I. Texte, p. aoï
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d^autant plus forts. Mais attendez un moment, voici venir un païen sur un cheval noir et bon coureur, jugez-en à son train. » L’instant d’après, et le païen et son coursier sont meurtris en un monceau. « Dieu! dit Bertrand, faut-il ainsi attendre ? — Ce n’est pas merveille, sire Bertrand ; quand j’ai une fois levé cette pièce de bois, elle retombe d’un tel poids que je ne saurais la retenir. — Eh bien, sire, frappez du bout, dit Bertrand, vous amoindrirez ainsi la force de vos coups. — Oui-da! reprend Rainouart, c’est une leçon. Me voici à l’école à cette heure! — Sire, fait Bertrand, vous*^nous avez délivrés; aidez-nous encore jusqu’à ce que nous soyons à cheval. Le comte Guillaume vous en saura bon gré. »
Ce n’est pas sans peine que Rainouart parvient à manœuvrer son tinel au gré de Bertrand. A la fin pourtant il y réussit, et, grâce à lui, chacun des sept cousins monte à cheval prêt à bien faire. Pour Rainouart, il s’en va frapper parmi les rangs pressés des Sarrasins, et en fait une telle occision que le sang des corps lui monte au talon. A chaque coup, il en abat sept ou huit. « Voilà de bons coups, se dit-il; ce n’est pas en heurtant du bout ae mon tinel qu’il y aurait pareille foison. S’il ne tuait qu’un Turc à la fois, je ne l’estimerais pas cher. »
On ne peut se dissimuler que ce tinel, si cher à Rainouart, et qui lui inspire tant de confiance, encombre parfois le poëme, où il tient un peu trop de place ; mais ce n’est pas sans raison que le trouvère le met souvent en jeu, car dans plus d’une rencontre il lui a fourni des traits qui
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nous paraissent heureux. En voici encore un exemple entre autres :
Nous avons dit que Rainouart, qui se convertit tout d’un coup au christianisme, on ne sait trop pourquoi ni comment, se laisse entraîner tort loin par les élans de sa foi nouvelle. Mais comme il est d’un naturel généreux, il regrette l’instant d’après les excès de zèle aux-
3uels il vient de s’abandonner, et dans un acte e contrition d’un comique naïf, c’est à son tinel qu’il s’en prend. Après avoir tué plusieurs des siens, qu’il a reconnus sur le champ de bataille; , après avoir jouté contre son père même, qu’il a ménagé de façon à lui briser seulement trois côtes, il s’assied à l’écart sous un arbre, regarde son tinel , et le voit tout sanglant :
« Hélas! dit-il, suis-je assez malheureux 1 J’ai tué mes proches, j’ai brisé les côtes de mon père, autant de péchés qui ne me seront jamais pardonnés. Mais que dis-je? c’est mon tinel qui a fait le mal. Maudite soit l’heure où il fut charpenté. » A ces mots, il le rejette loin de lui : ^ « Va, dit-il, arme de malheur, je t’ai bien choyée, mais, à cette heure, je t’abandonne. Je m’en vais et te laisse ici. Jamais je ne te reporterai. » Mais comme il parle ainsi, il voit venir à lui, à la tête d’une horde de Sarrasins, un adversaire sans pareil. C’est un géant de q^uinze pieds de haut, revêtu de trois bons hauberts. Trois écus lui pendent au cou, et trois épées au côté. Il a en main un épieu au fer carré, trempé dans le venin d’un serpent de la pire espèce. A cette vue, Rainouart court à son tinel : « Ami, dit-il, faisons la paix. Voici un homme qui n’est
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point des miens; il me faut jouter avec lui. Nous allons voir comment vous m’y aiderez. » Le tinel l'y aide très-bien, mais pour la dernière fois. C’est dans cette joute qu’il se brise, et qu’à son avantage et à son grand étonnement, comme nous l’avons déjà dit, il découvre la puissance de l’épée (').
Rainouart découvre de même, mais cette fois à ses dépens, que le cheval ne fait pas le chevalier, et que, pour être digne de ce nom, il faut à la force ajouter l’adresse. Il tue un mécréant nommé Crucados qui, armé d’une masse pesante, semait la mort dans les rangs des chrétiens. Il le tue, mais, par aventure, épargne son cheval, un grand destrier d’Afrique , dont il se saisit pour le monter. Il est las, dit-il, de s’entendre appeler garçon et ribaud trottant à pied ; mais il ne tarde pas à s’en repentir. Emporté par sa monture, il perd son tinel, tombe, est traîné dans la poussière, mais s’en venge bien en assommant d’un coup de poing le malencontreux destrier
Ce ne sont pas là, à nos yeux, des inventions d’une bouffonnerie toute gratuite, et sous le rire il y avait un enseignement, un chastoiement ^ comme on disait alors. Castigat ridendo. C’est grâce à cet élément nouveau apporté par Rainouart dans la seconde bataille d’Aliscans qu’elle se distingue si bien de la première et n’en est plus seulement la contre-partie.
Cette seconde bataille une fois terminée, quand