‹ AliscansChapitre 26 sur 33 · Texte, p · texte numérisé non relu

Texte, p

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les Sarrasins sont vaincus, cjuand le comte Guillaume est vengé, une dernière leçon se dégage encore du rôle de Rainouart, leçon si marc^uée qu’il est à peine besoin de la faire ressortir et e la signaler à l’attention du lecteur. A la façon soudaine dont le comte d’Orange oublie les services que vient de lui rendre son terrible auxiliaire, au dépit, à la colère, au chagrin de Rainouart ainsi délaissé par celui qu’il vengeait tout à l’heure avec tant de peine et à travers tant de périls, qui ne sentirait que le trouvère a voulu mettre en action et montrer une fois de plus sous son triste jour la proverbiale ingratitude des grands?

A ces observations nous en pourrions aisément joindre d’autres ; elles nous paraissent suffire, si on les juge fondées, pour justifier notre sentiment sur le personnage de Rainouart. Nous le reconnaissons, il ne tient pas à l’action par un lien nécessaire, màisil s’y rattache fort bien, et sans lui elle serait tout autre. Voilà pour le fond. Quant à l’exécution, si elle n’est pas toujours satisfaisante, elle n’est pas non plus aussi méprisable qu'on a bien voulu le dire, et si la partie du poème ou notre géant sarrasin est

Œ toujours en vue ne vaut pas celles qui ident, on y trouve cepenaant de nombreuses marques du talent naturel dont l’auteur était doué et dont il a si bien fait preuve, à nos yeux, dans les scènes que nous avons essayé de reproduire.

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On a à cette heure une idée générale du poème tel que nous le publions, d’après le manuscrit le plus ancien qui soit parvenu jusqu’à nous, mais non assurément tel qu’il sortit de l’imagination du poète qui, le premier, en gratifia ses contemporains. D’où cette question : entre les deux rédactions, la première et celle

aue nous reproduisons, quelle pouvait être la ifférence d’âge et la différence de forme? Si, comme nous l’avons dit déjà, en nous fondant sur le témoignage d’Orderic Vital, la rédaction primitive à’Aliscans remonte au moins au XI® siècle, il y a tout lieu de croire, par analogie, que le texte de cette rédaction était au nôtre à peu près comme le texte de la chanson de Roland, manuscrit d’Oxford, est à celui du même poème, manuscrit de Paris. Donc, VAliscans était d’abord en assonances ; donc il a été entièrement remanié, puisque nous ne le trouvons que rimé, et même avec une certaine recherche, notamment dans le récit des combats entre Rainouart et ceux de sa race. Aussi est-ce là, selon nous, que le poème primitif a eu à subir les additions les plus malheureuses, ornées de ces rimes que les Provençaux appelaient rimas caras (rimes précieuses, rimes rares) .

Indiquer plus au long et d’une façon plus précise par où se ressemblaient, par où différaient les deux rédactions dont il s’agit, c’est-à-dire, en somme, refaire celle qui est perdue, serait

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une tâche trop conjecturale pour être utile, et trop longue, en tout cas, pour trouver place ici. Disons seulement pourquoi la rédaction que renferme ce volume nous paraît d’un siècle au moins postérieure à la première; en d’autres termes, pourquoi nous la datons de la fin du XII* siècle. C’est d’abord que l’écriture du manuscrit semble de cette époque ; c’est, d’un autre côté, que la rédaction ne saurait être plus ancienne que le manuscrit, si nous ne nous abusons. Sans parler des inductions qu’on peut tirer à cet égard soit de la forme du poème, soit de la langue dans laquelle il est écrit, voici notre principale raison pour en juger ainsi. Dans la grande scène du palais de Laon, où Guillaume, par les éclats de sa colère, frappe de terreur le roi et toute sa cour, on a pu remarquer le passage où le poète fait ainsi parler les Français, mal disposés à aider le comte : « Qu’il laisse là Orange ; qu’il l’envoie à tous les diables, et qu’on lui donne le Vermandois. » C’est précisément le Vermandois oui doit être assigné en douaire le jour même à la reine Blanchefleur, et de là l’exclamation qui lui attire une si cruelle avanie (>).

Pourquoi le Vermandois, et à quelle époque un trouvère pouvait-il songer à le mettre ainsi en jeu? Est-ce au temps où ce comté, soit seul, soit réuni à celui de Valois, se transmettait régulièrement d’hoir en hoir par succession non interrompue? Il n’y a guère d’apparence. Depuis le commencement du X® siècle jusqu’à la fin du XII®, on ne voit pas place pour pareille idée,

I, Texte, p. 84.

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qui n’aurait eu ni raison ni prétexte. Au contraire, à compter du jour où le Vermandois est réuni à la couronne par Philippe-Auguste, on comprend aisément qu’un poêle prête au roi l’intention d’en disposer, et s’empare volontiers du nom de cette récente conquête, qui lui fournit matière à allusion. Ce qui nous confirme dans ce sentiment, c’est le passage où le bour- !

geois Guimar annonce en ces termes au comte Guillaume la fête du couronnement de sa sœur :

Li rois i doit Blanceflor corountr;

Vostrt seror, ki molt vos doit amer,

Vermtndois doit en douaire doner,

La mellor terre que on puist deviser; J

Mais aine sans guerre ne pot nul jor ester (i). ' :

De ouelle guerre entend parler le trouvère, sinon de celle dont le Vermandois avait été l’objet entre Philippe-Auguste et Philippe d’Alsace? !

A nos yeux l’allusion est évidente, et, en ce cas, c’est après 1185, date du traité définitif qui assurait le Vermandois à la couronne de «

France, qu’aurait été rimée notre rédaction de VAliscans. Entre cette date et celle que l’écriture paraît assigner au manuscrit, nous ne pensons pas que l’intervalle*soit bien long.

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Quelle a été depuis lors la fortune de la chanson d’Aliscans en France et à l’étranger? C’est

une question à laquelle nous ne pouvons plus répondre que sommairement après le grand travail bibliographique et historique de M. Léon Gautier sur la geste de Guillaume ('). Ce travail est à consulter et n’est point à refaire. Nous y renvoyons donc pour les détails, en nous bornant à signaler les points culminants de l’histoire de notre poëme.

Qu’il ait eu, au moyen âge, un grand succès, on n’en saurait douter. Le nombre des manuscrits qui nous en restent encore suffirait seul à l’attester. Nous en comptons jusqu’à douze, la plupart du XIII* siècle, y compris peut-être celui que nous publions; le reste est du siècle suivant. Aucune autre chanson du même cycle ne nous en a laissé autant. Mais ces manuscrits ne diffèrent pas assez les uns des autres pour permettre de penser qu’une rédaction vraiment nouvelle ait succédé à celle dont nous offrons le texte, comme il est arrivé, par exemple, pour Hüon de Bordeaux. Aussi notre poëme, même refondu, était-il trop primitif encore pour survivre à l’âge héroïque de notre histoire, tandis que la fantaisie et le merveilleux ont donné cette heureuse chance à Huon de Bordeàux. Dans le naufrage de l’épopée chevaleresque, ce qu’elle renfermait de plus grave a sombré, et ce qui a surnagé, c’est ce qu’il y avait de plus léger et de moins consistant.

C’est à peine si la prose a essayé, au XV* siècle, de continuer le succès dont la rédaction

I. Les Épopées françaises, T. III, p. j-90, et sur Âlis cans, en particulier, p. 4J4 et suiv.

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poétique était encore en possession au siècle précédent. On ne connaît qu’une version en prose d'Aliscdns, et encore n’est- elle pas particulière à ce poëme. C’est une version cyclique, qu’on pourrait intituler, dit M. Léon Gautier ; Les Conquestes d’Aimeri et de Guillàume, son üls. Elle fait partie de la compilation contenue dans le manuscrit français 1497 de la Bibliothèque impériale. M. Gautier en a extrait toutes les rubriques et cité des passages importants par lesquels on peut juger de la transformation étrange ' que le récit a suWes en passant de vers en prose.

La vogue d^Aliscans paraît avoir eu plus d’étendue que de durée. Il est sûr, du moins, oue cette chanson se propagea en Italie et en Allemagne , et l’on a des preuves incontestables de la popularité qu’elle y conquit. C’est d’abord un manuscrit conservé à Venise, dans la Bibliothèque de Saint-Marc (fr. VIII), et qui n’est qu’un texte italianisé de notre poème ; d’où il résulte que ce poème même, sauf l’altération de la forme, fut chanté ou récité dans l’Italie du nord, au XIV* siècle sûrement, plus tôt peutêtre. Guillaume et Rainouart furent ainsi des héros assez connus des Italiens pour que Dante pût les placer dans son Paradis^ à côté du célèbre duc de Fouille et de Calabre, à côté de Robert Guiscard (»), et leur renommée se maintint plus longtemps peut-être au delà des Alpes qu’en deçà. C’est ce que paraît prouver la compilation en prose italienne des Nerbonesi, dont on conserve encore à Florence cinq manuscrits au

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