Ci- après, sommaire, p. lüj-lv, et texte, p
P RÉFACE.
armes les plus étranges, les moins usitées, tantôt une hache, tantôt un pilon, tantôt un mail, un fléau, un levier ou tinel. Moyen d’exciter le rire dont nos anciens poètes ne se sont pas fait faute, qui, avec le temps, a perdu de son sel et demande aujourd’hui quelque réflexion pour être encore goûté.
L’auteur de la chanson d’Aliscans n’a pas manqué de tirer parti de cette simple et naturelle ressource. La manière dont il a pris soin d’accoutrer et d’armer Rainouart avait pour objet de former un contraste plaisant avec les exploits chevaleresques dont il le rend capable, avec les sentiments élevés dont il l’anime, et rien de ce contraste ne pouvait échapper aux yeux des contemporains. Les nôtres, qui se sont ouverts dans un monde d’aspect si différent, ne sauraient d’emblée aussi bien le saisir ; mais pour cela il leur suffit du moindre effort; il leur suffit de regarder pour voir. Si l’on veut bien prendre cette peine, on estimera moins bas le rôle de Rainouart ; on le trouvera mieux concu et plus significatif qu’il ne le parait d’abord.
Certains effets y sont très-bien préparés, entre autres, la comparaison qu’il est amené à faire lui-même entre l’arme grossière et primitive qu’il s’est donnée, et celle qui distinguait les chevaliers. Avec quel dédain il fait n de l’épée qu’il se laisse ceindre au côté, par la comtesse d’Orange, avant de partir pour la bataille ! Il la trouve si légère qu’il la jette à terre. « Dame, dit-il, à quoi peut me servir pareille arme? M’en offrît-on quarante de la sorte, je
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n*en donnerais pas un denier; mais, tant que je tiendrai mon levier à deux mains, il n’est païen que je ne renverse d’un coup, pour peu que je l’atteigne sur son heaume ; et si je ne l’écrase lui et son destrier, je consens que Guillaume ne me donne plus à manger ('). » Mais plus tard, quand ^ il aura brisé son tinel sur la tête du géant Haucebier, quand, réduit à frapper du poing, il se heurtera à cette épée tant dédaignée et songera à s’en aider, avec quelle joie naïve il en reconnaîtra la valeur : « Que cette arme entre bien! s’écrie-t-il, après avoir pourfendu deux ou trois mécréants. N’est-ce pas merveille qu’elle soit si petite et à la fois si puissante i Bénie soit la dame qui me la ceignit au côté (^) I »
Est-il interdit de penser qu’il peut y avoir là, sauf l’abstraction des termes, qui n’est point du temps, un hommage rendu à la civilisation et à ses moyens? En tout cas, il ne faudrait pas trop se presser d’y voir une flatterie à l’adresse de la chevalerie ; car, dans le même temps, l’auteur prête à Rainouart un langage qu’on appellerait aujourd’hui démocratique. « Sarrasin, dit-il à l’un des chefs ennemis, veux-tu combattre avec moi dans ces prés ? — Moi, répond le mécréant, me battre avec un homme à pied^ et dont la défroque ne vaut pas deux deniers! Quelle folie! — Et qu’importent mes guenilles ? reprend Rainouart. Le cœur n’est pas dans l’hermine; il est au ventre, où Dieu l’a mis. » Il ajoute, il est vrai :
I. ci-après, sommaire, p. liij-lv, et texte, p. 136-1 J7. a. P. ao4-205.
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« D’ailleurs, si je suis pauvre à cette heure, je ne le serai pas toujours! » Mais le trait n’en est pas moins lancé (■).
Le passage que nous venons de rapporter n’est pas le seul en son genre. Il est précédé d’un autre, où nous paraît déjà percer la même intention, celle de montrer combien le tmel de Rainouart laisse à désirer, quelque redoutable qu’il soit, ou, si l’on veut, de faire sentir les inconvénients de la force brute en même temps que ses avantages. Rainouart a délivré le comte Bertrand, le neveu de Guillaume au court nez, et avec lui plusieurs autres guerriers d’élite, que les Sarrasins tenaient captifs dans une de leurs embarcations. Les voilà sur le rivage, mais sans armes, sans chevaux. Le tinel de Rainouart a bientôt abattu tant de Sarrasins, qu’aucun jongleur n’en saurait dire le nombre : « Armez-vous, beaux enfants, s’écrie-t-il, voici des armes. Prenez-en à votre gré. — Oui, dit Bertrand ; mais il me faudrait encore un destrier pour aller au secours de mon oncle. — Patience, reprend Rainouart, vous en allez avoir un, vous et les autres. » Comme il parle ainsi, un païen s’en vient jouter près de lui. Rainouart lève son tinel, mais du même coup il écrase l’homme et le cheval. D’un second coup, il met en pièces quatre mécréants et leurs destriers tout à la fois. — « Voire, dit Bertrand, si vous y allez ainsi, nous ne serons remontés de notre vie! — ■ Je n’en puis mais, sire Bertrand. Ce tinel est pesant et les coups en sont