faire la paix avec mon frère. « La reine s’assied tout éplorée. Elle se lamente sur son malheur. Aélis demeure toute pensive, puis elle sort de la chambre sans songer à s’ajuster. On dirait une rose par une matinée de mai. Plus blanche que neige , elle a de si fraîches couleurs qu’en toute la France on ne trouverait pas sa pareille. Elle arrive dans la salle pendant que les Français s’entretiennent toiJt bas de la colère de Guillaume et le chargent de malédictions.
A la vue de la jeune fille, toute la cour se lève ; chacun la salue. Le comte Aimeri la presse dans ses bras , et elle reçoit les baisers de ses quatre oncles. Grâce à elle le calme renaît. Ermengart se jette aux pieds de Guillaume et lui crie merci pour la reine. Le comte la relève, mais il n’est pas fléchi : « Avant ce soir, ditil, j’aurai rabattu l’orgueil du roi. Sachez que je ne l’aime pas. » H demeure toujours là, son épée nue à la main et la face embrasée de colère. Il parle et personne n’ose le contredire. Au silence qui règne dans la salle, on se croirait à la messe. A son tour la belle jeune fille vient se jeter aux pieds de Guillaume et l’implore en lui embrassant les genoux. « Grâce, beau sire, au nom du fils de Marie ! me voici ; disposez de moi comme il vous plaira, ordonnez à votre gré que
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j’aie la tête tranchée ou qu’on me brûle sur un bûcher. Condamnez-moi à l’exil si c’est votre volonté. J’y consens; je ne demande rien; j’irai mendier loin de la France, pourvu que vous fassiez votre paix avec mon père et avec ma mère , qui pleure en ce moment à cause de vous et de sa vie ne retrouvera plus la joie. Si elle vous a offensé, ce fut dans un instant d’égarement. Pardonnez-lui pour cette fois, bel oncle, et si jamais elle se permettait une nouvelle offense, faites-moi brûler dans une chaudière bouillante. » A la voix d’Aélis, Guillaume s’attendrit ; « Ma belle nièce, lui dit-il, que Jésus vous bénisse. Relevez-vous; c’est trop de peine. — Non, mon oncle, plutôt être enterrée vive que de me relever avant d’avoir apaisé votre colèr£ et obtenu la grâce que j’implore! » Ermengart joint ses prières à celles de sa petitefille : « Beau fils Guillaume, laissez votre folie; vous aurez satisfaction. Voyez, le roi se soumet à vos volontés ; il vous promet secours et assistance — Oui, dit le roi relevant la tête, à ses ordres. >> Guillaume l’entend et se laisse enfin fléchir. Il se baisse, donne un baiser à la jeune fille et se rend à sa prière. La colère du comte est refroidie ; sa parole s’adoucit et il remet son épée au fourreau. Deux chevaliers vont chercher la reine. La paix est faite, la joie se ranime, et le roi, en l’honneur de Guillaume, donne l’ordre de dresser sa table incrustée d’or. Voilà ce que le comte a gagné par son éclat, et c’est ainsi qu’il faut châtier les orgueilleux. On n’en saurait jouir si on ne les dompte de main de maître.
Tel est le tableau que nous prenons la liberté
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d’admirer, n’en déplaise à ces juges d’un goût raffiné qui condamnent sans miséricorde toute la littérature du moyen âge : non assurément que cette peinture nous paraisse de tout point irréprocha ble, mais parce que, telle qu’elle est, elle nous frappe, nous émeut, nous prend par les entrailles, comme dit Molière. De plus, elle nous lait éprouver un plaisir historique, pour ainsi parler. Nous y voyons la vive et fidèle image des mœurs du temps, mœurs violentes et douces à la fois, où au milieu de brutalités de tout genre fleurissaient des sentiments de la plus exquise délicatesse. Ce Guillaume qui veut trancher la tête à sa sœur, après avoir épuisé pour l’injurier toutes les vilenies du langage, c’est le même qui, peu de jours auparavant , pour rassurer la tendresse inquiète de Guibourc, trouvait dans son cœur l’idée du serment chevaleresque que nous avons rapporté; c’est le même qui, la veille, tenait si bien sa parole, chez le franc bourgeois Guimard, en n’acceptant de son hospitalité que du pain grossier, de l’eau, et un lit de joncs et d’herbe fraîche. Ce Guillaume, qui, avant son départ d’Orange , a mis à mort plusieurs centaines de prisonniers païens, pour n’avoir point à les nourrir, qui, en passant par Orléans, a tué le châtelain et taillé en pièces nombre de bourgeois, nous venons de le voir attendri et désarmé par les prières d’Aélis, de celte belle jeune fille , de cette rose de mai, comme dit le poète, qui obtient seule la grâce de sa mère. C’est surtout par de semblables scènes, par de semblables contrastes, copiés d’après nature, que l’épopée du moyen âge nous intéresse et nous touche. Elle nous of-
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fre sans doute plus de vérité que d’art. Elle est réaliste, comme on dit aujourd’hui ; mais c’est peut-être ce défaut même, puisque c’en est un,
3ui plaît dans l’épopée naturelle ; et ce qui affait l’épopée artificielle, si achevée qu’en soit la forme, c’est le caractère trop général, trop idéal de ses figures ou des sentiments dont elle les anime.
Mais sans insister sur ces questions de goût, bornons-nous à faire remarquer que jusqu’ici notre chanson est au fond d’une seule et même teneur, et que le récit en est très- simple et très-bien suivi . Sauf peut-être en la forme, nous n’y voyons, pour nous, rien à désirer, rien à retrancher. L’épisode même de la rencontre des deux frères, qui se combattent sans se connaître, se termine de façon à n’être point inutile , puisque Guillaume apprend d’Ernaut, quand les deux adversaires se sont reconnus, où est le roi Louis, et par conséquent dans quelle direction il doit continuer son voyage.
Et maintenant que notre héros a atteint son but, maintenant qu’il a promesse d'être assisté et par le roi son beau-frère, et par son père et sa mère, et par ses frères , l’action marche vers son dénoûment. Pour y arriver, elle pourrait sans doute se passer de Rainouart ; elle s’en passait peut-être à l’origine, quoique rien ne le prouve ; mais il nous semble, en ce cas, qu’elle y perdait singulièrement en variété et en intérêt. Sans Rainouart, le dernier tiers du poëme ne serait que la contre-partie du premier, rien de plus; Guillaume, vaincu la première fois, serait vainqueur la seconde, ou parce qu’il serait plus fort , ou parce qu’il serait plus heureux , c’est-à-dire le plus naturellement du
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inonde , mais de la façon la moins conforme aux habitudes de l’épopée, où les retours de fortune ne s’expliquent pas d’ordinaire aussi simplement.
Quelles sont donc à l’endroit de Rainouart les répugnances de la critique? Le comique de son rôle, dit-on, s’abaisse jusqu’à la bouffonnerie et par là compromet la dignité, la majesté de l’épopée. Les récits de ses faits et gestes détournent et fatiguent l’attention, etc. Il faut bien reconnaître ce qu’il y a de fondé dans ces observations, à savoir que toute la partie du poème consacrée à Rainouart n’est point à la hauteur du reste, et qu’elle n’a pas été écrite par l’Arioste.Mais delà quelle conséquence? Celle-ci, seulement, au pis aller, que l’auteur d’Aliscans avait le génie plus sérieux que comique et réussissait mieux à émouvoir qu’à faire rire, chose de soi très-concevable. Sans même pousser aussi loin , on pourrait se borner à croire que tout n’est point de lui dans cette partie de son ouvrage, et qu’une main mal habile l’aura gâtée sous prétexte de la développer, en abusant, par exemple, du défaut de mémoire qu’il avait attribué à Rainouart. Mais de la disparate qu’introduit dans la composition cette espèce de géant sarrasin on n’est nullement autorisé à conclure qu’il y soit entré après coup et n’y figurât point dès l’origine. Le principe de la séparation des genres, si fort contesté de nos jours, était, selon toute apparence, inconnu du moyen âge, et lorsqu’il était appliqué , c’était , pour ainsi dire , par la force des choses. C’est ainsi, par exemple, que la chanson de Roland est tout entière sur le ton grave, parce que nulle part la situation ne se prêtait le moins du monde à la plaisanterie ; mais dans
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presque toutes les autres chansons de geste on ne voit point que les trouvères se soient fait faute de cette ressource , et on les voit même en user souvent d’une façon tout à fait inattendue. Leurs hérosmême lesplusnoblesne sont point toutd’une pièce et sepermettentlemotpourrire, voirequand ils ont crevé un œil à leur adversaire (‘) ou lui ont fait avec le tranchant de leur épée une large et sanglante tonsure (^). Mais, en ce cas, le comique n’est qu’accidentel et dans l’expression seulement. Il est dans l’action et s’épanouit bien davantage lorsque les trouvères mettent en scène soit un vilain, soit même un personnage de noble origine , mais déchu ou n’ayant point encore le droit de porter l’épée, cette arme des chevaliers, soit enfin un infidèle, un Sarrasin. Dans ces diverses circonstances , ils ne manquent jamais de se donner carrière , avec plus ou moins de retenue, selon l’occurrence, mais sans manquer pour cela d’animer le personnage qu’ils traduisent ainsi en ridicule des sentiments les plus généreux et parfois les plus élevés.
Le portrait de Rainouart est l’un de ceux qui rentrent dans cette galerie, et, quoique très-chargé, il ne nous paraît au fond ni si mal dessiné ni si déplaisant qu’on le prétend, puisque nous allons jusqu’à croire que le crayon de Rabelais n’aurait point dédaigné certains traits de cette figure. Tel est notre sentiment en l’examinant en elle-même, et quand nous la considérons par rapport à la composition où elle est encadrée, si nous convenons