XI. — LA DIPLOMATIE INTIME
Entre la comtesse Clotilde et son mari, la soirée avait passé silencieuse et ennuyée.
Le comte avait tien essayé d’enfiler l'un à l’autre cinq ou six lieux communs, touchant les bonheurs de la cam- , pagne, les délices de la solitude et le charme qu’on avait à se retrouver en tête-à-tête, au sortir des bruyantes joies du monde.
Mais il avait beau se battre les flancs, son enthousiasme froid ne trouvait point d’écho chez la comtesse.
Et cependant Clolilde éprouvait, dans la sincérité de son cœur, tous les sentiments que son mari feignait à grand’peine.
Elle adorait le monde, mais depuis quelques jours le monde la fatiguait. Pour la première fois depuis son mariage, son désir avait devancé le départ de ses hôtes.
Elle voulait être seule avec Hector.
Et maintenant que son souhait était rempli, Clotilde hésitait, tout émue. Hier, elle était brave; elle se promettait d’exiger une explication précise. Ce soir, elle n’osait plus.
Et le comte Hector n'avait garde de la mettre sur la voie.
Nous l'avons dit une fois déjà : le comte Hector détestait les explications par-dessus toutes choses.
Quand il n’y a pas moyen de faire autrement, la diplomatie intime doit se résigner à l’explication et prendre son avantage, mais le grand art est de l’éviter le plus longtemps possible : l'art suprême serait de l’éviter toujours.
Fi des natures nerveuses et impatientes qui ne peuvent voir une femme froncer le sourcil ou pâlir sans lâcher la dangereuse question : Qu'avez-vous?
Cette puérile interrogation trouble, à elle seule, plus de ménages que le lansquenet réuni au corps respectable des femmes libres exploitant l’amour.
Il faut savoir se taire ou parler à côté. Tant qu’on ne s’est pas expliqué, tout reste en état. Or, au coin du feu comme en politique, la règle fondamentale des habiles est : gardez le statu quo.
N’interrogez jamais. Si l’on soupire, bouchez -vous les oreilles ; si les larmes viennent, fermez les yeux. Que diable t toute femme a des vapeurs ; pourquoi fourrer vou e curiosité là dedans?
Si vous tenez ferme, si vous ne voyez rien de toutes ces petites douleurs, la fin du monde pourra venir avant qu’on ouvre la bouche.
Si, au contraire, votre faiblesse malavisée lâche, un beau
Qu'ëtait-elle auprès de ce géant! Certes, elle remerciait Dieu de l’avoir unie, elle, pauvre femme, à cet homme aux pro* portions héroïques; mais ce bonheur dépassait tellement ses mérites qu'elle avait grand'peur.
Tout en restant heureuse pour le monde, elle tremblait sans cesse.
Nous en avons assez dit sur le comte Héctor de Rryant pour qu’on soit bien persuadé qu’il ne cherchait en aucune sorte à diminuer cette admiration et ce religieux respect.
Cela le flattait de poser en idole; et, d'ailleurs, il n'était pas très-éloigné de croire que ce culte lui était légitimementdû.
La comtesse était jalouse. Elle soutirait, parce que sa tendresse était sérieuse et profonde, malgré la frivolité de son caractère. Le comte voyait tout cela et n'en prenait point trop de souci.
Il fallait bien qu’il trompât quelqu'un. Un escamoteur ne garde pas l'agilité de scs doigts en laissant ses mains dans ses poches. Tout artiste a besoin de s'exercer.
Le comte Hector avait la conscience de son adresse. L'idée de mener une bonne petite intrigue, sous les yeux mêmes de sa femme, prenait pour lui un charme inexprimable.
11 n’avait pas proprement la volonté de blesser ce cœur qui l'aimait, mais il n'en avait pas non plus la crainte. Pourvu que les convenances fussent gardées au dehors, assez peu lui importait le reste.
En outre, de bonne foi, comment se fût-il effrayé? N’étaitil pas homme à jouer ce jeu par-dessous la jambe?
Et puis encore, indépendamment de cela, il n’était pas tout à fait maître de s’arrêter désormais. Son caprice avait pris, eu vérité, la taille d’une passion; il lui fallait Alizia. Nous voudrions trouver un autre mot; mais, comme la languo ne s’est point préoccupée des romans diplomatiques, il faut bien le dire : il aimait Alizia.
Sous ce rapport, le départ de ses hôtes lui causait un sensible contentement.
Dès que sa femme eut quitté le salon, il fit comme elle et gagna sa chambre à coucher. Mais ce u'était poiut pour so mettre au lit eucore. Son valet de chambre lui alluma un bon feu, et il s’assit au coin du foyer.
Il prit un livre et le feuilleta d'un bout à l’autre sans lire plus d'une douzaine de phrases. Quaud.il eut tourné la der-
nière page, il déposa le volume sur la tablette de la cheminée et croisa ses mains sur ses genoux.
11 avait l’air perdu dans une méditation profonde; son front se plissait ; ses yeux nageaient au milieu du vide.
Assurément, le sujet de ses réilexions devait être bien grave !
Voici à peu près ce qu’il se disait :
— Ma foi tune personnelle est assez peu de chose... une séparation de biens me mettrait fort bas... Est-il sage d’entamer une partie si chanceuse?
Il secoua la tête à la façon de ces philosophes qui balancent, dans la solitude de leurs veilles, les intérêts du monde.
11 hésitait.
— Bah! reprit-il avec un sourire content, — je vous demande un peu à quoi je vais songer. La comtesse ! Une séparation!... 11 faudrait admettre d’abord que je suis un maladroit. Il faudrait supposer que Clotilde verra clair dans mes histoires. Pauvre chère ! s’il me plaisait de lui persuader qu’il fait jour à minuit, cela me serait bien facile.
Il se frotta les mains en renversant sa tête sur le dossier de son fauteuil.
— Allons donc! poursuivit-il, je divague, cela ne vaut même pas la peine qu’on y pense. Je suis entouré de gens qui voient par mes yeux, et je n’ai rien à désirer, sinon quelque petit obstacle pour donner du piquant à l'aventure.
11 regarda sa pendule, qui marquait neuf heures et demie.
— Tout le monde est couché, pensa-t-il ; nous avons bien encore une douzaine de jours à passer ainsi... des nuits de quatorze heures, après des journées où l’on dort debout! Les charmes de la vie de château!... En conscience, si l’on ne trouvait pas un hochet, il y aurait de quoi mourir !
Il se leva pour gagner sa fenêtre, dont il écarta doucement les rideaux.
— Sa lampe reste allumée, murmura-t-il en fixant son regard sur la croisée d’Alizia qui lui faisait face ; elle ne repose pas encore. C’est elle qui doit trouver les nuits longues! car elle a une nature de feu, cette enfant-là! et, amoureuse comme elle l’est, je suis sûr qu’elle passe les nuits sans fermer l’œil!
Il pensait cela tout haut, et ces' paroles, qu’il prononçait à son insu, avaient un accent de fatuité naïve.
— Je parie qu’elle est assise à son secrétaire, reprit-il, et qu’elle écrit toutes sortes de jolies choses sur son petit registre. Ma parole, elle a un style charmant I il n'y a pas à dire, c’est un bijou de femme !
Une sorte de murmure harmonieux et lointain se fit entendre dans la nuit.
— Oh ! oh ! dit le comte, nous sommes encore à notre piano; nous jouons notre valse... Elle joue toujours cette valse, ajouta-t-il avec un sourire satisfait, depuis certain soir où j’ai dit que j’adorais la musique de Weber... Pauvre fille!
Il revint vers le foyer; mais, au lieu de reprendre son siège, il se tint debout devant la glace et jeta sur son visage un regard d’intime contentement.
— Pas une ride!... murmura-t-il; pas un cheveu gris!..; Je pourrais me donner vingt-cinq ans... mes amis vieillissent; moi, je reste le même... 11 y a vraiment des êtres bien partagés par le hasard !
Il arrangea sur son front les boucles de sa chevelure et regarda ses dents blanches. — Puis sa bouche resta entr’ouverte en un bâillement léger.
— Tout cela ne m'empêche pas de m’ennuyer considérablement!... reprit-il; — le roi tarde trop à me donner une ambassade... Si on voulait, je me contenterais presque de la pairie, en attendant... Ce sont les belles années, les années
du génie, que je perds ici dans l’inaction! Les aveugles!
ils ne veulent pas voir que je suis l’homme de la situation et que les affaires m’attendent!
Il bâilla tout à fait et poursuivit en changeant de ton :
— Mais, en définitive, est-ce bien m<>i qu’elle aime, cette petite?... Je sais bien qu’un pareil excès de modestie frise la sottise; mais je conserve un doute malgré moi... Je n'ai lu que deux pages de ce diable de manuscrit... 11 y avait dans ces deux pages des choses claires comme le jour... Cependant, je donnerais tout de suite cent louis pour lire le reste!
Il ne parla plus et commença dans sa chambre une promenade de long en large.
Cela dura un gros quart d’heure, pendant lequel son front, comme d’habitude, semblait chargé de réflexions profondes.
Au bout de ce temps, il s’arrêta devant sa porte et mit la main sur le bouton.
ALIZTA PAULI
Il hésita durant une seconde, puis le boulon tourna; la porte s'ouvrit. H était dans les ténèbres du corridor.
Peut-être ne savait-il pas bien lui-même ce qu’il allait faire ou tenter. Seulement il avait conûance dans son adresse supérieure.
Tout se taisait dans le château. Le comte avait beau prendre ses précautions, le bruit de ses pas résonnait sourdement au milieu du silence des galeries.
Il allait toujours, néanmoins, bien persuadé qu’aucune oreille n’était ouverte pour l’entendre.
Comme il arrivait à l’escalier menant à l'étage supérieur, il crut ouïr dans l’ombre ua bruissement léger. Il s’arrêta, le bruit cessa.
Le comte reprit sa marche, croyant s’être trompé; mais, au premier pas qu'il fit, le bruit recommença.
Il y avait quelqu’un dans la galerie.
Le comte u’osad plus faire uu mouvement.
Mais, tout à coup, une idée traversa son esprit. Sans l’obscurité profonde qui régnait dans le corridor, dont les hautes fenêtres avaient leurs contrevents fermés, on aurait pu voir ses sourcils se froncer et sa joue devenir pourpre.
— C’est ce misérable espion de Bosco!... pansa-t-il, tandis que sa main tremblante de .colère cherchait une arme au hasard.
11 avait chassé dans la matinée de la veille. — En fouillant ses poches, sa main srneontra un .*ac à chevrotines .qu’il y avait oublié.
Il tourna la vis doucement et prit une,pleine poignée ée petites balles.
Le bruit avait, cessé de nouveau.
La nuit était si noire qu’aucun indice quelconque ne (pouvait guider la puérile vengeance de M. de Bryant.
Mais il savait où était sa victime.
Il s’orienta durant une seconde, puis la poignée .de chevrotines partit, lancée à tour de bras.
Deux ou trois seulement rel*ondiront contre la muraille du corridor; les autres s'amortirent contre un objet tout voisin, en rendant un son sourd.
En même temps le silence fut rompu par un faible gémissement, et des pas furtifs montèrent l’escalier.
Le comte riait.
— Je n’aime pas les rôdeurs de nuit, maître Bosco! dit-il tout haut en 1 éprenant ostensiblement le chemin de sa chambre à coucher.
Le nain n’eut garde de répondre : il était déjà dans sa mansarde, tenant à deux mains sa tête ensanglantée.
Les chevj uünos, lancées avec violence, l’avaient frappé en plein visage.
11 poussait des plaintes douloureuses, et des larmes coulaient entre 6es doigts avec son sang.
— C’est pour elle! murmura-t-il. — Il allait encore la voir... C’est elle qui est cause de cela!
Il y avait une chandelle allumée au chevet de sa petite couchette.
Il la prit et se regarda daus son miroir cassé.
Chaque balle avait laissé sur son visage une meurtrissure sanglante.
— Oh! fit-il avec désespoir, ma pauvre belle figure... je n’avais que cela...
Le comte attendit quelques instants pour se bien assurer que Bosco n’était plus dans le corridor, puis il se reprit à marcher dans une direction opposée à celle de sa chambre.
Il arriva bientôt devant la porte d’Alizia.
Il écouta ; aucun bruit ne se faisait dans la chambre de la jeune fille.
Alizia venait de passer sur la terrasse.
Le comte avait l'œil au trou de la serrure, il ne vit rien, sinon le siège vide où Alizia s’asseyait naguère, au-devant du petit bureau en bois de rose.
— Elle est couchée... pensa-t-il; mais je ne suis pas obligé de le savoir... Si j’entrais!...
Sa main touctia la clef, restée dans la serrure.
— C’est que, reprit-il en hésitant, il est bien tard pour venir comme ceia causer de fleurs peintes et de surprises!
La cTef tourna cependant, le pêne céda. Le comte retenait son souffle, craignant cette plainte perfide des portes qu’on ouvre avec lenteur : mais la porte ne fit aucun bruit.
-La tète du comte passa, puis ses épaules, puis sou corps.
Son regard fil rapidement le tour de la chambre vide.
Si Alizia n’cùt point quitté la place où nous l’avons laissée, elle aurait vu sans doute le mouvement qui se faisait dans sa chambre, car le télescope était monté précisément devant
une de ses fenêtres; mais l’air frais du dehors soulageait sa tête en feu; elle se plaisait à cette promenade nocturne. Le calme de la belle soirée pénétrait dans ses veines comme un baume bienfaisant.
Elle se sentait revivre.
Involontairement et sans y songer, elle avait cherché un air plus libre encore, un horizon plus vaste.
La terrasse, qui était large devant le pavillon, s'aplatissait en passant contre le pignon du corps de logis, pour s’élargir de nouveau et régner au-dessus du perron. .
Alizia suivit la balustrade de marbre et fit le tour de l’aile gauche, où était située sa chambre.
Le paysage que nous avons décrit au commencement de cette histoire était devant elle, mais vous ne l’eussiez point reconnu.
La baie de Cancale étendait toujours sous la falaise ses grèves plates et sa nappe d’eau immense. L’avenue descendait, droite et majestueuse, jusqu’à la mer. Mais tous les objets, colorés si chaudement quelques heures auparavant par les lueurs ardentes du soleil à son coucher, avaient maintenant des teintes calmes et pâles.
La mer avait perdu ses flamboyants reflets; le ciel tranquille ne gardait rien de ce lumineux chaos qui semblait précipiter les nuages vers un énorme incendie.
La lune descendait à son tour la pente bleue de l’horizon el traçait sur le miroir de la baie un long sillon de lumières diamantées.
On voyait au loin la sombre ceinture formée par les côtes de Bretagne.
C’était un aspect imposant et tranquille. La pensée planait, sereine, sur ces calmes merveilles. Tout était repos, recueillement, silence.
On n’entendait rien, sinon ce bruit lointain qui berce l’âme mollement engourdie, — le murmure du Ilot brisant contre les grèves...
Le mont Saint-Michel lui-même, dont la masse noire faisait naguère contraste avec l’éblouissant tableau et tranchait comme une menace au milieu de la mer souriante, le mont Saint-Michel se cachait maintenant à demi dans les ténèbresil ne montrait plus que le sommet de son cône gigantesque’
dont les mille dentelures ressemblaient, de loin, aux festons d'un clocher gothique.
Alizia respirait avec délices; elle s’appuyait au marbre de la balustrade et laissait errer ses regards sur la mer.
La fièvre était passée. Du fond de cette belle nuit mélancolique et tout imprégnée de poésie heureuse, une voix secrète s’élevait, qui parlait tout bas à son cœur.
Et son cœur s’ouvrait. Le nom de Dieu élait sur ses lèvres. Sa prière montait vers ce beau ciel si pur, d’où l’espérance, tombait comme une rosée.
Elle était jeune. Qu’importe au bonheur qui vient de la souffrance passée? Si Dieu voulait clore ces jours d’épreuves, elle sentait bien que, pour fleurir sa pauvre âme, il ne faudrait qu’un rayon de joie.
Un de ses regards à lui, un espoir d’êt«e aimée.
Là-bas, sous la grande mer, derrière cet horizon tranquille, que de malheureux en péril de mort avaient imploré l’aide de Dieu!
Beaucoup étaient revenus, sauvés de la tempête, s'agenouiller dans l'église de leur village.
Alizia ne pensait point, en ce moment, à ceux qui étaient couchés sur le sable et que le flot recouvrait comme un lourd linceul.
Pendant qu'elle songeait ainsi, le comte Hector de Bryant était entré dans sa chambre, après s’être bien assuré de son absence.
La fenêtre ouverte disait à M. le comte ce que la jeune fille était devenue.
Il s’approcha du secrétaire à pas de loup. En apercevant le petit registre, où l’encre n’avait pas encore eu le temps de sécher, il fit un mouvement de joie.
Le hasard le servait au delà de toute espérance.
Sans hésiter, cette fois, il saisit le journal, le cacha sous ses vêlements et disparut comme un voleur qui enlève un trésor longtemps convoité.
Quelques minutes après, mademoiselle Pauli rentra. Sa charmante figure, voilée naguère par le découragement, exprimait à présent une mélancolie douce. C’était presque un sourire qui errait autour de ses lèvres cntr’ouverles.
A peine eut-elle refermé sa fenêtre, qu’elle alla droit au petit bureau en bois de rose, pour serrer le manuscrit oublié.
y » ALJZIA PAULI
A la vue de la tablette vide, aucune surprise ne parut sur
ses traifs.
Je 1 avais remis dans le tiroir... murmura-t-elle.
Elle ferma le tiroir à clef et releva la tablette du secrétaire. Puis elle éteignit sa lampe et se jeta sur son lit pour s'endormir en un rêve d’espérance.